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Brèves agricoles de l’entre-deux-guerres

Les colonnes du Journal du Commerce et de l’Agriculture de Rumilly regorgent dans ces années-là d’une multitude d’informations brièvement annoncées permettant au lecteur d’aujourd’hui de retrouver les échos d’une vie agricole pleine de surprises.
Durant vingt ans, au fil des pages, ont été publiés le cours d’une paire de bœufs dans les foires villageoises mais aussi une présentation de l’engrais « Magic Tabac » comme celle de la race de poule « Faverolles » primée au concours agricole d’Albens. Partons à la découverte de quelques unes de ces « petites fenêtres » ouvertes sur la vie rurale d’alors.
La fréquentation des foires aux bestiaux, les échanges qui s’y effectuent, les cours qui s’y pratiquent sont rapportés mensuellement : « Favorisée par le temps, la foire de février qui s’est tenue vendredi avait attiré une très grosse affluence de visiteurs. Le bétail particulièrement nombreux emplissait le vaste champ de foire, et nous avons noté un chiffre de paires de bœufs rarement égalé. Les cours sont demeurés stationnaires et les transactions ont été assez actives, » peut-on lire en 1937 au sujet de cette foire à Albens.
Une information similaire est donnée pour la foire de mars de La Biolle où l’on note aussi parmi le bétail « un grand nombre de paires de bœufs » mais aussi de vaches.

Attelage dans les années 30 (collection famille Picon et Kronos)
Attelage dans les années 30 (collection famille Picon et Kronos)

La foire demeure alors un lieu d’échanges très actif comme on le constate pour celle qui se tient en février 1924 à Albens et qui « avait rassemblé un lot imposant de beau bétail ; les forains étaient nombreux et ont fait des affaires. Par contre, les agriculteurs demandent le fort prix pour le bétail ; les marchands sont tenaces et la foire a duré jusque dans l’après midi ; douze wagons de bestiaux ont été expédiés sur les centres : Lyon et Paris ».
D’après l’étude de Josette Reynaud « L’Albanais (Savoie) – étude économique » parue en 1944 dans la Revue de Géographie Alpine, on comprend le pourquoi de cette domination des bovins dans l’élevage local. La préoccupation principale écrit-elle « est le lait, les vaches laitières forment les 76% du troupeau de gros bétail ; à côté les bœufs au nombre de 442 n’en représentent que les 6% ». Puis elle précise à propos de la vache qu’elle « est devenue l’un des pivots de l’agriculture albanaise ; c’est désormais elle qui est le gagne-pain le plus assuré du cultivateur, qui fournit le rendement le plus stable ».
Les vaches, très souvent de race tarine, sont particulièrement prisées comme en 1928 où durant la foire d’Albens, « le prix des vaches laitières a marqué une légère hausse ». C’est un fait divers qui nous permet d’avoir une indication plus chiffrée. En 1924, le Journal du Commerce rapporte le vol qui a eu lieu dans une ferme à Saint-Ours : « Mme Jeanne C, ménagère, âgée de 55 ans, qui avait quitté son domicile vers 13h30, constate, à son retour, vers 18 heures, que les couvertures et le matelas de son lit avaient été déplacés. Elle s’empressa de retirer de dessous l’oreiller une somme de 1760 francs qu’elle y avait placée. De cette somme, qui provenait de la vente d’une vache, il ne restait que 760 francs ; les 1000 francs de billets en liasse avaient disparu… La gendarmerie enquête ». Josette Reynaud dans son article nous apprend que « chaque vache donne environ 2000 litres de lait par an ». C’est cette production de lait, acheminée quotidiennement vers les nombreuses fruitières locales qui engendre quelques faits divers savoureux, soigneusement rapportés par la presse locale.

« Chaque soir à l'intersection de la route… » Cliché collection Kronos
« Chaque soir à l’intersection de la route… » Cliché collection Kronos

« Chaque soir à l’intersection de la route… » Cliché collection Kronos

En 1929, ce sont des cultivateurs bavards qui « encombrent » par leur présence le carrefour d’Albens : « nous tenons à signaler que chaque soir à l’intersection de la route de Rumilly, Saint-Félix et La Chambotte, les cultivateurs venant de livrer le lait tiennent des conciliabules obstruant complètement la route. Les autos sont obligées de s’arrêter pour attendre que les porteurs de brandes veuillent bien les laisser passer ». On découvre parfois des informations plus poignantes. Ainsi en 1928 pour cette fraude au mouillage du lait : « B.M, femme I, avait mis de l’eau dans le lait qu’elle vendait et ce à raison de 26%. Au tribunal, la prévenue invoque la misère. Elle reconnaît le délit mais déclare avoir mis de l’eau dans le lait pour subvenir aux besoins de son ménage. Elle est condamnée à 15 jours de prison avec sursis, à 100 francs d’amende ». C’est sans doute pour fuir une telle situation qu’à Saint-Offenge, la même année, que « la dame B.F, qui portait du lait à la fruitière de Saint-Offenge-Dessus, aperçut l’inspecteur des fraudes ; à ce moment elle fit un faux pas, tomba et tout son lait fut versé, sauf une petite partie qui, examinée, fut reconnue suspecte ». Sa chute ne fut pas vaine, « inculpée d’entrave à l’exercice des fonctions du contrôleur, mais prétendant pour sa défense que sa chute est purement accidentelle, le tribunal ne pouvant établir la chose d’une façon certaine, la fait bénéficier du doute ».
À partir de ces faits divers, on voit à quel point, comme l’explique Josette Reynaud, « le lait est devenu pour le paysan une ressource sûre, qui n’est pas sujette aux crises, et c’est pour cette raison et parce qu’il demande moins de main d’œuvre que les céréales et surtout le tabac » qu’il est alors « l’un des pivots de l’agriculture albanaise ».
Le tabac fait aussi l’objet de multiples brèves dans le Journal du Commerce. La plupart concernent les contrôles, le fonctionnement du syndicat des planteurs de tabac, la désignation d’experts ou les déclarations de tabac en mairie. Des dates sont fixées, les planteurs « sont prévenus qu’il ne sera pas reçu de déclarations tardives ».

Le char du Tabac en 1946, Fête de la Terre à Albens (archive Kronos)
Le char du Tabac en 1946, Fête de la Terre à Albens (archive Kronos)

C’est pour cette culture que l’on voit arriver « la chimie » dans les pratiques agricoles. Sous le titre « Syndicat des Planteurs de Tabac des cantons d’Albens et de Grésy-sur-Aix », un article de 1923 nous apprend que les « expériences faites l’an dernier par plusieurs planteurs à l’aide de l’engrais complet, « Magic Tabac », ont donné des résultats assez satisfaisants malgré la très grande sécheresse qui a considérablement gêné l’assimilation des corps entrant dans la composition de cet engrais ». On découvre aussi que « les délégués de la Fédération, après avoir entendu un exposé de la question fait par Madame Meyer, directrice de la maison « Magic », ont décidé qu’il y aurait lieu de recommander aux planteurs l’emploi de ce produit ». Le conditionnement en sacs de 20 ou 50kg n’est que faiblement majoré. Des offres de livraison en gare du domicile sont faites pour inciter à passer commande.
Si nous ne sommes pas encore dans le monde de « l’agro-industrie », nous voyons déjà apparaître la notion de nuisances et de salubrité publique sur laquelle insiste cette brève de 1924 : « Il est rappelé qu’aux termes d’un arrêté municipal, l’épandage du contenu des fosses d’aisances et des purins est interdit dans l’agglomération pendant les mois d’été de 5 heures à 22 heures, à moins de 100 mètres des habitations ».
Déjà, la notion de « troubles de voisinage » était à l’ordre du jour.

Jean-Louis Hebrard

Incendies dans l’entre-deux-guerres : mieux lutter contre le feu

« Samedi matin, vers 4 heures, un violent incendie a détruit près de l’église de Cessens un vaste bâtiment d’habitation et d’exploitation agricole » peut-on lire dans le Journal du Commerce en janvier 1934.
Ce type de d’information revient périodiquement car l’incendie, fléau de tout temps redouté, n’est en rien spécifique des années d’entre-deux-guerres. Toutefois, à partir de ces tragiques nouvelles, on relève des permanences mais on voit aussi se dessiner des évolutions touchant les moyens de lutte, les types de sinistre, la souscription d’assurances. En Savoie, des lettres-patentes signées en 1824 par le roi de Piémont-Sardaigne permettent la création de corps de sapeurs pompiers. Des compagnies se constituent dans les villages de l’Albanais. Les archives permettent parfois d’en dater l’apparition : 1876 pour La Biolle, 1899 pour Albens, vers la même époque pour Saint-Félix (voir l’article de G. Moine, Pompiers d’Albens, dans Kronos n°6).
Dans un environnement très rural, à l’habitat dispersé, les incendies touchent en priorité les fermes et les bâtiments agricoles dans lesquels on stocke tout ce qui est nécessaire à l’alimentation du bétail. C’est ce que l’on apprend en janvier 1934 à propos de l’incendie qui « a éclaté au hameau de Marline dans un corps de bâtiment comprenant : écurie, fenil, granges et hangar… le feu trouvant un aliment facile dans les foins et pailles, tout le bâtiment fut embrasé en peu de temps ».

Gravure illustrantGravure illustrant le combat contre le feu le combat contre le feu
Gravure illustrant le combat contre le feu

La même année à Dressy, c’est « un jeune enfant voulant s’amuser avec des allumettes qui mit imprudemment le feu au foin qui était proche ». Quelques mois plus tard, au hameau de Tarency, dans une ferme, le feu trouve « un aliment facile dans les récoltes engrangées ainsi que dans les nombreux instruments aratoires » et ravage en quelques instants le bâtiment long d’une trentaine de mètres. Dès que l’on s’aperçoit de l’incendie, aux premières flammes visibles, les voisins apportent leur aide en attendant l’arrivée des pompiers : « au même instant, des voisins ayant eux aussi aperçu des flammes accouraient sur les lieux. Un jeune homme du village… qui fut un des premiers sauveteurs accourus, organisait les secours, pendant qu’on s’empressait de prévenir les pompiers ».
L’approvisionnement en eau conditionne l’efficacité de la lutte contre l’incendie. À l’époque, il n’existe pas de réseau d’approvisionnement ni de borne à incendie. On se mobilise donc pour amener de l’eau : « des personnes de l’endroit (Dressy) allaient chercher de l’eau assez loin avec des seaux : des voitures sur lesquelles étaient posés de grands tonneaux allaient aussi chercher de l’eau ». Les seaux comptent parmi les premiers instruments de lutte. Les pompiers en amènent avec la pompe un grand nombre de ces seaux de toile. Pliants, solides, munis d’une poignée renforcée, ils peuvent contenir une bonne dizaine de litres comme on peut le constater sur ce cliché. On les passe de main en main dans d’impressionnantes chaînes humaines.

Seau des pompiers de Saint-Girod (cliché de l'auteur)
Seau des pompiers de Saint-Girod (cliché de l’auteur)

Quand on dispose d’un point d’eau abondant (source, rivière, étang), la lutte est plus efficace comme l’indique le Journal du Commerce à propos d’un incendie à Saint-Girod en 1934 : « l’alerte fut donnée et la pompe de la commune fut rapidement sur place. Peu après, arrivaient les pompiers d’Albens avec leur motopompe. Les pompes purent facilement s’alimenter grâce à la proximité d’un ruisseau et réussirent à circonscrire le sinistre en protégeant les maisons voisines ». Mais bien souvent, comme à Dressy, « l’eau étant insuffisante, au bout d’un instant, la motopompe ne put fonctionner ». La même difficulté se retrouve à Cessens en 1934 où « en raison de la violence du vent du nord et de l’absence d’eau, rien, à part le bétail, n’a pu être sauvé ».
Des progrès se font jour dans l’entre-deux-guerres avec la généralisation de la motopompe qui vient relayer la pompe à bras dont tous les villages sont équipés depuis la fin du XIXème siècle. L’Espace patrimoine d’Albens conserve un exemplaire d’une pompe à bras qui fut achetée après 1860 grâce aux subsides accordés par l’impératrice Eugénie au moment de son passage en Savoie.

Pompe à bras (cliché Kronos)
Pompe à bras (cliché Kronos)

C’est avec elles que les compagnies de pompiers de Saint-Girod, La Biolle, Saint-Félix, Alby, Marigny, Bloye entrèrent en action lors du grand incendie de juillet 1914 à Saint-Félix. Le Journal du Commerce rapporte comment « des chaînes furent organisées et les nombreuses pompes alimentées par l’eau d’un bief et par des bornes-fontaines ». Après la Grande guerre, les compagnies, quand elles le peuvent, s’équipent d’une motopompe.

Motopompe (cliché en ligne)
Motopompe (cliché en ligne)

Celle d’Albens dispose d’un modèle De Dion Bouton, remorquable avec des roues à bandage qui va lui permettre de monter en grande vitesse combattre l’incendie qui touche Dressy en 1934. Quand l’alimentation en eau ne fait pas défaut, son moteur à 4 cylindres permet une aspiration à 8m de 400m3/h. L’emploi réuni de tous ces moyens « modernes » ne permet pas toujours de venir à bout de « nouveaux » sinistres frappant des établissements industriels ou des entrepôts commerciaux. « Un violent incendie a anéanti », nous apprend un article du Journal du Commerce de 1937, « samedi après-midi un bâtiment en maçonnerie à usage d’entrepôt au village des Combes, sur le territoire de la commune de La Biolle, dans les sous-sols duquel étaient conservés près de cent mille douzaines d’œufs ». Avec l’incendie des Combes, ce ne sont pas les foins, la paille ou les récoltes qui sont à l’origine du sinistre mais un camion de livraison qui prend feu dans le garage de l’entreprise après que l’on ait fait le plein d’essence. Le propriétaire réagit au plus vite se saisissant « d’un extincteur, mais gêné par l’intense chaleur dégagée par l’essence enflammée, comme aussi par la fumée, ses efforts furent vains ». Le propriétaire est obligé de s’enfuir car « la chaleur du brasier était telle qu’un pommier se trouvant de l’autre côté de la route, à quinze mètres de là, a été entièrement desséché ». Les pompiers d’Albens, de La Biolle puis ceux d’Aix-les-Bains se révélèrent impuissants devant l’immensité du brasier qui va tout emporter. L’auteur de l’article dresse au final un terrible bilan matériel « Outre le camion de trois tonnes tout neuf, chargé lui-même de 5 000 douzaines d’œufs et du matériel de l’entrepôt, c’est 90 000 douzaines d’œufs conservés dans d’immenses bacs en maçonnerie, situés dans le sous-sol, qui ont été entièrement perdus ». Comme les « coquetiers » d’antan, cet entrepreneur collecte, stocke et vend la production avicole locale. Les dégâts que l’on annonce « s’élèvent à plus de 500 000 francs » mais on apprend qu’ils sont couverts par une assurance.
C’est le plus souvent le cas, mais il y a toujours quelques négligents. Aussi, chaque année les mutuelles rappellent à leurs adhérents la date de l’assemblée générale et l’appel à cotisation. Dans un compte-rendu de février 1937, on apprend que la mutuelle d’Albens « compte 199 adhérents et assure plus de 18 millions de risques ». Les sommes remboursées varient de 75 000 francs à plus de 500 000 francs aussi est-il important de bien évaluer sa couverture. C’est le conseil que donne le président de la mutuelle d’Albens qui rappelle « aux quelques membres encore insuffisamment assurés de bien vouloir vérifier leurs polices et souscrire le cas échéant des avenants ».

Jean-Louis Hebrard

Avoir « son » pèlerinage et « sa » grotte de Lourdes

L’année 1937 est riche en « manifestations religieuses », comme on le découvre à la lecture du Journal du Commerce. Parmi celles-ci, privilégions deux évènements, le pèlerinage à la croix du Meyrieux et l’inauguration d’une réplique de la grotte de Lourdes à Albens.
Début mai, paraît un bel article illustré d’une photographie montrant le groupe des pèlerins arrivant à la croix du Meyrieux dont on distingue les bras décorés de fleurs et de branches. On devine une belle participation pour laquelle l’auteur nous livre les indications suivantes « Depuis quatre ans, la paroisse de La Biolle à laquelle se joignent les paroisses voisines, se rend, le premier dimanche de mai, à la Croix du Meyrieux ».

Cliché paru dans le Journal du Commerce en 1937
Cliché paru dans le Journal du Commerce en 1937

Au dire du rédacteur de l’article, le pèlerinage semble avoir repris de l’importance vers 1933. Une date qui s’inscrit dans le mouvement de reprise de cette pratique comme l’écrit dans « Pèlerinages en Savoie » l’historien Albert Pachoud : « les années précédant la dernière guerre vont voir un renouveau des pèlerinages le long des chemins et des sentiers. En 1938, des jeunes de la vallée des Entremonts élevèrent une croix de bois au sommet du Granier. Ce geste ne fut pas unique : à l’initiative principalement de la J.A.C, un certain nombre de croix furent dressées sur les montagnes savoyardes ».
Quant à la croix du Meyrieux, le rédacteur l’inscrit dans un passé bien plus reculé, décrivant une vieille croix de bois, noircie par les intempéries qui « aurait été plantée en 1604 ». Il ne donne pas d’autres précisions pour s’attarder plus longuement sur le pèlerinage : « En ce premier dimanche de mai, nous abandonnâmes les soucis quotidiens pour se joindre à la foule des pèlerins et faire l’ascension de la Croix. Lorsqu’après une heure de marche, dans les chemins pierreux de la montagne, nous y arrivâmes, un nombreux public était déjà massé autour de la Croix, soigneusement décorée, admirant, en attendant la cérémonie, le délicieux panorama qui s’offrait à ses yeux ». Par quelques indices on peut supposer que le pèlerinage s’inscrit dans ce que l’ethnologue Arnold Van Gennep nomme le cycle de mai avec en son début la « fête du 3 mai, strictement chrétienne… en commémoration de la découverte de la vraie croix par l’impératrice Hélène, femme de Constantin ». Dans tous les pays catholiques on la nomme aussi « Invention de la Sainte Croix ». Elle est célébrée le premier dimanche de mai comme le précise avec insistance notre rédacteur qui honore systématiquement d’une majuscule le terme de croix.
La croix a été dressée sur une sorte de belvédère d’où l’on admire « Aix-les-Bains avec son lac aux eaux bleues, la verdoyante vallée de La Biolle et de Grésy ». Le rédacteur ne fait pas référence à la tradition selon laquelle la croix marquerait l’emplacement de la séparation entre les moines restant à Cessens de ceux qui allaient fonder Hautecombe au XIIème siècle pour plutôt nous renseigner sur le déroulement de la cérémonie. Le curé Mermoz, figure religieuse de La Biolle, est accompagné de la chorale et de la « toujours dévouée fanfare » qui n’a pas hésité à gravir les 400 mètres de dénivelé afin « d’ouvrir la cérémonie par un morceau très applaudi ». Une fanfare « La Gaité » dont il fut le créateur à son arrivée en 1925 dans la paroisse. C’est ensuite la chorale qui exécute un cantique avant que l’abbé Curthelin n’évoque l’importance de « La Croix, qui ajoute une cime à la cime des montagnes ». Après les prières et pour clore la cérémonie, la fanfare donna un concert puis les pèlerins partagèrent un repas sur l’herbe « empreint de franche gaieté, qu’illuminaient de doux rayons d’un soleil printanier, tout chargé des parfums des fleurs nouvelles ». Une fin d’article qui par cette évocation bucolique nous ramène au cycle de mai évoqué plus haut, « le cycle véritable du printemps ».
En cette fin des années 30, ce pèlerinage s’inscrit dans un ensemble de pratiques plus large dans lequel le culte de la vierge tient une belle place.

La grotte de Bloye (archive Kronos)
La grotte de Bloye (archive Kronos)

Depuis la fin du XIXème siècle, la paroisse de Bloye possédait une réplique de la grotte de Lourdes construite sur un terrain donné par une paroissienne de retour d’un pèlerinage à Lourdes. Quarante-cinq ans plus tard, c’est la paroisse d’Albens qui inaugure sa réplique. Sur la genèse du projet, vous pouvez consulter dans le numéro 30 de la revue Kronos l’article que lui consacre Ivan Boccon-Perroud.
À l’époque, les pèlerinages organisés à destination de Lourdes sont peu nombreux en Savoie, à peine dix entre 1921 et 1947 pour 8200 participants, nous apprend l’historien Christian Sorrel dans un article intitulé « Grottes sacrées ». C’est pourquoi, précise-t-il « il n’est donc pas étonnant que les fidèles se tournent vers des substituts ». Les paroissiens d’Albens au milieu des années 30 vont particulièrement soigner leur projet. Cela commence par le choix du site, sur un terrain offert par la famille de Charles Philippe à la paroisse, proche du centre du village, de l’église et surtout placé au bord de l’Albenche, la rivière qui traverse le bourg.

Emplacement de la grotte (plan modifié)
Emplacement de la grotte (plan modifié)

La conception de l’édifice va bénéficier des compétences de l’architecte Jean-Marie Montillet et du savoir-faire de l’entreprise de maçonnerie Simonetti. Elle aurait fait « acheminer un wagon entier de ciment, livré directement en gare d’Albens par les cimenteries Chiron de Chambéry » lit-on dans le numéro 30 de Kronos. Au final, un ouvrage que le Journal du Commerce qualifie « de véritable chef-d’œuvre » dans un article du 20 septembre 1937. Toute une colonne est consacrée à la cérémonie qui se déroule ce jour là en présence du « nouvel archevêque de Chambéry ».

Fréquentation de la grotte en 1938 (archive Kronos)
Fréquentation de la grotte en 1938 (archive Kronos)

Très vite, la grotte va devenir un lieu de culte et de prière fréquenté par de nombreux paroissiens.
Quatre-vingts ans plus tard, la fonction cultuelle de la croix du Meyrieux tout comme celle de la grotte d’Albens s’estompe devant le tout patrimonial ou touristique.  « Meyrieux, lieu de pèlerinage, mais aussi lieu rêvé des touristes » concluait en 1937 le Journal du Commerce. Chaque week-end, les amateurs de VTT et les randonneurs ont aujourd’hui pris le pas sur les pèlerins d’autrefois.

Jean-Louis Hébrard

Sur les routes de l’Albanais dans les années 20

Au sortir de la Grande Guerre qui fut une guerre mécanique, celle des moteurs, l’automobile allait connaître un essor considérable bouleversant les conditions de circulation d’autrefois. Automobiles, camions et motocyclettes sont de plus en plus au cœur des faits divers dont parle la presse des années 20/30. Nombreux sont alors les petits articles qui relatent des accidents parfois tragiques mais plus souvent surprenants et même chargés de drôlerie. Leur lecture nous permet de cerner les mutations en cours sur les routes de France, de Savoie et de l’Albanais au moment des « Années folles ».
Que peut bien nous apprendre cet article du Journal du Commerce publié en février 1922 sous le titre « Auto contre pylône » dont voici le contenu : « Lundi matin, une caravane d’autos transportant le cirque Bonnefoy, se rendant à Annecy, a traversé la commune d’Albens au moment du marché. Voulant éviter un groupe de femmes, un des chauffeurs donna un coup de volant à gauche et vint heurter le pylône portant les fils électriques, qui fut transformé en S. Fort heureusement aucun des fils ne fut cassé, car on aurait eu à craindre des morts parmi la foule dense qui se pressait autour des étalages ».

Albens, le marché se tient dans le carrefour (archive privée)
Albens, le marché se tient dans le carrefour (archive privée)

Ici, c’est la cohabitation entre les piétons et les véhicules à moteur qui est à la source de l’incident. Très vite, la question de l’affectation de la route va être soulevée.
Sur une carte postale de l’époque nous voyons ce marché, les étalages tout autour, les clients et clientes qui traversent l’espace central, c’est-à-dire le croisement des routes qui comme aujourd’hui se dirigent vers Annecy, Rumilly, Aix-les-Bains. En 1922, « une foule dense se pressait autour des étalages » quand le cirque allant à Annecy est arrivé, avec les conséquences qui s’en suivront.
L’article est aussi révélateur des « imprévus » que peuvent rencontrer les automobilistes et des difficultés à y faire face. Dans un monde encore très rural, il y a au rang de ces « surprises » toutes les présences animales. « Voulant éviter une poule et ses poussins », un motocycliste cause un accident près de La Biolle tandis qu’aux Près Rues, vers Albens, ce sont des vaches qui s’étant débarrassées de leurs conducteurs « allèrent se jeter dans une voiture ». Des chiens qui traversent soudainement et se font accrocher par les automobilistes valent à ces derniers le qualificatif d’« écraseurs d’Albens ». Il y a encore tous les attelages dont la lenteur est source de problèmes : chariot attelé de deux vaches, char de bois, ou encore cette voiture dont le cheval effrayé s’emballe allant presque « se jeter dans la barrière du chemin de fer ».

Moyens de transports anciens et récents cohabitent – La Biolle (archive privée)
Moyens de transports anciens et récents cohabitent – La Biolle (archive privée)

D’autres articles pointent les mauvaises conditions de visibilité. Véhicules, motocyclettes et bicyclettes n’étant pas toujours bien éclairés à la tombée de la nuit, piétons et cyclistes sont souvent victimes d’accident : « Dimanche soir, vers huit heures, M. Pegaz et sa dame… furent renversés par deux cyclistes marchant à folle allure et sans lanterne ». Rentrer très tard dans la nuit vous expose beaucoup : « Vers 1h3O, le nommé J. Gallina, domestique à Albens, rentrait chez son patron, venant de la vogue de Saint-Félix. En cours de route, il fut renversé par une voiture ».
D’autres fois, ce sont les conditions atmosphériques qui sont facteur aggravant. Ainsi en 1934 à hauteur du passage à niveau d’Albens où « pour éviter le cycliste et gêné par le brouillard, l’automobiliste a heurté un platane et a été blessé légèrement par les bris de glace ». À La Biolle, c’est une voiture qui écrase un chien alors qu’elle roulait « sans lanterne malgré la brume ». Dans la même commune, c’est « par suite d’un dérapage sur la route mouillée » qu’a lieu une collision entre deux conducteurs, l’un grenoblois, l’autre d’Annecy.
N’oublions pas de mentionner aussi tous les matériaux qui encombrent les bas-côtés et font capoter les véhicules. Ici c’est « un tas de sable » que le conducteur heurte au moment de dépasser, ailleurs le véhicule butte sur « un tas de cailloux placé en bordure de la chaussée ». Le plus souvent, les automobiles de l’époque, dont la direction n’est pas encore assistée et les pneumatiques aussi rudimentaires que les suspensions, viennent s’encastrer dans les arbres et les pylônes qui bordent routes et rues.

Entrée d'Albens, tas de cailloux et alignement de platanes (archive Kronos)
Entrée d’Albens, tas de cailloux et alignement de platanes (archive Kronos)

À travers les articles de presse, on découvre la violence de ces accidents comme à l’entrée de Saint-Félix en 1924 où « l’auto a sectionné au ras de terre un pommier de la route et s’est renversée sur le côté » et avant Albens, la même année lorsque « la voiture après avoir sectionné deux jeunes arbres plantés en bordure de la route, alla s’écraser contre un saule ». Les passagers en sortent plus ou moins secoués, au mieux éjectés comme en 1928 dans cette collision vers La Biolle où « l’autre véhicule alla heurter un poteau, projetant dans le pré voisin les quatre occupants ». Quand l’accident se passe en ville, les conséquences sont parfois spectaculaires, ainsi en 1937 dans le carrefour d’Albens où suite à la collision, la première voiture fait un tête à queue complet au milieu du croisement quand la seconde va « s’écraser dans la devanture du café Bouvier, la démolissant totalement et mettant en miettes chaises et tables placées sur le trottoir ». L’un des conducteurs, projeté hors de sa voiture « porte quelques contusions sans gravité. Après avoir reçu les soins de M. le docteur Bouvier, il a pu être reconduit à son domicile ». Le second conducteur « légèrement contusionné » subit le même traitement.
Nous sommes bien avant le port obligatoire des ceintures de sécurité mais aussi de la mise en place de secours organisés aux victimes de la route.
Les blessés sont rapidement transportés dans les hôpitaux d’Aix, de Rumilly ou d’Annecy par d’autres automobilistes lorsqu’il s’agit de contusions importantes à la tête, de poitrine enfoncée par le volant ou blessures à la face occasionnées par les glaces brisées. Souvent on fait appel pour les premiers soins aux médecins les plus proches, au docteur Bouvier d’Albens, au docteur Ronin d’Alby. Pour une plaie à la tête, c’est le pharmacien Brunet d’Albens qui prodigue les premiers soins et la recoud. Ecchymoses et écorchures sont traitées plus simplement avec retour au domicile. Parfois les auteurs d’accident ne se préoccupent pas du sort de la victime, ainsi en 1929, vers Saint-Félix où ils déposent le blessé « sur le bord de la route disant qu’ils allaient chercher du secours, mais la victime ne vit personne revenir ». Ce délit de fuite se transforme parfois en véritable « rodéo ». C’est ce que relate un long article du Journal du Commerce en 1934 : « affolé par l’accident, le chauffeur au lieu de s’arrêter, continua sa route pendant que des témoins prévenaient la gendarmerie qui se trouvait à quelques pas ». S’engage alors une course poursuite entre Albens et La Biolle où elle va se terminer. D’abord une auto d’Aix-les-Bains prend en chasse la voiture en fuite qu’elle tente vainement d’arrêter en la dépassant. Arrivent ensuite les gendarmes qui rejoignent le fuyard vers le sommet de la côte de La Biolle. Arrivés à sa hauteur et ne pouvant le stopper ils le dépassent et se mettent en travers de la route. Mais « le chauffeur ayant complètement perdu la tête et voulant essayer de passer quand même » finit par jeter sa voiture contre celle des gendarmes. Enfin arrêté, le chauffard est conduit au Parquet de Chambéry pour être placé sous mandat de dépôt et écroué. On apprend, la semaine suivante qu’il « a été condamné à un mois de prison sans sursis pour délit de fuite et blessure par imprudence et 5 francs d’amende pour infraction à l’arrêté municipal réglementant la vitesse ».

L'entrée de Saint-Félix (collection privée)
L’entrée de Saint-Félix (collection privée)

La vitesse excessive des véhicules est souvent mise en cause par les riverains qui sont parfois les victimes d’accidents mortels. Traverser la route à Saint-Félix, La Biolle, Albens se révèle très dangereux, d’autant plus lorsque l’on est enfant. C’est le cas au chef-lieu de La Biolle, en 1924, du jeune René, âgé de cinq ans « qui traversait la chaussée pour regagner le domicile de ses parents » et a été mortellement renversé par une auto. On explique alors le drame par « l’inexpérience de la victime à se garer au passage des autos », la famille n’habitant en bordure de la route que depuis huit jours.
Drames, accidents corporels, les plaintes ne cessent de s’accumuler au long des articles de presse. « C’est la troisième voiture qui, en peu de temps, vient s’écraser contre le même côté, toujours par excès de vitesse » à Albens en 1924. Quant à Alby-sur-Chéran, on espère que « l’accident arrivé à une bonne vieille de 84 ans, ces jours derniers, fera probablement quelque chose pour le Haute-Savoie ».
Désormais des réglementations seront prises : « La vitesse maximum de 12 kilomètres est prescrite à tout véhicule automobile dans la traversée de l’agglomération communale ».
Qui a dit que l’Histoire pouvait faire office de rétroviseur.

Jean-Louis Hébrard

Conférence : Une plongée dans l’Albanais de l’An Mil avec Gautier, seigneur de Montfalcon

Le vendredi 21 décembre prochain, l’association Kronos vous proposera une conférence animée par Rodolphe Guilhot (professeur d’Histoire-Géographie et membre de Kronos), qui vous emmènera dans « Une plongée dans l’Albanais de l’An Mil avec Gautier, seigneur de Montfalcon  ».

L’acte de fondation du prieuré de Saint-Innocent (1084) sera le point de départ permettant d’évoquer les origines de la seigneurie de Montfalcon, dont les ruines du château se trouve sur la commune de La Biolle. La famille de Montfalcon sera aussi replacée dans son contexte féodal entre un royaume de Bourgogne finissant, la suzeraineté des comtes de Genève et la cohabitation avec les comtes de Savoie.

En effet, si la châtellenie de Montfalcon des XIVème et XVème siècle est bien connue grâce aux travaux menés par l’Université Savoie-Mont-Blanc, les origines de cette seigneurie étaient restées jusqu’ici peu étudiées.

À 20h, à l’Espace Patrimoine, 177 rue du Mont-Blanc, à Albens (73410 Entrelacs). Entrée libre et gratuite.

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Le château de Longefan

Situé à l’ouest du village de La Biolle, au pied de la colline du même nom, le château de Longefan par son implantation contrôle le chemin qui permet de se rendre d’Antoger (Aix-les-Bains) à Saint-Germain la Chambotte via la Chautagne. Tout comme Montfalcon, Longefan a eu une réelle importance pour la surveillance des voies de circulation dans cette partie de l’Albanais.

Une situation privilégiée au pied de la montagne de la Biolle
Une situation privilégiée au pied de la montagne de la Biolle

Le fief et le château (1) appartenaient, à l’origine, à Montfalcon, puis tout comme lui, à différentes familles nobles de la région, telles les La Balme, les Oddinet, les Seyssel…
Jean de La Balme, fils de Jacques, de 1478 à 1485, puis Aubert, fils de Jean de 1499 à 1509 en furent les occupants. En 1524, la femme d’Aubert et ses enfants vendent la moitié des terres de Longefan et le Colombier à Jean Oddinet. La première moitié était déjà parvenue à Oddinet par acceptation de la dot de la fille d’Aubert de la Balme et de Marie du Colombier, Jeanne, qui avait épousé Jean Oddinet. En 1554, leur descendant Gaspard Oddinet, écuyer et seigneur de Longefan, est syndic de Chambéry.
Aux Oddinet succèdent les Mouxy. Georges de Mouxy, seigneur de Saint Paul, comte de Montréal qui hérite en 1575 de son oncle Louis Oddinet, baron de Montfort, président du Sénat de Savoie, trouve dans l’héritage Montfalcon et Longefan. À sa mort en 1595, Georges de Mouxy ne laisse qu’une fille, Jullienne Gasparde, qui apportera le fief en dot en 1607 à son mari Louis de Seyssel, marquis d’Aix.
Après la famille de Seyssel, Longefan parvint aux Allinges, marquis de Coudrée qui en sont seigneur en 1700.
À la Révolution Française, le mobilier du château est vendu aux enchères à La Biolle le 22 Avril 1793. Les familles Canet et Rosset achètent une grande partie de ce mobilier. Le château est acquis par les familles Sostegno et Alfieri ; leurs héritiers le vendent entre 1850 et 1860 à Monsieur Girod, marchand de domaine, qui vendit le tout au détail aux paysans des des alentours en réalisant au passage un bénéfice de 80 000F. Le château fut acquis par Monsieur Rosset qui le démolit en partie pour en vendre les pierres.

État actuel et entrée de la salle basse, cachée par la végétation
État actuel et entrée de la salle basse, cachée par la végétation

L’enceinte générale, haute de plusieurs mètres, est visible sur tout le pourtour. Par son aspect global, la forme du château fait penser à l’avant d’un navire. Le portail, datant du XVIIIème siècle, situé dans la partie Ouest permet l’accès à l’intérieur du château. Au Nord-Nord-Est, le mur qui domine le nant des Plagnes ou nant de Savigny est marqué par une avancée demi-ronde dont l’utilité n’est pas véritablement connue mais ne gâchant en rien la beauté de cette partie du rempart.
À l’Est, le mur en forme de proue de navire domine le vallon et le hameau de Lapérière.
Au Sud, le mur est percé d’une porte et de fenêtres donnant accès dans ce que l’on peut appeler une salle basse et dont le plafond voûté attire l’œil du visiteur qui pénètre à l’intérieur.
La partie habitable a subi beaucoup de travaux aux XVIIème et XVIIIème siècles, à la suite notamment de l’incendie du 4 octobre 1649 qui détruisit les toitures, mais aussi pour l’amélioration du bâtiment, travaux entrepris par Louis de Seyssel et sa femme Adriane de Grammont entre 1622 et 1644.

Malgré ses vicissitudes et ses transformations successives, le château de Longefan garde sa place dans le patrimoine de l’Albanais et de la commune de La Biolle.

Eric Gaudiez

Que renfermait cette niche ?
Que renfermait cette niche ?
Porte d'entrée du XVème
Porte d’entrée du XVème

1) L’origine étymologique de Longefan peut recevoir deux hypothèses :
– LONGA FAMES qui signifie grande renommée ;
– LONGUE FAIM car il aurait été construit en période de famine par des ouvriers mal nourris.

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Commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918

Kronos participera le dimanche 11 novembre 2018 à la commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918.

9h : messe à l’église d’Albens
10h15 : évocation de l’Armistice du 11 novembre 1918 au Mémorial des Combattants, par Jean-Louis Hebrard, avec la participation des élèves des écoles d’Entrelacs et de La Biolle, et du collège Jacques Prévert
10h45 : Cérémonie commémorative au Mémorial des Combattants

De plus, une exposition des œuvres réalisées par les élèves sera présente au centre administratif René Gay.

Affiche Armistice 11 nov 2018

Les grands glaciers reculent, les premiers hommes arrivent

Du porche de la grotte qui domine le Chéran, on entend bien le fracas des eaux de la rivière. Claires, oxygénées et froides, elles abondent en belles truites aux couleurs arc-en-ciel. Ce sont probablement elles qui ont poussé le petit groupe de chasseurs-pêcheurs à venir s’installer ici, dans cette cavité qui plus tard portera le nom de grotte de Bange.

Le grand porche de la grotte de Bange
Le grand porche de la grotte de Bange

Un homme confectionne minutieusement son harpon ; il se prépare à descendre à la rivière bien visible à travers la maigre forêt de bouleaux et de pins qui depuis peu recouvre les pentes du défilé. Il met la dernière touche à une sagaie dont la pointe peut se détacher dans le corps du poisson. Elle est fixée à une courroie qu’on laisse filer et qui permet de ramener la prise comme avec une ligne de pêche. Longue et fine, à une rangée de barbelures, cette tête détachable taillée dans un bois de renne devrait lui assurer de belles prises.

Tête de harpon taillé dans un bois de renne
Tête de harpon taillé dans un bois de renne

Il fait encore froid, certes, mais cet homme et son groupe ont profité d’un réchauffement relatif du climat pour s’aventurer dans cette vallée alpine. Depuis quelques millénaires en effet la grande glaciation du Würm (dernière poussée glaciaire du quaternaire -70 000 à -12 000 environ) s’éteint progressivement. Les énormes glaciers qui partaient des grandes Alpes, étiraient leurs langues épaisses jusqu’aux terres lyonnaises et grenobloises, les grands glaciers lentement reculent.
C’est pourquoi, il y a 12 000 ans, ces chasseurs-pêcheurs magdaléniens (derniers représentants du paléolithique supérieur) ont lancé leurs premières incursions dans les Alpes.
Les magdaléniens partis de la grotte de Bange, les sédiments recouvrent les traces de leur passage comme celles de toutes les populations qui vinrent ensuite ici (paysans du néolithique, hommes des âges du bronze, du fer puis du Moyen-Âge). Au XXème siècle, la grotte est devenue un site touristique, des amateurs entreprennent des fouilles clandestines. C’est alors qu’est lancé en 1985 un chantier archéologique sous la direction de Gilbert Pion. Des niveaux d’occupation apparaissent successivement jusqu’à la couche magdalénienne (datée d’environ -10 000) qui livre un harpon presque entier taillé dans un bois de renne avec un rang de barbelure. Il devient alors célèbre dans les cercles archéologiques, fait l’objet d’une publication en 1986 dans la revue « Études Préhistoriques » car il se trouve être le seul exemplaire de harpon aussi ancien connu dans les Alpes du Nord. Quant à son auteur d’il y a des millénaires, il reste toujours dans l’anonymat.
Aux chasseurs-pêcheurs du défilé de Bange vont succéder bien des millénaires après les premiers paysans de l’Albanais. À cette époque (-4 000), un climat tempéré chaud et humide s’est installé profitant aux forêts de chêne, orme ou tilleul qui couvrent collines et versants de l’Albanais. Des forêts dont on sait que les habitants des grottes de Savigny exploitaient les ressources puisque d’importantes quantités de glands ont été retrouvées sur le site aux cours des fouilles du XIXème siècle. Les récents travaux de l’archéologue Jean Courtin confirment que les glands étaient récoltés et consommés dès le néolithique ancien. Dans un article consacré à la cuisine du néolithique il indique tout ce qui était nécessaire à leur préparation : « les glands contiennent beaucoup de protéines mais aussi 8 à 10% de tanin toxique ; on peut l’éliminer en les faisant bouillir dans plusieurs eaux, parfois additionnées d’argile ou de cendres, ou par grillage. Grâce à ces procédés, les glands, réduits en farine sur une meule à main, peuvent être consommés sans danger. On pouvait les consommer aussi sous forme de soupes, de bouillies, ou d’une sorte de polenta ».
Les glaciers qui recouvraient autrefois l’Avant-pays savoyard ont regagné les plus hauts sommets des Alpes tout en laissant derrière eux d’importants souvenirs de leur passage, dont un imposant lac glaciaire s’étendant sur plus de 8 kilomètres entre La Biolle et Braille en passant par Saint-Félix et Albens.

LeLes étangs de Crosagnys étangs de Crosagny
Les étangs de Crosagny

Les géologues estiment que son niveau a pu atteindre la cote 370 mètres. On peut ainsi mesurer l’importance de son volume quand on sait que l’altitude de la gare d’Albens est de 353 mètres. Ce lac long et relativement profond sera à l’origine des zones humides, étangs et marais qui caractériseront ultérieurement les environs d’Albens et La Biolle. Les paysans de la Grande Barme de Savigny ont dû en fréquenter les abords durant leur passage dans la grotte fouillée autrefois par le vicomte Lepic (voir précédent article dans l’Hebdo des Savoie). Avec eux va débuter la longue appropriation du territoire par toutes les populations sédentaires qui vont au fil des millénaires et des variations climatiques façonner les paysages qui nous entourent.

Jean-Louis Hébrard

Comment des inscriptions latines de l’Albanais furent sauvées de l’oubli ?

Proche du donjon, sur la colline de Montfalcon à La Biolle, on rencontre couchée au milieu d’un pré une belle inscription latine. Elle fut inventoriée en son temps par les archéologues dont Pierre Broise qui en donne un magnifique relevé après sa découverte vers 1967 dans un mur proche de la tour du château (voir le n°7 de la revue Kronos).

Le bloc de calcaire
Le bloc de calcaire

Le bloc de calcaire sur lequel elle fut gravée il y a 2000 ans est de belle taille (1m x 0,60 x 0,60) et même si l’inscription est fragmentaire, on suppose qu’il a fallu produire bien des efforts pour transporter ces 1700 kg d’Albinum la romaine jusqu’à ce château médiéval.
Quand ce transport a-t-il été effectué ? On l’ignore mais on peut en imaginer une des raisons, s’approvisionner en beaux matériaux prélevés dans les ruines du site romain d’Albens.
Une autre inscription a probablement suivi le même itinéraire, celle gravée en l’honneur de Caius Vibrius Punicus et découverte il y a fort longtemps au pied de la tour « des prisonniers » à Montfalcon. Ce sont les humanistes savoyards qui la font connaître et en offrent les premiers relevés. Ils se nomment E. Philibert de Pingon (1525-1582) et Alphonse Delbene (1558-1608). Le premier est né à Chambéry à l’époque du duc Charles III le Bon. Il fit de solides études classiques d’abord à Chambéry puis à Lyon, Paris et enfin Padoue où il fut reçu docteur en droit civil et en droit canon. Quand il revint à Chambéry vers 1550, ce fut pour s’y installer comme avocat avant de devenir syndic de la ville. C’est à ce moment qu’il réalise son périple épigraphique, relève avec beaucoup d’exactitude nombre d’inscriptions latines locales dont celle de Montfalcon.
Alphonse Delbene, de treize ans son cadet se consacrera aussi à de semblables recherches. Nommé par le duc Emmanuel-Philibert abbé de Hautecombe en janvier 1560, il allait se consacrer à la paléographie, à l’épigraphie mais aussi à l’histoire et à l’archéologie. Lui aussi allait effectuer des relevés d’inscriptions latines locales dont plusieurs à Montfalcon.
Ainsi ces érudits de la Renaissance font entrer l’inscription de Caius Vibrius Punicus dans le champ de la connaissance historique.
Nous perdons sa trace durant près de trois siècles avant que d’autres érudits, ceux du XIXème siècle, ne la portent à nouveau à notre connaissance. Tous travaillent dans le cadre de sociétés savantes, Académie de Savoie, Académie Florimontane, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie et se désolent de la destruction du patrimoine historique. « Comme tous les anciens châteaux abandonnés » écrit l’un d’eux en 1895 à propos de Montfalcon, « il est devenu pour les paysans une carrière à bâtir ; au risque de leur vie, ils ont descellé les pierres angulaires, arraché les poutres… ».

Inscription en l'honneur de Caius Vibrius Punicus
Inscription en l’honneur de Caius Vibrius Punicus

Ils se nomment Jules Philippe, le vicomte Lepic, le docteur Davat ou encore François Rabut. Ce dernier donne en 1861 dans les « Mémoires de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie » une des premières études de cette inscription. « C’est un monument funéraire élevé par Caius Vibrius Punicus Octavianus à son père, affranchi d’Auguste, qui a été général de cavalerie, tribun militaire et chef des troupes romaines en Corse. Tout permet d’attribuer cette inscription au 1er siècle de notre ère : forme des lettres, style et détails ».
Dans le même article, il mentionne que l’inscription est visible dans le musée archéologique du docteur Davat à Aix-les-Bains. Ce dernier, au même titre que le vicomte Lepic est collectionneur d’antiquités et cette passion va le conduire à sauver cette inscription de sa triste situation. Lorsqu’il la découvre dans une ferme de La Biolle en réemploi dans la fosse à fumier, il l’achète et l’installe au sein de ses collections. Comme celles du vicomte Lepic, ses collections vont en partie se retrouver dans le musée lapidaire d’Aix-les-Bains. C’est là que Caius Vibrius Punicus coule aujourd’hui des jours heureux, dans le silence profond du musée, ne reprenant vie qu’au moment des visites intitulées « Aix à l’époque romaine ».
Terminons notre périple épigraphique en revenant sur Albens pour conter les tribulations d’une dernière inscription de belles dimensions (1,30m x 0,62 x 0,22) gravée sur un calcaire mouluré. Réalisée en l’honneur de l’empereur Trajan, cette plaque de calcaire fut découverte au XVIIIème siècle à Albens lors de la démolition d’une tour mal localisée aujourd’hui. Encore une fois le site antique d’Albens a dû servir de « carrière » aux bâtisseurs médiévaux lors de l’essor de la ville neuve d’Albens peu après 1300.
Dans la seconde moitié du XIXème siècle on retrouve sa trace au moment de la construction de la cure en 1874. L’épigraphiste allemand Otto Hirschfeld la publie alors dans le Corpus des Inscriptions Latines (CIL), sorte de collection générale des inscriptions latines anciennes rédigée en latin. Le curé d’Albens Joseph Lemoine la fait sceller dans un des murs de la cure donnant sur le jardin.

L'ancienne cure d'Albens
L’ancienne cure d’Albens

Il fait aussi installer une autre inscription moins lisible qui avait été trouvée dans un mur de l’ancienne église au quartier du Paradis (elle est actuellement visible à l’Espace Patrimoine d’Albens). Ces inscriptions vont rester là, bien protégées jusqu’à la démolition de la cure à la fin du XXème siècle.
Comme on le voit, les curés du XIXème siècle furent au même titre que les nobles et plus tard les instituteurs les seules personnes se préoccupant de la préservation du patrimoine ancien, aidés le plus souvent par le fait qu’ils lisaient le latin. C’est sans doute le cas du curé Lemoine, né à Saint-Pierre-d’Albigny, qui arrive à Albens après 1871 au moment de l’édification de la cure et reste à la tête de la paroisse jusqu’en 1891.
Bernard Rémy, professeur à l’université, allait réaliser une nouvelle étude de cette inscription qu’il publie dans différentes revues dont Kronos (n°8 – 1993). Aujourd’hui visible devant le centre administratif d’Albens, elle sera bientôt incorporée dans le circuit découverte du patrimoine de la commune. Les visiteurs pourront alors, grâce à une application, faire connaissance avec ce généreux donateur (le fils de Certus) qui offre vers 116/117 aux habitants du vicus d’Albens un temple en l’honneur de l’empereur Trajan.
Ainsi en ce début de XXIème siècle, la longue chaîne des amoureux des choses antiques a permis qu’elles parviennent jusqu’à nous. Pour en savoir encore plus, voyez l’article de Daniel Davier paru dans le dernier numéro de la revue Kronos.

Jean-Louis Hébrard

Un enfant d’Albens, Joseph Michaud

Administrateur soucieux de bonnes finances, Charles-Emmanuel III, 15è duc de Savoie et second de sa Maison à porter la couronne de Sardaigne, savait combien il est nécessaire d’assurer au plus juste la charge de l’impôt. C’est pourquoi, par l’édit de péréquation de 1738, il a soumis à la taille la quasi totalité des biens nobles sur la base de la mensuration répertoriée de toutes les terres entreprises par son père, Victor-Amédée II, promoteur des fameuses mappes sardes.

Charles-Emmanuel a également laissé une œuvre législative importante, les royales constitutions de 1770, dans lesquelles certains ont vu l’une des bases fondamentales du droit civil et public moderne. Il n’a pas pu cependant éviter que, lors de la Guerre de succession d’Autriche, les provinces savoyardes subissent une dure occupation espagnole et, fait de moindre importance, mais pourtant significatif, la violation, dans la nuit du 11 mai 1755 de la frontière savoyarde par une troupe française qui se saisira au château de Rochefort, près de Novalaise, de la personne de Mandrin. Cette violation entraînera des protestations qui vaudront au duc de Savoie les excuses présentées par une ambassade spéciale de son cousin Louis XV.

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Joseph François Michaud naît dans la 37è année du règne de Charles-Emmanuel. Son souvenir est conservé à Albens, au village d’Orly, grâce à une plaque apposée sur la maison où il vit le jour, le 19 Juin 1767 (1). La famille Michaud est « honorablement établie » dans le pays depuis plusieurs générations, lorsque le père de Joseph, notaire, décide de se fixer en France, à Bourg en Bresse, au grand désespoir de l’enfant, âgé alors de 5 ou 6 ans. Michaud a confié à son collaborateur Poujoulat comment il dût être arraché de force à la voiture qui l’avait emmené et qu’ayant agrippé un peu de la paille qui s’y trouvait, courut s’enfermer dans un grenier pour coucher sur cette paille du pays natal. L’enfant s’habituera cependant très vite à sa nouvelle patrie.
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Devenu homme, Michaud évoquera souvent les années de bonheur passées dans la belle plaine bressane sans pour autant oublier son village natal. C’est du nom d’Albens qu’il signera un écrit publié à l’occasion de la sortie de la prison du Temple de Madame Royale.

Après un premier enseignement reçu dans sa famille, Michaud poursuit ses études au collège de Bourg en Bresse puis à Lyon. Dans cette ville, l’adolescent rencontre Fanny de Bauharnais, belle personne, parente de la future Impératrice qui l’incite à tenter sa chance à Paris. Le jeune homme n’oubliera pas sa bienfaitrice, il l’aidera à survivre dans la tourmente révolutionnaire.

De son propre aveu, Michaud n’était pas prédisposé, de naissance, à prendre le parti « du roi et du clergé », mais arrivé à Paris, en 1791, dans un climat de violence extrême, il devient royaliste par esprit de conservation plus que par démarche politique. L’Assemblée Constituante siégeant, il met sa plume au service de La Gazette Universelle et de quelques autres feuilles de tendance royaliste. Plus tard, il fonde La Quotidienne qui, après des fortunes diverses, sera provisoirement réduite au silence par les canons du général Bonaparte au soir du 13 Vendémiaire (2).

Michaud est alors arrêté. Il parvient à s’échapper mais il est condamné à mort par coutumace, le 5 Brumaire de l’An IV (27 octobre 1795), comme convaincu « d’avoir constamment par son journal, provoqué à la révolte et au rétablissement de la royauté ». En 1796, le jugement est révoqué, Michaud fait alors reparaître La Quotidienne, mais à plusieurs reprises, il connaîtra encore, les prisons du Directoire.

Lors du coup d’état de 18 Fructidor (3), il échappe de justesse à la déportation en Guyane en se réfugiant dans le Jura. De cette époque date son œuvre poétique la plus connue, « Le printemps d’un proscrit » qui sera éditée en 1802.

L’avènement de Bonaparte ne met pas immédiatement fin aux ennuis de Michaud, dont un pamphlet, Adieux à Bonaparte, est assez mal accueilli par la police du premier Consul. Comme beaucoup d’autres, le publiciste se rallie cependant au nouvel ordre des choses, plus par raison que par mouvement du cœur. En 1813, il prend place à l’Académie Française. L’Empereur ratifie ce choix sur le champ de bataille de Leipzig.

Michaud salut avec ferveur le retour des Bourbons. En 1814, il fait reparaître La Quotidienne et, après l’intermède des « cents Jours », il est élu député de Bourg en Bresse dans la « Chambre introuvable » ». Officier de la Légion d’honneur, censeur de la presse, lecteur du roi Charles X ; Michaud n’en garde pas moins, malgré ces faveurs, une indéniable indépendance d’esprit.

En 1827, il figure parmi les dix huit académiciens signataires d’une supplique de protestation adressée au Roi, contre le projet de loi du comte de Peyronnet sur la presse.

En 1830, 1831, Michaud voyage en Orient. C’est à Constantinople qu’il apprend avec douleur mais sans surprise, le renversement de Charles X par « La Révolution de juillet ».

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Revenu en France, il s’établit à Passy où il meurt sans postérité le 30 septembre 1839. Sa tombe ornée d’un buste dû au sculpteur Bosio existe toujours dans le cimetière de Passy.

S’il est connu surtout comme historien des croisades, Michaud est également l’auteur de poèmes, dont le plus connu, « Le printemps d’un proscrit », sera publié en 1802, sur les instances de Chateaubriand. Le physiologiste Flourens, successeur de Michaud à l’Académie Française (il avait eu Victor Hugo comme concurrent) dira dans son discours de réception que : « ce qui fait le succès de l’ouvrage, c’est qu’on y cherche moins les beaux vers, qui pourtant y abondent, que les émotions d’une âme ferme rendue plus sensible par le malheur ».

Œuvre capitale, selon Chateaubriand, les cinq volumes (4) de l’Histoire des Croisades sont publiés de 1808 à 1822. Ils seront complétés par une Bibliothèque des croisades et par Correspondance d’orient, recueil des lettres écrites par Michaud durant le voyage qu’il fit en 1830, 1831 sur les lieux mêmes des combats des chevaliers de la croix.

Poujoulat, ami et collaborateur de Michaud, estime que l’Histoire des Croisades a contribué, avant que n’apparaissent les ouvrages d’Augustin Thierry, Michelet, Guizot… au renouveau de la science historique. Laissons aux spécialistes le soin de dire si ce jugement du disciple sur l’œuvre du Maître peut être maintenu. On se souvient pourtant que c’est en lisant les Martyrs, au récit du « bandit des francs », qu’Augustin Thierry sentit naître en lui la vocation d’historien. Nous connaissons également les liens qui unissaient Chateaubriand et Michaud. Il est donc permis de penser que l’influence de l’auteur des Martyrs s’est exercée sur l’historien des Croisades pour donner à l’œuvre ce caractère qui, au travers de la relation des faits et de la description des mœurs, dépeint l’esprit du temps.

Historien novateur ?… Michaud a également publié une Histoire des progrès et de la chute de l’empire de Mysore et une Collection pour servir à l’histoire de France depuis le XIIIè siècle. Avec son frère Louis Gabriel (5), il a fondé la Biographie universelle, précieux répertoire qui se consulte toujours avec profit.

En cette année 1986, où nous commémorerons le 200è anniversaire de la conquête du Mont-Blanc par Jacques Balmat et le Docteur Paccard, il est un fait moins connu de la vie de Joseph Michaud et de son activité littéraire, qu’il faut rappeler.

En 1787, alors que De Saussure vient tout juste d’y parvenir, Michaud décide de tenter l’ascension du géant des Alpes. À l’époque, l’idée n’est pas communément répandue. Certes Michaud échouera et s’arrêtera aux Grands Mulets, mais il a laissé de cette tentative un récit publié en 1791 sous le titre « Voyage littéraire au Mont-Blanc et dans quelques lieux pittoresques de la Savoie ». Ce premier livre dédié à Fanny de Bauharnais contient des descriptions bien dans l’esprit du temps, qui donnent à penser que le royaliste Michaud n’a pas été sans subir l’influence de J. J. Rousseau. Ainsi les habitants de Chamonix apparaissent à l’auteur « véritablement égaux et libres » et la Mer de Glace « formée de flots en courroux qui sont entrés en congélation subite ». Il n’en demeure pas moins que même sous cette forme, le récit présente un grand intérêt, car il vient d’un homme qui, selon l’expression de C.E. Engel, « en l’espace d’un instant a inventé : l’alpinisme véritable fait d’amour de la montagne et d’amour du sport… et rendant à César ce qui est à César, Michaud est le premier touriste qui ait raté le Mont-Blanc ».

Une rue d’Albens, son village natal et une rue de Chambéry capitale de la Savoie, portent le nom de Joseph Michaud, hommage mérité, à un homme dont la vie et l’œuvre ont reçu le sceau d’évènements historiques prodigieux, durant lesquels, sa terre d’origine, la Savoie, a connu un premier rattachement à la France, patrie d’élection de cet illustre enfant d’Albens.

Félix Levet

Notes de l’auteur
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1) Cette plaque a été scellée sur une initiative et en présence de H. Bordeaux.

2) Journées des 12 et 13 Vendémiaire, An IV – Avant de se séparer, la convention avait décidé que les 2/3 des membres des nouvelles assemblées prévues par la Constitution de l’an III seraient pris obligatoirement parmi les anciens conventionnels. Ces dispositions entraînèrent un soulèvement des royalistes, dont les sections parisiennes furent écrasées, après des combats meurtriers, le 13 Vendémiaire, (4 octobre 1795) devant l’église Saint Roch, par les troupes du général Bonaparte.

3) 18 Fructidor, An V (4 Septembre 1797) coup d’état exécuté par trois membres du Directoire, Barras, Laréveillère-Lepaux, Rewbel, contre les deux autres directeurs, Barthélémy et Lazare Carnot, et contre les membres des Conseils accusés d’être favorables au rétablissement de la royauté. Ce coup d’état eut notamment pour conséquence, la déportation en Guyane, de Barthélémy, de membres des Conseils, de journalistes et de nombreux prêtres.

4) L’édition de 1841, comporte six volumes.

5) Louis Gabriel Michaud, dit Michaud jeune, frère cadet de Joseph Michaud né à Bourg en Bresse en 1772, mort en 1858, d’abord officier d’infanterie, devint éditeur. Il a participé à la fondation de la Biographie universelle.

6) Un décret de la Convention du 27 Novembre 1792, fait de la Savoie, le 84è département français, sous le nom de département du Mont-Blanc, chef lieu Chambéry.
Avec la loi du 25 août 1798, la Savoie est comprise dans deux départements, département du Léman, chef lieu Genève et département du Mont-Blanc, chef lieu Chambéry.
Après une partition, en 1814, entre le royaume de France et celui de Piémont-Sardaigne, la Savoie retourne en 1815 à la Maison qui lui doit son nom.

Quelques anecdotes sur Michaud :
* en 1795, Michaud composa avec Beaulieu, à l’occasion de la délivrance de la fille de Louis XVI pour se rendre en Autriche, un petit ouvrage qu’il dédia à la princesse, sous le nom d’Adieux à Madame, et qu’il signa : PAR MONSIEUR D’ALBENS.
* Jugement de Sainte Beuve sur le journaliste polémiste : « Aux aguets chaque matin, il excellait à faire un combat de franc-tireur, à suivre les moindres mouvements de l’ennemi, et tomber sur lui par surprise ».
* le célèbre Fouché, ministre de la police sous l’Empire, qualifia Michaud de « Rivarol Savoyard , le comparant au journaliste contre-révolutionnaire Antoine de Rivarol.

Article initialement paru dans Kronos N° 1, 1986