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Le retour d’une infirmière de la Grande Guerre

Lorsqu’au milieu du flot des soldats démobilisés, l’infirmière major Clémence Brunet revient à Albens en 1919, il est vraisemblable que peu de gens sont alors en mesure d’imaginer le périple insensé que cette fille de commerçant du village a effectué durant les quatre ans de guerre européenne.
Certains ont alors possiblement en mémoire le court article paru deux ans auparavant dans le « Journal du Commerce » relatant son parcours de guerre sous le titre éloquent « Une infirmière deux fois citée à l’ordre de l’armée ». Les fidèles du journal pouvaient y lire ceci « Nous apprenons avec plaisir que la fille aînée de M. Joseph Brunet négociant à Albens, vient d’être l’objet de deux citations pour sa courageuse conduite : Mlle Clémence Brunet, infirmière major de l’Union des Femmes de France, débuta en 1914 en Belgique, à Bruxelles. La ruée teutonne l’obligea à se replier avec nos troupes ; elle soigna nos blessés à Epernay, Nancy etc…et fut désignée pour faire partie de la Mission militaire française en Roumanie, où elle reçoit la médaille d’honneur des épidémies le 14 avril 1917…Mlle Brunet est actuellement sur le front italien. Toutes nos félicitations à cette courageuse Femme de France ».
Clémence Brunet est une de ces figures féminines emblématiques de la Grande Guerre, l’ange blanc comme on surnomme alors les infirmières. Ces dernières côtoient dans l’imagerie de l’époque trois autres types de femmes, la munitionnette travaillant dans les usines d’armement, la marraine de guerre qui soutient le moral des soldats sans famille et enfin la douloureuse figure de la veuve murée dans son malheur sous ses voiles noirs.
Grâce aux archives que la famille Brunet a mis à notre disposition nous pouvons voir Clémence, en tenue d’infirmière, photographiée sans doute lors d’un de ses retours à Albens en 1916.

Clémence Brunet
Clémence Brunet

Cette femme de 31 ans est alors une infirmière confirmée qui a débuté dans le métier bien loin de son albanais natal en 1911 au Maroc à l’hôpital Saint-Martin de Casablanca. Elle a quitté son statut d’infirmière professionnelle dès août 1914 pour effectuer un service bénévole pendant toute la durée de la guerre. C’est à ce moment là qu’elle incorpore l’Union des Femmes de France, une des trois sociétés de la Croix rouge française, la plus populaire. Elle se démarque ainsi de la SSBM (Société de Secours aux Blessés Militaires) et surtout de l’aristocratique ADF (Association des Dames de France).
Son parcours d’infirmière de guerre va d’abord la conduire de 1914 à 1916 dans de nombreux hôpitaux du front occidental (Bruxelles, Lille, Nancy, Compiègne) où elle soigne la plupart du temps les contagieux. Partout on relève son zèle et son dévouement.
Est-ce ces qualités ou sa capacité à se retrouver à la tête d’unités de 80 à 100 lits qui la qualifie pour partir en Roumanie avec la Mission militaire française en octobre 1916.
Pourquoi un départ si loin de la France et que va faire cette mission en Roumanie ? Ce pays qui vient de rentrer en guerre à nos côtés se trouve aux prises avec les armées des empires centraux (Autriche-Hongrie et Allemagne). La mission française va apporter à l’armée roumaine une aide logistique indispensable d’autant plus indispensable que la Roumanie voit son front enfoncé. C’est au cours de cet épisode dramatique que Clémence Brunet va faire preuve d’un remarquable courage dont nous avons un aperçu à la lecture de la citation qui accompagne sa médaille d’honneur des épidémies en avril 1917 « A fait preuve d’un grand dévouement et d’une complète abnégation dans les différents services des hôpitaux de Bucarest, Braïla, Galatz et Jassy, où elle a été affectée. S’est particulièrement distinguée en prodiguant ses soins aux malades atteints de typhus exanthématique pendant l’épidémie qui a sévi à Jassy en février-avril 1917 ».
Le récit de son séjour effroyablement dangereux à Jassy mérite un plus long développement que nous nous proposons d’aborder une autre fois. Il suffit de savoir qu’elle ne quitte ce lieu qu’à la dernière extrémité pour partir terminer son service d’infirmière de guerre sur le front italien. Elle est envoyée en septembre 1917 à l’hôpital français de Livourne où elle va assurer le service de la salle d’opération et de pansements avec une compétence absolue, un dévouement de tous les instants toujours prête à rendre service et à seconder ses collègues. En 1919, elle est toujours en Italie et s’occupe d’une unité de 80 lits pour soigner les malades atteints de la grippe, la fameuse grippe espagnole qui allait faire plus de 274 000 morts dans la péninsule et toucher un italien sur sept. Le directeur de l’hôpital la voit partir à regret, appelée « chez elle par des raisons impérieuses ». De retour en Savoie, on la retrouve très vite en activité dans un hôpital temporaire n°103 de Chambéry où elle dirige une unité d’une centaine de lits.
Cette « courageuse Femme de France » comme on la nomme dans l’article du « Journal du Commerce » de février 1918 fait partie de l’immense cohorte des oubliées de l’histoire que sont les femmes de la Grande Guerre.
Clémence Brunet avait reçu de nombreuses médailles attestant de son courage et de son dévouement, un siècle plus tard on peut penser qu’il lui manque peut-être une dernière distinction, celle de voir une rue de son village natal porter son nom.

Jean-Louis Hébrard

Commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918

Kronos participera le dimanche 11 novembre 2018 à la commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918.

9h : messe à l’église d’Albens
10h15 : évocation de l’Armistice du 11 novembre 1918 au Mémorial des Combattants, par Jean-Louis Hebrard, avec la participation des élèves des écoles d’Entrelacs et de La Biolle, et du collège Jacques Prévert
10h45 : Cérémonie commémorative au Mémorial des Combattants

De plus, une exposition des œuvres réalisées par les élèves sera présente au centre administratif René Gay.

Affiche Armistice 11 nov 2018

La fête des conscrits – classe 1917

Avec la création de la conscription est apparue un peu partout en France une tradition durant laquelle les jeunes gens de chaque commune se réunissaient et faisaient la fête avant de partir à l’armée.
Les conscrits entamaient d’abord un tour de ville au cours duquel une halte s’imposait dans chaque café rencontré. Un repas copieux et bien arrosé les réunissait au milieu de la journée ; il se prolongeait tard dans l’après-midi avant que ne soit réalisée la traditionnelle photographie.
Dans la cour du café où ils sont réunis nous les voyons groupés autour du drapeau tricolore. Seule une partie de celui-ci est visible mais on lit bien la fin des inscriptions qu’ils ont fait broder : « vingt ans – 1917 – Albens ». Pas de doute, tous sont nés en 1897 ; les archives en ligne permettent aujourd’hui de retrouver les noms de ceux qui naquirent cette année là et dont un certain nombre devrait se retrouver ici photographiés.

ConscritsAlbens1917
Photo des conscrits d’Albens en 1917

Le photographe a disposé ces vingt jeunes hommes de telle façon que tous soient identifiables. Le cliché sera tiré en carte postale pour être envoyé à la famille et aux amis. On lit au dos de celui-ci : « Chère cousine, je t’envoie la photo de ma classe afin de ne pas perdre de vue les différentes figures des garçons d’Albens ». On aimerait connaître l’auteur de ce cliché. Tout au plus trouve-t-on imprimé au verso de la carte cette indication : « R. Guillemot, Boespflug et Cie, Paris ». Appel est lancé à tous ceux qui pourraient fournir des informations.
Ces conscrits ont pris la précaution d’acheter durant les semaines précédentes toutes leurs décorations, rubans, cocardes, pancartes et chapeaux dont ils sont parés. Ils ont dû les trouver dans les magasins d’Albens (établissements Jacquet ou Montillet) à moins qu’ils n’aient fait affaire auprès d’un de ces nombreux colporteurs présents sur place le jour du conseil de révision. Ainsi décorés, ils s’affirment les successeurs des jeunes gens de la classe 1916 qui leurs ont remis le « crochon », symbole d’une sorte de « passation de pouvoir ».
Par ces cocardes, rubans et drapeau ils signifient leur engagement patriotique, celui d’une classe pour laquelle la Grande guerre n’est pas finie, nous situant au moment de la grande bataille de la Somme puis des offensives de 1918. Mais ils arborent aussi de nombreux « bon pour le service » qu’ils portent fièrement au revers du veston. Par ces pancartes ils affichent comme un brevet de masculinité à destination des jeunes filles de leur classe. Ne disait-on pas alors :  « bon pour le service, bon pour les filles » !
Ces dernières vont s’organiser durant les semaines qui suivront pour, à tour de rôle, les régaler tous d’un bon repas qu’elles auront préparé à leur intention.
Ainsi se soudent alors des relations de « classard-classarde » qui dureront toute une existence à condition qu’ils surmontent l’épreuve du feu qui les attend tous.

Jean-Louis Hébrard
Article initialement par dans l’Hebdo des Savoie

Le conseil de révision de 1909

Au printemps se tient dans chaque chef-lieu de canton le conseil de révision qui va déterminer l’aptitude militaire des jeunes gens et étudier les demandes de dispense. La date est fixée par une loi, à charge du préfet de la faire appliquer. Une décision préfectorale organise le conseil de révision et plus particulièrement son parcours dans le département. L’itinéraire se fait suivant des dates précises valables pour toute la France, entre le 3 février et le 3 juin pour l’année 1910, du 8 mars au 27 mai pour l’année précédente.
« Les jeunes gens inscrits sur la liste de recensement de la classe 1908 dans le département de la Savoie » lit-on dans le Recueil des actes administratifs de la préfecture « sont tenus de comparaître en personne devant le conseil de révision… conformément à l’itinéraire ci-après ».

ConseilDeRevision
Itinéraire du conseil de révision 1910

Un peu plus de 3000 conseils de révision passent chaque année en revue entre 210 et 220 000 recrues dans la France d’avant 1914. En Savoie ce sont plus de 2100 jeunes hommes qui vont être examinés par les membres des conseils de révision pour l’année 1909. Pour le canton d’Albens, 55 conscrits de la classe 1908 sont convoqués à la mairie du chef-lieu le samedi 20 mars à 11h15 précise du matin.

C’est un moment important dans la vie du canton. Selon un rituel bien établi, le conseil est arrivé tôt, escorté par les gendarmes, pour s’installer dans la grande salle de la mairie. Autour du préfet il y a quelques militaires ainsi que le médecin qui fera passer « l’épreuve physique » aux futures recrues. Tous siègent en grande tenue et portent leurs insignes distinctifs. La séance est publique, le maire et les conseillers municipaux d’Albens assistent à la réunion en présence des familles des conscrits. Ces derniers sont partis très tôt de leurs communes respectives accompagnés par le maire qui a ceint pour l’occasion l’écharpe tricolore.
Ils sont quinze d’Albens à se présenter, deux pour Ansigny, treize de La Biolle ; onze viennent de Saint-Germain et trois de Cessens. Les sept jeunes de Saint-Girod sont déjà arrivés à Albens quand les quatre conscrits de Saint-Ours, les trois d’Epersy auxquels se sont adjoints les quatre de Mognard parviennent à l’heure au chef-lieu.

CartePostaleAlbens
Carte postale d’Albens

Les jeunes gens vont être appelés dans l’ordre du tableau de recensement, c’est-à-dire en commençant par ceux qui sont nés en janvier 1888 jusqu’à ceux nés en décembre. Depuis la loi de 1905, le conseil de révision juge les aptitudes physiques des recrues ; les garçons passent nus devant le médecin qui vérifier leur taille ainsi que leurs particularités physiques avant de les classer dans une des quatre catégories prévues par la loi : bon pour le service (catégories 1 et 2), ajournement, exemption (catégories 3 et 4). Au passage sont enregistrés leur profession ainsi que le degré d’instruction générale (cinq degrés peuvent être repérés). La classe 1908 ne présente aucune recrue « ne sachant ni lire ni écrire » ; seize sont inscrites en catégorie « sait lire et écrire » et trente-six possèdent une instruction primaire plus développée. Cette année là un conscrit se signale comme ayant « obtenu le brevet de l’enseignement primaire ». Il se déclare étudiant et va obtenir un sursis pour les années 1909 à 1911. Incorporé en 1912, il deviendra caporal puis sergent avant de périr au front lors des offensives de 1914.
Comme on le voit, plus de 68% de cette classe d’âge possède un niveau d’instruction conforme aux objectifs visés par l’école de république.

Le conseil terminé, c’est la fête pour les jeunes gens reconnus « bon pour le service ». Ils se répandent dans les rues du chef-lieu arborant cocardes, rubans, chapeaux, avant de se faire photographier. Un recalé pour cas de maladie ne participera pas aux réjouissances cette année là, n’ayant pas satisfait aux exigences de ce « rite de passage ».
Les « bons pour le service » attendront encore quelques mois avant de recevoir leur affectation, les incorporations s’effectuant à l’automne.

Jean-Louis Hébrard
Article initialement par dans l’Hebdo des Savoie

Albens… à la façon… virgilienne

Témoigner de son temps, de son époque constitue très souvent un exercice délicat. L’Art a ce pouvoir de convertir par son alchimie toute interrogation en appréciation flatteuse. Il en est ainsi du poème de Madame Jean Farnault qui s’inscrit parfaitement dans la « ligne » Kronos, en nous livrant une vision du village d’Albens à travers une sensibilité propre. Un témoignage plein de fraîcheur qui confirme les paroles de Shelley : « La poésie immortalise tout ce qu’il y a de meilleur et de plus beau dans le monde. »

Si du travail, du bruit, vous êtes fatigués,
Il est de jolis coins dans notre douce France ;
Je vous invite amis, êtes—vous décidés
Quand soleil et ciel bleu ont fait une alliance ?

Dans le vieux bourg d’Albens venez vous reposer ;
Ses maisons sont coquettes, au pied de la montagne
Qu’aucun bloc de ciment ne vient défigurer.
L’air est pur, embaumé, fertile sa campagne.

Oubliez un instant vos soucis, vos tracas ;
Il s’étale non loin de deux grands lacs limpides…
À votre place amis je n’hésiterais pas
Et pour y parvenir point n’est besoin de guides.

Bordant des bois épais où pousse le fayard
Vous y rencontrerez, sur des chemins tranquilles
Qui vous feraient aimer le pays savoyard,
De jeunes cavaliers sur des chevaux dociles.

L’orge mure courbant ses longs épis nouveaux
Que l’on voit osciller sous la brise légère,
Faisant aussi frémir les tiges des roseaux
Qui s’étirent le long de la proche rivière.

Vous y verrez aussi des champs de mais blond,
Des champs où le tabac nourrit sa large feuille ;
Le cœur du paysan s’attriste et se morfond
Si la grêle parfois et brusquement l’effeuille.

Des vaches au corps lourd, le pis de lait gonflé,
Encombreront peut-être un instant votre route
Pour aller lentement et d’un pas martelé
Jusqu’à l’herbe des prés qui très vite se broute.

Pour vous laisser charmer par le chant des oiseaux
Vous vous arrêterez au bord d’une clairière
Qui rafraîchit souvent l’eau pure des ruisseaux
Où viennent scintiller des taches de lumière.

Et le soleil couchant mettra des rayons d’or
Sur les monts reverdis, aux vitres des fenêtres ;
Vous pourrez admirer le merveilleux décor
Lorsqu’il nous dit bonsoir avant de disparaître.

Dans le vieux bourg d’Albens venez vous reposer,
La nuit, sur la colline, est bien silencieuse :
Pour dormir dans le calme, à l’ombre du clocher,
Vous n’aurez pas besoin d’une douce berceuse.

LICE

Article initialement paru dans Kronos N° 2, 1987

Les grands glaciers reculent, les premiers hommes arrivent

Du porche de la grotte qui domine le Chéran, on entend bien le fracas des eaux de la rivière. Claires, oxygénées et froides, elles abondent en belles truites aux couleurs arc-en-ciel. Ce sont probablement elles qui ont poussé le petit groupe de chasseurs-pêcheurs à venir s’installer ici, dans cette cavité qui plus tard portera le nom de grotte de Bange.

Le grand porche de la grotte de Bange
Le grand porche de la grotte de Bange

Un homme confectionne minutieusement son harpon ; il se prépare à descendre à la rivière bien visible à travers la maigre forêt de bouleaux et de pins qui depuis peu recouvre les pentes du défilé. Il met la dernière touche à une sagaie dont la pointe peut se détacher dans le corps du poisson. Elle est fixée à une courroie qu’on laisse filer et qui permet de ramener la prise comme avec une ligne de pêche. Longue et fine, à une rangée de barbelures, cette tête détachable taillée dans un bois de renne devrait lui assurer de belles prises.

Tête de harpon taillé dans un bois de renne
Tête de harpon taillé dans un bois de renne

Il fait encore froid, certes, mais cet homme et son groupe ont profité d’un réchauffement relatif du climat pour s’aventurer dans cette vallée alpine. Depuis quelques millénaires en effet la grande glaciation du Würm (dernière poussée glaciaire du quaternaire -70 000 à -12 000 environ) s’éteint progressivement. Les énormes glaciers qui partaient des grandes Alpes, étiraient leurs langues épaisses jusqu’aux terres lyonnaises et grenobloises, les grands glaciers lentement reculent.
C’est pourquoi, il y a 12 000 ans, ces chasseurs-pêcheurs magdaléniens (derniers représentants du paléolithique supérieur) ont lancé leurs premières incursions dans les Alpes.
Les magdaléniens partis de la grotte de Bange, les sédiments recouvrent les traces de leur passage comme celles de toutes les populations qui vinrent ensuite ici (paysans du néolithique, hommes des âges du bronze, du fer puis du Moyen-Âge). Au XXème siècle, la grotte est devenue un site touristique, des amateurs entreprennent des fouilles clandestines. C’est alors qu’est lancé en 1985 un chantier archéologique sous la direction de Gilbert Pion. Des niveaux d’occupation apparaissent successivement jusqu’à la couche magdalénienne (datée d’environ -10 000) qui livre un harpon presque entier taillé dans un bois de renne avec un rang de barbelure. Il devient alors célèbre dans les cercles archéologiques, fait l’objet d’une publication en 1986 dans la revue « Études Préhistoriques » car il se trouve être le seul exemplaire de harpon aussi ancien connu dans les Alpes du Nord. Quant à son auteur d’il y a des millénaires, il reste toujours dans l’anonymat.
Aux chasseurs-pêcheurs du défilé de Bange vont succéder bien des millénaires après les premiers paysans de l’Albanais. À cette époque (-4 000), un climat tempéré chaud et humide s’est installé profitant aux forêts de chêne, orme ou tilleul qui couvrent collines et versants de l’Albanais. Des forêts dont on sait que les habitants des grottes de Savigny exploitaient les ressources puisque d’importantes quantités de glands ont été retrouvées sur le site aux cours des fouilles du XIXème siècle. Les récents travaux de l’archéologue Jean Courtin confirment que les glands étaient récoltés et consommés dès le néolithique ancien. Dans un article consacré à la cuisine du néolithique il indique tout ce qui était nécessaire à leur préparation : « les glands contiennent beaucoup de protéines mais aussi 8 à 10% de tanin toxique ; on peut l’éliminer en les faisant bouillir dans plusieurs eaux, parfois additionnées d’argile ou de cendres, ou par grillage. Grâce à ces procédés, les glands, réduits en farine sur une meule à main, peuvent être consommés sans danger. On pouvait les consommer aussi sous forme de soupes, de bouillies, ou d’une sorte de polenta ».
Les glaciers qui recouvraient autrefois l’Avant-pays savoyard ont regagné les plus hauts sommets des Alpes tout en laissant derrière eux d’importants souvenirs de leur passage, dont un imposant lac glaciaire s’étendant sur plus de 8 kilomètres entre La Biolle et Braille en passant par Saint-Félix et Albens.

LeLes étangs de Crosagnys étangs de Crosagny
Les étangs de Crosagny

Les géologues estiment que son niveau a pu atteindre la cote 370 mètres. On peut ainsi mesurer l’importance de son volume quand on sait que l’altitude de la gare d’Albens est de 353 mètres. Ce lac long et relativement profond sera à l’origine des zones humides, étangs et marais qui caractériseront ultérieurement les environs d’Albens et La Biolle. Les paysans de la Grande Barme de Savigny ont dû en fréquenter les abords durant leur passage dans la grotte fouillée autrefois par le vicomte Lepic (voir précédent article dans l’Hebdo des Savoie). Avec eux va débuter la longue appropriation du territoire par toutes les populations sédentaires qui vont au fil des millénaires et des variations climatiques façonner les paysages qui nous entourent.

Jean-Louis Hébrard

François et Philibert Mollard : deux frères, deux destins

Cet article ne se veut en aucun cas exhaustif. Il s’inspire très largement d’un article écrit au début de ce siècle par le Général Bordeaux.
La vie des frères Mollard fera sans doute l’objet d’une étude plus fouillée en 1989 sous la double forme d’une conférence et d’une monographie.

Félix-Philibert Mollard est né au hameau de Futenex le 13 mai 1801 dans une famille de cultivateurs. Dans une société successivement marquée par le Consulat, l’Empire et la Restauration, l’ambition pouvait paraître totalement interdite à ceux qui n’avaient pas les avantages du rang social. Mais pourtant, cinquante-neuf ans plus tard, la Savoie, redevenue française, Philibert Mollard, tout fils de cultivateur qu’il fût, devenait général de division et aide camp de l’empereur Napoléon III.
Si nous connaissons assez bien l’histoire de Philibert Mollard, sa tombe à l’ancien cimetière et la plaque commémorative au fronton de la mairie la jalonnant quelque peu, nous ignorons très souvent qu’un autre Mollard, François, s’est également illustré sur les champs de bataille.
Deux frères, deux destins illustres qui au terme de leur vie prirent chacun une route différente.

La famille Mollard était fixée depuis plusieurs générations au hameau de Futenex. Jean-François Mollard, chef de cette famille à la fin du XVIIIème siècle, avait épousé Marie Michaud, d’Albens, dont le frère Pierre allait devenir le général baron Michaud. De cette union naquirent et grandirent huit enfants, quatre garçons et quatre filles. les deux fils ainés, Claude et Jean-Louis, engagés volontaires ou appelés par la conscription aux armées impériales disparurent en 1812 ou 1813, en Russie ou en Allemagne. Nous pouvons supposer que l’exemple des ainés fortifiés par une vocation personnelle conduisit les deux plus jeunes, Jean-François, né en 1795, et Félix-Philibert, né en 1801 à se diriger vers la carrière des armes.
Le père mourut en 1803. De l’inventaire de la succession, il semble résulter que la famille Mollard était une famille de cultivateurs aisés, propriétaires de terres et d’un moulin sur le territoire de la commune d’Albens, entretenant une douzaine de têtes de gros bétail. Madame Mollard, devenue veuve, privée également du secours de ses deux fils ainés, s’efforça d’élever les six enfants restants. Elle maria « modestement et honorablement » ses filles. Les deux fils cadets quittèrent bien vite la maison paternelle pour assouvir leurs goûts militaires. De fait, la famille se dispersa et le domaine se morcela. Mais Philibert, profondément attaché à son sol natal, se rendit quelques années plus tard, acquéreur de diverses parcelles sur lesquelles il fit construire une confortable maison de campagne.
François et Philibert s’engagèrent à 17 ans. Rien ne laissait présager un destin exceptionnel. Peu instruits, ils se formèrent sous les drapeaux par leur travail. Avec des tempéraments et des caractères très différents, ils suivirent au début des carrières parallèles.

Les deux frères débutèrent comme engagés en qualité de cadets aux Gardes du Corps du Roi de Sardaigne, François en 1816, Philibert le 1er mai 1819. Après un long stage de sous-officiers, tous deux étaient nommés sous-lieutenants, François à la Brigade de Savoie en 1819, Philibert aux Gardes en 1822, puis à la Brigade d’Acqui. Bien que l’avancement, soumis à des règles rigides, était très lent pour les officiers qui n’appartenaient pas à l’Etat-Major ou à la maison du Roi, Philibert se fit immédiatement remarquer par son aptitude au commandement. Ses qualités reconnues le conduisirent en 1834 au grade de capitaine et à une affectation à l’âge de 33 ans au 1er régiment de la Brigade de Savoie.
Au début de l’année 1848 qui allait ouvrir la première période des guerres du Risorgimento, François Mollard est colonel et commande le 2ème régiment de Savoie ; à quarante-sept ans, Philibert est encore simple capitaine. Cette première campagne militaire mettra en lumière leur valeur.

La Révolution de février 1848 à Paris émet une onde de choc dans l’Europe entière et notamment en Italie. Soumises à la domination autrichienne depuis 1815, les provinces de l’Italie se sentirent prêtes à conquérir leur indépendance en se révoltant contre l’Autriche. Après une lutte de cinq jours, Milan chassa l’armée ennemie. Le roi Charles-Albert prenant la tête de ce mouvement national déclara la guerre à l’Autriche. Dans une campagne qui dura cinq mois, l’armée sarde fit preuve de « discipline, de sobriété et de courage ». Mais la guerre qui avait débuté favorablement en avril se terminait par une série de défaites en juillet.
La Brigade de Savoie, aux ordres du major général d’Ussillon, faisait partie de la 3ème division, au 2ème corps d’armée, commandé par le général Hector de Sonnaz. L’armée sarde se porta au commencement d’avril sur la ligne de Mincio occupée par l’armée autrichienne. Après avoir occupé Borghetto et Monzambano, la 3ème division marcha sur Valeggio. Le 2ème régiment du colonel François Mollard força le passage sur ce point les 10 et 11 avril et s’installa sur la rive gauche. Dans un rapport, cité par M. du Bourget, le colonel François Mollard est reconnu comme « l’un des meilleurs colonels d’infanterie de l’armée ». Quant à son frère, le capitaine Philibert Mollard, il se fit également remarquer, si bien que, lorsqu’il fut nommé quelques jours plus tard au grade de major, l’Ordre général de l’Armée portait la mention : « pour s’être distingué à l’affaire du 26 avril près de Villafranca ».
Quelques temps plus tard, Philibert était nommé major et affecté au 5ème régiment d’infanterie, de la Brigade d’Aoste. Informé que l’armée autrichienne repassait à l’offensive, le roi résolut de prévenir l’attaque. Le 29 mai, le général Bava occupait Goito et Volta ; le 30, ce sont les autrichiens qui prenaient l’initiative. De l’avis unanime, le major Mollard à la tête de son bataillon fut le héros de cette journée de Goito. Les témoins le décrivent comme « magnifique de courage, d’énergie et de ténacité ». Pendant plusieurs heures, il maintint son bataillon sous un feu violent, et comme les soldats se plaignaient de n’avoir plus de cartouches : « Plus de cartouches, cria le commandant, en avant à la baïonnette et vive le Roi ! »
Le sabra à la main, Mollard montra l’exemple entraînant ses troupes dans l’offensive et rétablissant une situation compromise. L’Ordre général de l’Armée du 7 juin lui conféra la Médaille d’argent à la valeur militaire « pour s’être distingué dans l’affaire du 30 mai 1848 à Goito ».
Vers le milieu de juillet, le roi entreprit le siège de Mantoue et y consacra plusieurs divisions. L’armée royale s’étendit de Mantoue à Rivoli sur un front de 80 kilomètres. La Brigade de Savoie était placée entre Sona et Santa Giustina. Du 23 au 27 juillet, une lutte ininterrompue s’engagea. Le 23, la Brigade de Savoie reçut la principal choc aux abords de Sona. Le général d’Aviernoz, dans la confusion générale, fut blessé à la fois d’un coup de feu et d’un coup de baïonnette qui le livrèrent à l’ennemi. Le colonel François Mollard prit alors le commandement de la Brigade.
Au cours de ces cinq jours, les frères Mollard se firent encore remarquer par leur ardeur, leur énergie. Des témoins oculaires brossent le portrait de François : « Très droit, très brave, ardent, plein de cœur, il devenait rude et violent dans les moments de crise, sa voix était puissante, son langage devenait parfois terrible et menaçant ; son autorité s’augmentait alors d’une sorte de crainte qu’il inspirait et qui, la crise passée, faisait aussitôt place aux sentiments d’affection et de dévouement ».
Le 26 juillet, la bataille pour le village de Volta donna lieu à une lutte âpre et farouche qui dura dix heures. Contre des troupes croates endurcies, la Brigade de Savoie se battit à coup de crosses et de baïonnettes. Mollard animait la lutte de son énergie, « commandant, criant et sacrant comme un templier ». Malgré le tempérament de ce « lion de l’Albanais », le général Sonnaz ordonna la retraite le 27. La démoralisation s’empara de l’armée qui se repliait sur Milan. Par suite, des nombreuses pertes, il ne subsistait que deux officiers supérieurs dont le colonel Mollard. Avec le major Mudry, il rassembla la troupe en carrés qui passèrent la rivière sous les yeux d’un ennemi de plus en plus agressif. Des témoins rapportent que François Mollard avait mis pied à terre et qu’il s’était placé, le sabre à la main, non dans un carré mais au dehors. « Il ne cessa de courir autour du carré, comme un chien de berger, en assurant ses hommes, au milieu d’imprécations épouvantables, qu’il crèverait le premier qui ne tiendrait pas son rang ». Le général Baratieri di San Pietro dans ses Souvenirs de la Brigade de Savoie nous donne ici une idée du tempérament pour le moins fougueux de notre Albanais !
L’armistice fut signé le 9 août. Le 24 août, François Mollard se vit conférer la Médaille d’or à la valeur militaire « pour la valeur déployée sur les hauteurs de Rivoli, à Santa Giustina, à Sona et à Volta ». En 1849, il se voyait confirmé au commandement de la Brigade de Savoie avec le cadre de major général.
Son frère cadet, Philibert, qui acheva la campagne au 5ème régiment d’infanterie, fut nommé colonel le 11 novembre 1848 et affecté au commandement du 17ème régiment d’infanterie.

L’armistice était conclu par une période de six semaines dans l’attente de la signature de la paix. À la suite de tous ces évènements, le Piémont tomba dans l’agitation politique et révolutionnaire. Plusieurs mois s’écoulèrent sans prise de décision. On hésitait en s’appuyant sur une alliance avec la France. En définitive, Charles-Albert dénonça l’armistice le 12 mars 1849, les hostilités reprenant le 20 mars à midi. Cette nouvelle campagne qui ne dura que quatre jours ne s’engageait pas sous les meilleurs auspices, une certaine perte de confiance s’installant au sein de l’armée sarde. La Brigade de Savoie, stationnée depuis sept mois à Turin, partit le 14 mars, et sans grand enthousiasme.
La Brigade de Savoie du général François Mollard faisait partie de la 3ème division aux ordres du général Perrone di San Martino. Le 17ème régiment du colonel Philibert Mollard s’intégrait à la 2ème division commandée par le général Bès.
L’armée de Charles-Albert était rassemblée le long du Tessin avec l’intention de la franchir pour entrer en Lombardie. Mais ce sont les autrichiens du maréchal Radetsky qui le 20, à midi, passaient le Tessin, bousculant une division lombarde abandonnant sans combattre ses positions. L’armée sarde se résolut cependant à faire face à cette situation catastrophique en livrant le 21 deux combats.
Au nord, les troupes piémontaises se heurtèrent à la Sforzesca à un corps autrichien, repoussant l’ennemi et menant même une contre-offensive victorieuse. Une nouvelle fois, le colonel Philibert Mollard se signala ; bien que serré de près par l’ennemi faisant mine de l’attaquer, il se porta en avant l’arme au bras entraînant derrière lui deux bataillons. Devant l’intrépide albanais, les autrichiens choisirent le repli.
Au sud, à Mortara, la division de réserve, attaquée de front à la nuit, se replia en désordre sur Novare, laissant aux mains des autrichiens de nombreux prisonniers.
Le 23 mars devait marquer un changement radical à la fois dans l’histoire d’un pays, l’Italie, mais également dans celle des hommes, tout particulièrement pour les frères Mollard qui allaient pendre des options différentes.
Après la désastreuse bataille de Novare du 23 mars, Charles-Albert abdiquait dans la soirée au profit de Victor-Emmanuel II qui devait ouvrir une ère nouvelle le conduisant avec l’aide de Cavour à l’indépendance et à l’unité de l’Italie.

Le général François Mollard se rendit avec la Brigade de Savoie à Gênes qui lui était attribué comme garnison. En 1851, il obtient sa mise à la retraite. Célibataire, ayant pour maîtresse la seule armée, très attaché à Turin qu’il habita longtemps, il choisit de se fixer à Vigone, près de Pignerol. En 1864, il demeura italien, effectuant de nombreux séjours en Savoie. Il s’éteint le 21 novembre 1864 à Vigone.
Nomme officier de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare par le roi et officier de la Légion d’honneur par Napoléon III, il laissa le souvenir d’un homme aux multiples facettes. Soldat jusqu’au bout des ongles trempé dans l’acier, ceux qui l’approchèrent le considéraient comme un homme loyal et droit, fidèle en amitié. Malgré la férocité du sabreur, il apparaissait bon et indulgent, souvent saisi d’une gaité imperturbable, d’un entrain étourdissant. Dans une notice manuscrite, son cousin, le Baron Michaud parle de lui en ces termes : « Il était impossible de ne pas rire en sa compagnie, car il avait un esprit naturel qui saisissait avec bonheur le côté plaisant des choses et savait tirer parti du moindre incident ». Celui que l’on avait surnommé « Clair-de-Lune » après son intervention auprès d’un groupe d’officiers responsables d’un tapage nocturne, repose en terre d’Italie. Son frère cadet allait quant-à-lui poursuivre son irrésistible ascension.

Au départ de son frère de l’armée, Philibert Mollard présidait aux destinées du 17ème régiment. La dernière campagne classait le cadet des Mollard parmi les meilleurs colonels.
La guerre d’Orient s’ouvre en 1854, la France et l’Angleterre prêtant secours aux turcs face à la Russie. Par un traité du 16 janvier 1855, le Piémont entrait dans l’alliance franco-britannique et s’engageait à envoyer en Crimée un corps de 18000 soldats.
Alphonse de la Marmora prenait la tête d’un contingent pourvu d’artillerie, de génie et de tous les services. Le corps piémontais se constituait de deux bataillons à deux brigades. Le colonel Mollard commandait une brigade de la 2ème division, aux ordres du général de la Marmora. Ce dernier mourut du choléra le 7 juin 1855 et fut remplacé par le général Trotti.
Arrivé en Crimée le 18 mai, le corps sarde fut affecté, non au corps de siège de Sébastopol, mais au corps d’observation, entre les français et les turcs. Le 1er août, le colonel Mollard se retrouvait major-général et se maintenait à la bataille de Traktir ou de la Tchernaïa. Une fois encore, Philibert s’illustrait en se joignant avec décision aux détachements français les plus avancés pour poursuivre les russes et achever leur défaite, soulevant les acclamations des troupes voisines aux cris de « Vive les Piémontais ». Une décision royale du 18 septembre conférant une série de récompenses permit à notre héros de recevoir une mention honorable « pour s’être distingué à la bataille de la Tchernaïa le 16 août 1855 ».
Le choléra ravagea les armées alliées, le contingent laissant pour sa part 2200 morts en Crimée. Signée en mars 1856, la paix permettait au corps expéditionnaire sarde de rentrer en Piémont en avril et mai. Chaque campagne militaire donnant lieu à une enquête sur ses évènements, le rapport sur la guerre de Crimée mit en évidence les capacités de l’enfant de Futenex. Sans doute enthousiasmé par son courage au côté de ses propres troupes, Napoléon III le nommait commandeur de la Légion d’honneur le 4 juin. Le 12 juin, le roi de Sardaigne le faisait à son tour commandeur de l’Ordre militaire de Savoie. Pour parachever le tableau, Mollard recevait le 26 juin le commandement de la brigade de Coni.
Ainsi, Philibert Mollard poursuivait inexorablement son ascension s’apprêtant à jouer bientôt un rôle décisif dans l’histoire de l’Italie.

Le 30 octobre 1857, Mollard se voit confier le commandement de la brigade de Piémont basée à Turin. C’est à sa tête qu’il débutera la guerre d’Italie, une guerre authentifiant sa valeur militaire et étayant sa renommée.
Grâce à son intervention en Crimée et à sa présence au Congrès de Paris, le Piémont a pris du poids sur l’échiquier européen et se sent capable de reprendre les armes pour, cette fois de façon définitive, repousser les autrichiens.
Alors que les rapports entre le Piémont et l’Autriche se distendent chaque jour un peu plus, Cavour obtient de Napoléon à la fameuse entrevue de Plombières en juillet 1858 la garantie de la France contre toute agression autrichienne. Le mariage du prince Jérôme-Napoléon avec la princesse Clotilde, fille du roi Victor-Emmanuel, cimente cette alliance.
En avril 1859, des éléments de l’armée autrichienne, commandée par le feld-maréchal Gyulai, franchissaient le Tessin et pénétraient en Piémont. Début mai, les troupes françaises entraient en Italie, le 14, l’empereur Napoléon III assurant le commandement en chef des armées alliées.
Placée sous le commandement suprême de Victor-Emmanuel, l’armée sarde se composait de 5 divisions d’infanterie et d’une division de cavalerie. La brigade de Piémont du valeureux Philibert s’intégrait à la 2ème division aux ordres du général Fanti.
Après la bataille de Magenta, le 8 juin, les alliés entraient à Milan. Le lendemain, d’importantes mutations intervinrent dans le haut commandement sarde. Le général Di Castelborgo, commandant la 1ère division devint gouverneur de la cité lombarde ; le général Durando passa de la 3ème à la 1ère. Le commandement de la 3ème devenait vacant. Le 10 juin, le major-général Mollard en prenait la tête avec ses quatre régiments d’infanterie, deux bataillons de bersagliers, deux escadrons de cavalerie, deux batteries de campagne, une compagnie du génie. Que de chemin parcouru depuis son engagement en 1818 !
De la concentration des deux partis, des reconnaissances faites, des ordres donnés de part et d’autres, résultèrent la trop célèbre bataille du 24 juin, connue sous le nom de Solférino. Une bataille transformée en boucherie qui incitera un certain Henri Dunand à créer la Croix-Rouge.
L’armée sarde, placée à gauche de l’armée française, livra une lutte sans merci à San Martino le même jour. Sans la victoire sarde à San Martino, le sort de la bataille de Solférino et par là de l’Italie changeait. Philibert Mollard devait ici affirmer à jamais sa valeur de chef et de soldat.
En face de l’armée sarde, les troupes autrichiennes avaient pour chef le feld-maréchal Benedeck, réputé pour sa science de la manœuvre militaire. Toutes les divisions de l’armée sarde prirent part à la bataille sous la 4ème de Cialdini. À San Martino même, furent engagées la 3ème de Mollard, la 5ème de Cucchiari et des fractions de la 2ème de Fanti.
Dés le matin, vers 6 heures et demie, des reconnaissances des 3ème et 5ème divisions partaient sur Pozzolongo et San Martino, rencontrant l’armée autrichienne en force. Elles durent se replier, Benedeck se hâta de faire occuper les hauteurs de San Martino et d’y installer de l’artillerie. Cette position va être le théâtre d’un combat sanglant.
Vers 9 heures, sans attendre que toute sa division fût disponible, Mollard se porta à l’attaque avec la brigade Coni, repoussa l’ennemi, prit pied sur le plateau, s’empara de quelques canons. Mais Benedeck intervint en personne et refoula les sardes jusqu’au pied des premières pentes. Cette lutte dura quatre heures. À trois heures de l’après-midi, Mollard recevait les ordres du roi qui mettait à sa disposition la brigade d’Aoste et lui signalait l’impérieuse nécessité de vaincre. Mollard avait ainsi sous ses ordres trois brigades, soit 27 bataillons, soit environ 15000 hommes.
Alors que l’armée française enfonçait le centre de la ligne autrichienne, Mollard se résolut à l’offensive. Il format en ligne les brigades d’Aoste et de Pignerol, avec la brigade Coni pour soutien. Au moment où il donnait le signal de l’attaque, un violent orage éclata interrompant la lutte. L’attaque fut reprise avec d’autant plus de vigueur. Vers 19 heures un renfort d’artillerie renforçait la pression sur les autrichiens. Vers 20 heures, les troupes sardes emportaient définitivement la position après 13 heures de combats.
Dans sa proclamation à l’armée le lendemain, Napoléon III pouvait bien reconnaître : « L’armée sarde a lutté avec la même bravoure contre des forces supérieures ; elle est bien digne de marcher à nos côtés ».
Quant à Philibert Mollard, il fut fêter en héros de cette bataille décisive pour l’avenir de l’Italie. Le soir même, le roi le nommait lieutenant-général. Reconnaissance normale pour un homme qui ne se contentait pas de donner des ordres en toute sécurité. Le major Plocchiù le confirmait en avouant « qu’il ne comprenait pas comment Mollard en était sorti vivant, car toujours en tête de ses colonnes, il avait littéralement vécu toute la journée sous une grêle de boulets et de balles ».
En 1910, l’Etat-Major de l’armée italienne publia le récit officiel de la campagne. Ce récit note que « … le véritable héros de la journée, nous devons le reconnaître, fut le Général Mollard ». Suprême hommage pour cet homme qui se trouva confronté au choix de 1860.

Après la campagne, Mollard conserva le commandement de la 3ème division. Par décret impérial du 12 janvier 1860, il fut nommé grand-officier de la Légion d’honneur et par décret royal du 16 janvier, grand-officier de l’Ordre militaire de Savoie « pour s’être distingué à la bataille de San-Martino le 24 juin 1859 ».
Après l’armistice de Villafranca du 11 juillet 1859 et des traités de Zürich d’octobre-novembre, se posait la question de l’annexion de la Savoie et de Nice à la France. Le 24 mars 1860, le traité de Turin prononçait cette annexion tout en réservant la volonté des populations. Le 22 avril, le plébiscite confirma cette volonté d’annexion.
Les deux tiers des officiers savoyards demeurèrent en Italie tandis qu’un tiers demanda son passage dans l’armée française. Philibert Mollard, après ses faits d’armes à San Martino, occupait une situation exceptionnelle. De plus, il était véritablement très attaché à l’armée sarde après quarante ans de bons et loyaux services. Son mariage le 15 décembre 1851 avec Elvire Gozzani di San Giorgio pouvait encore renforcer ses liens avec le Piémont.
L’appel de la terre natale l’emporta. Il adressa sa démission au roi de Sardaigne qui l’accepta le 17 juin. Le 5 juillet, il envoya au ministère de la guerre, à Paris, sa demande d’admission dans l’armée française, en le priant de la soumettre à l’empereur. Le 4 août, il fut admis dans la première section du cadre de l’Etat-Major général de l’armée française, avec le grade de général de division et le rang du 24 juin 1859.
Soldat dans l’âme, Mollard désirait poursuivre dans le service actif. Son vœu ne se réalisa pas. Il fut nommé aide de camp de l’empereur Napoléon III. Ses nouvelles fonctions ne détournèrent cependant pas ses pensées de sa véritable vocation. Soucieux de connaître sa nouvelle armée, il s’était mis à étudier à fond son histoire, son organisation, ses règlements. À la suite de quoi il demanda à recevoir un commandement temporaire à l’occasion des exercices annuels au camp de Chalons. Le 30 avril, il obtint satisfaction avec le commandement de la 2ème division d’infanterie du camp de Chalons. Au même moment, il fut nommé inspecteur général d’infanterie pour l’année 1861. On ne lui accorda que cette seule mission. De nouvelles demandes de sa part en 1864 et 1866 se heurtèrent à des refus.
Le 13 mai 1866, atteint par la limite d’âge de soixante-cinq ans, il devait passer automatiquement dans le cadre de réserve. Dans une lettre du 27 avril, le maréchal Randon, ministre de la guerre lui précisait : « Si plus tard le pays avait à vous demander de nouvelles preuves de dévouement, je ne manquerais pas de vous désigner à l’empereur comme disposé à répondre à cet appel avec le zèle et l’empressement que vous avez montrés dans les diverses circonstances de votre honorable carrière ».
Par décret impérial du 5 mai 1866, l’empereur élevait le général Mollard à la dignité de sénateur. Tout en passant dans le cadre de réserve, il conservait le titre d’aide de camp de l’empereur.
Le nouveau sénateur passa à Paris les dix années qui s’écoulèrent entre l’annexion et la chute de l’Empire en 1870. N’oubliant pas sa commune d’origine, il y passait de longs séjours, d’autant plus que ses compatriotes l’avaient élu au Conseil général, assistant régulièrement aux sessions.
À la déclaration de guerre en juillet 1870 avec l’Allemagne, Philibert Mollard demanda à être rappelé au service actif. Il ne reçut, de l’Empereur lui-même, que le service de garde et d’honneur auprès de l’impératrice. Sa fonction ne dura que trois jours une fois la défaite consommée.

Philibert Mollard, malgré les revers de l’Empire qu’il avait choisi de servir loyalement en 1860, fit des avances au nouveau régime et réclama un commandement au gouvernement de la Défense nationale. Tant son âge que ses activités sous l’Empire ne laissaient croire à un retour au service actif. Il se retira alors en Savoie, éprouvé par la chute de la dynastie impériale.
Partageant son temps entre sa propriété de Futenex l’été et son domicile chambérien l’hiver, le vaillant combattant de San Martino vieillissait très vite. Les déchirures morales pourfendaient sa robuste santé. La mort de Napoléon III le 9 janvier 1873 acheva de l’abattre. À ce deuil succéda celui du cardinal Billiet, archevêque de Chambéry, le 30 avril. Le général et le cardinal, tous deux sénateurs, entretenaient une amitié ancienne. Sollicité pour tenir un des cordons du drap mortuaire, le général tint à être présent. Par un temps froid et humide, il assista en habit à toute la cérémonie le 6 mai. La douleur prépara le terrain à une congestion pulmonaire qui le terrassa à Chambéry le 23 juin 1873 à l’âge de soixante-douze ans.
Ses obsèques solennelles eurent lieu à Chambéry le 26 juin. Les parents du défunt, le baron Alexandre Michaud et son fils, le capitaine Bontron de l’armée italienne, conduisaient le deuil en compagnie des Messieurs Canet et Orsat d’Albens. Le premier président de la Cour d’appel Dupasquier, le général de Rolland, le consul général d’Italie et le secrétaire général de la Préfecture tenaient les cordons du poële.
Le corps du général fut enseveli à Albens où il repose toujours au « Vieux cimetière ».

Le souvenir du général Philibert Mollard reste encore très présent dans les mémoires, à Albens bien sûr, mais également en Savoie dont il marqua l’histoire de son empreinte.
La famille Mollard donna à l’armée ses quatre fils. Les deux ainés, morts très jeunes, resteront dans l’anonymat. François et Philibert s’illustrèrent sur les champs de bataille ne devant qu’à leurs mérites titres et décorations.
À travers deux fers de lance, l’Albanais fut dignement représenté aux points stratégiques de l’Histoire savoyarde, italienne.

Le Général Bordeaux,
avec la complicité d’Alain Paget
Article initialement paru dans Kronos N° 3, 1983

Sources bibliographiques
– Le Baron du Bourget La Brigade de Savoie
– A. Anthonioz Généraux savoyards
– Général Borson Précis de la Campagne de 1859
– Le Courrier des Alpes des 28 juin et 1er juillet 1873
– Baron Michaud Notice inédite sur les deux Généraux Mollard

bataille de Solferino

Quand l’aqueduc de la Paroy alimentait la villa de Bacuz

Nous voici de retour sur les terres de « La Paroy », entre Albens et La Biolle, pour une nouvelle plongée dans le passé romain du vicus d’Albinnum, entamée lors de précédents articles. Nos différentes publications des derniers mois contant l’histoire romaine d’Albens se sont appuyées non seulement sur les vestiges découverts au fil du temps mais également sur des témoignages d’archéologues réputés de leur époque. Parmi ceux-ci, le comte François de Mouxy de Loche, lequel indiquait, plan à l’appui, la présence d’un aqueduc romain à « la Paroy ».
Qui était donc ce comte de Mouxy de Loche ? Né en 1757 à Grésy-sur-Aix, il était un major-général de l’armée sarde, un officier militaire du Duché de Savoie, un archéologue et historien régional. Il a été membre de nombreuses sociétés savantes à Turin, Genève, Paris… et est surtout l’un des fondateurs de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Savoie en 1820 dont il sera le président jusqu’à sa mort en 1837 à Chambéry. Ses recherches minutieuses ont permis de retracer l’histoire de Grésy-sur-Aix et d’Aix-les-Bains et ses écrits restent encore aujourd’hui une mine d’informations sur lesquels s’appuient de nombreux historiens ou entomologistes (spécialistes de l’étude des insectes).
Dans un manuscrit, il évoque le tracé de l’aqueduc de « La Paroy » qu’il a vu et imagine les fontaines qu’il a dû alimenter en plus de celle déjà existante dans le hameau. Il indique également une autre dérivation qui part de l’aqueduc principal en direction d’Albens. Si « l’eau de source pure », dont parlait l’historien et archéologue Charles Marteaux en 1913, est depuis des siècles la potion magique des irréductibles de l’enclave de « Parroy » (nom du hameau durant La Renaissance), quelle utilisation en faisait les romains ?
Pierre Broise, un archéologue du XXème siècle, imaginait l’aqueduc de « La Paroy » comme desservant la villa de « Bacuz », parcelle limitrophe, située au sud du vicus d’Albinnum. Des études indiquent que les noms en « y », reliés à l’ère gallo-romaine, indiquent souvent l’emplacement de « villæ » de l’époque : « La Paroy » ne semble pas échapper à cette particularité. Lorsque l’on parle de villa, il ne faut pas imaginer le sens qu’on lui donne aujourd’hui, mais celui d’une résidence principale appartenant au maître du domaine, accompagnée de bâtiments d’exploitation agricole. Ces « villæ » appartiennent souvent à des familles gauloises qui se sont romanisées et sont entourées de « casæ », des maisons aux simples murs de pierres permettant le logement de paysans pauvres travaillant dans l’exploitation.
Par aqueduc, il faut imaginer une succession de tegulæ (tuiles) romaines, alignées les unes au bord des autres et formant une canalisation permettant l’acheminement de l’eau. Vous trouverez ci-dessous un bel exemple de conduite romaine lors d’une fouille d’urgence réalisée en 2010 à Ville-en-Sallaz, en Haute-Savoie, lors de la découverte d’un complexe résidentiel romain de 1600m² avec thermes, patios, bassins et salle chaude au moment de sa destruction pour laisser place à un quartier résidentiel. Là où plusieurs mois auraient été nécessaires pour effectuer des fouilles dignes de ce nom, les archéologues n’eurent que deux semaines pour sonder le terrain avant de laisser place aux pelleteuses.

La conduite en tegulæ de Ville-en-Sallaz lors des fouilles d'urgence de 2010. Une tegula trouvée à Albens.
La conduite en tegulæ de Ville-en-Sallaz lors des fouilles d’urgence de 2010. Une tegula trouvée à Albens.

À Albens, on sait grâce à une inscription présente dans l’église de Marigny-Saint-Marcel (et d’autres archives) que des thermes ont été offerts par Sennius Sabinus, préfet des ouvriers, aux habitants du vicus d’Albinnum. Lors de la construction du gymnase actuel, on a découvert (et jeté…) en très grande quantité des « pilettes » (soutien du sol de la salle chaude) qui étaient fréquemment utilisées pour maintenir la chaleur de l’eau suivant le système d’hypocauste dans les thermes romains. Cela pourrait indiquer l’emplacement des thermes desservis par l’aqueduc en provenance de Marigny-Saint-Marcel, sans certitude, ces révélations ayant été faites une fois les travaux finis.
Mais revenons à la « Villa de Bacuz », que sait-on des habitations gallo-romaines présentes sur cette colline située au sud-ouest d’Albens ? Son emplacement n’est pas localisé avec certitude mais était probablement positionné entre le lotissement de Bacchus et La Paroy. On est sûr de la présence gallo-romaine sur cette colline, riche en vestiges : les colonnes de « La Paroy » proviennent de cette zone (d’autres également, portées aujourd’hui disparues), des fragments de tuiles, de multiples amphores, des pièces de monnaie, une intaille en cornaline, une épée, etc. Au cours de l’histoire, certains ont avancé l’hypothèse de la présence sur cette colline d’un temple romain dédié à Diane (déesse de la Lumière et de la Chasse) en plus d’une villa, mais nous ne pouvons l’affirmer, faute de recherches archéologiques. Charles Marteaux, s’appuyant sur les travaux d’historiens et nobles de la fin du XVIIIème/début XIXème siècle comme Charles Despine ou Claude-Antoine Ducis, indiquait, lui, la présence « d’une étable dont il ne restait plus qu’une excavation aux parois recouvertes d’argile ».
Jusque dans les années 1950, de nombreux vestiges, fragments de poteries, briques ou tegulæ étaient découverts sur ces parcelles de « La Paroy/Bacuz » lors du labour, les champs ressortant rouge d’éclats divers : un simple ramassage de surface suffisait pour garnir les musées alentours ou les collections de passionnés. Malheureusement, la majeure partie des pierres trouvées ont été jetées par brouettes entières ou utilisées dans les drains agricoles voire dans la construction de bâtiments par méconnaissance de leur importance quant à l’histoire d’Albens. L’urbanisation d’une partie du secteur ces dernières années n’a étonnamment permis aucune nouvelle découverte.

Ramassage de surface à « La Paroy/Bacuz »: anses d'amphores, éclats de colonnes, poteries, céramiques, tegulæ, briques…
Ramassage de surface à « La Paroy/Bacuz »: anses d’amphores, éclats de colonnes, poteries, céramiques, tegulæ, briques…

« Bacuz », qui signifie « grand bassin », tient-il son nom de la réserve d’eau qu’il était peut-être pour le vicus d’Albinnum via son aqueduc ? En effet, la colline de Bacuz regorge d’eaux souterraines tout comme celle de La Paroy qui compte un aquifère et « Les Prés Rus » (et non « Les prés rue » comme indiqué en bordure de route) qui indiquent dans leur nom la présence de ruisseaux dans cette zone. Les romains, contrairement à nous autres contemporains, se seraient donc servis de la richesse aquatique de ce secteur pour alimenter Albinnum par le Sud, pas si fous ces romains !
En période de grosse sécheresse, on observe dans un champ la présence d’un cercle net. Ce cercle, déjà visible dans la même zone il y a quelques décennies, pourrait-il correspondre à un puits dont le trop-plein alimentait l’aqueduc ? Sous ce cercle, toujours en période de sécheresse, apparaît dans l’alignement du puits de La Paroy, une ligne droite qui part en pente en direction de Bacuz à travers champs. Un drain agricole positionné à l’emplacement de l’aqueduc qui circulait en direction du vicus d’Albinnum ? Simple fantasme ou réalité enfouie ? À quelques mètres de là trônent les quatre platanes du site de « Bacuz » sous lesquels se trouveraient des constructions souterraines importantes selon plusieurs témoignages d’anciens habitants du secteur qui décrivaient une cave présente à cet emplacement et utilisée il y a encore une soixantaine d’années. Qui sait si cette cave n’était pas un héritage du passage des romains sur ces terres. Faute de recherches, il est cependant difficile de l’affirmer avec certitude. « Bacuz » pourrait-il donc finalement tenir son nom de « Bacchus », Dieu de la vigne et du vin, en référence à une activité viticole sur ce terrain argileux, activité encore existante dans tout le secteur quelques décennies avant l’urbanisation ? Toutes les hypothèses sont permises et chacun est libre d’imaginer ce à quoi devait ressembler la villa de Bacuz du temps de nos ancêtres romains (présence de pressoir à vin, de vignes, de bassins, d’écuries, …).
Si Pierre Broise indiquait « Bacuz » comme l’une des zones privilégiées d’Albens du fait des importants vestiges trouvés ici, « sans profit pour l’Histoire » regrettait-il d’ailleurs amèrement, le comte François de Mouxy de Loche affirmait lui que « si l’on faisait des fouilles en règle à La Paroy, on découvrirait ici bien des antiquités ». Les vestiges gallo-romains, mérovingiens ou burgondes trouvés çà et là sur les terres d’Albens témoignent de l’ancienneté de notre territoire, façonné par nos différents ancêtres, qu’ils soient allobroges, gaulois ou romains. Chaque nouvelle urbanisation, sans se soucier de la destruction de ce patrimoine, est un coup de pelleteuse donné à notre histoire. Dans les années 1980, Pierre Broise regrettait que le site d’Albens n’ait pas été mieux considéré au cours du temps et espérait que des fouilles seraient effectuées sur cette colline de « Bacuz/La Paroy » pour devancer des travaux destructeurs à venir. Des recherches sur ce secteur semblent aujourd’hui nécessaires afin d’en apprendre davantage sur notre histoire et la sauvegarder avant que l’étalement urbain ne vienne définitivement effacer toute trace d’Albinnum la romaine.

Benjamin Berthod

Comment des inscriptions latines de l’Albanais furent sauvées de l’oubli ?

Proche du donjon, sur la colline de Montfalcon à La Biolle, on rencontre couchée au milieu d’un pré une belle inscription latine. Elle fut inventoriée en son temps par les archéologues dont Pierre Broise qui en donne un magnifique relevé après sa découverte vers 1967 dans un mur proche de la tour du château (voir le n°7 de la revue Kronos).

Le bloc de calcaire
Le bloc de calcaire

Le bloc de calcaire sur lequel elle fut gravée il y a 2000 ans est de belle taille (1m x 0,60 x 0,60) et même si l’inscription est fragmentaire, on suppose qu’il a fallu produire bien des efforts pour transporter ces 1700 kg d’Albinum la romaine jusqu’à ce château médiéval.
Quand ce transport a-t-il été effectué ? On l’ignore mais on peut en imaginer une des raisons, s’approvisionner en beaux matériaux prélevés dans les ruines du site romain d’Albens.
Une autre inscription a probablement suivi le même itinéraire, celle gravée en l’honneur de Caius Vibrius Punicus et découverte il y a fort longtemps au pied de la tour « des prisonniers » à Montfalcon. Ce sont les humanistes savoyards qui la font connaître et en offrent les premiers relevés. Ils se nomment E. Philibert de Pingon (1525-1582) et Alphonse Delbene (1558-1608). Le premier est né à Chambéry à l’époque du duc Charles III le Bon. Il fit de solides études classiques d’abord à Chambéry puis à Lyon, Paris et enfin Padoue où il fut reçu docteur en droit civil et en droit canon. Quand il revint à Chambéry vers 1550, ce fut pour s’y installer comme avocat avant de devenir syndic de la ville. C’est à ce moment qu’il réalise son périple épigraphique, relève avec beaucoup d’exactitude nombre d’inscriptions latines locales dont celle de Montfalcon.
Alphonse Delbene, de treize ans son cadet se consacrera aussi à de semblables recherches. Nommé par le duc Emmanuel-Philibert abbé de Hautecombe en janvier 1560, il allait se consacrer à la paléographie, à l’épigraphie mais aussi à l’histoire et à l’archéologie. Lui aussi allait effectuer des relevés d’inscriptions latines locales dont plusieurs à Montfalcon.
Ainsi ces érudits de la Renaissance font entrer l’inscription de Caius Vibrius Punicus dans le champ de la connaissance historique.
Nous perdons sa trace durant près de trois siècles avant que d’autres érudits, ceux du XIXème siècle, ne la portent à nouveau à notre connaissance. Tous travaillent dans le cadre de sociétés savantes, Académie de Savoie, Académie Florimontane, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie et se désolent de la destruction du patrimoine historique. « Comme tous les anciens châteaux abandonnés » écrit l’un d’eux en 1895 à propos de Montfalcon, « il est devenu pour les paysans une carrière à bâtir ; au risque de leur vie, ils ont descellé les pierres angulaires, arraché les poutres… ».

Inscription en l'honneur de Caius Vibrius Punicus
Inscription en l’honneur de Caius Vibrius Punicus

Ils se nomment Jules Philippe, le vicomte Lepic, le docteur Davat ou encore François Rabut. Ce dernier donne en 1861 dans les « Mémoires de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie » une des premières études de cette inscription. « C’est un monument funéraire élevé par Caius Vibrius Punicus Octavianus à son père, affranchi d’Auguste, qui a été général de cavalerie, tribun militaire et chef des troupes romaines en Corse. Tout permet d’attribuer cette inscription au 1er siècle de notre ère : forme des lettres, style et détails ».
Dans le même article, il mentionne que l’inscription est visible dans le musée archéologique du docteur Davat à Aix-les-Bains. Ce dernier, au même titre que le vicomte Lepic est collectionneur d’antiquités et cette passion va le conduire à sauver cette inscription de sa triste situation. Lorsqu’il la découvre dans une ferme de La Biolle en réemploi dans la fosse à fumier, il l’achète et l’installe au sein de ses collections. Comme celles du vicomte Lepic, ses collections vont en partie se retrouver dans le musée lapidaire d’Aix-les-Bains. C’est là que Caius Vibrius Punicus coule aujourd’hui des jours heureux, dans le silence profond du musée, ne reprenant vie qu’au moment des visites intitulées « Aix à l’époque romaine ».
Terminons notre périple épigraphique en revenant sur Albens pour conter les tribulations d’une dernière inscription de belles dimensions (1,30m x 0,62 x 0,22) gravée sur un calcaire mouluré. Réalisée en l’honneur de l’empereur Trajan, cette plaque de calcaire fut découverte au XVIIIème siècle à Albens lors de la démolition d’une tour mal localisée aujourd’hui. Encore une fois le site antique d’Albens a dû servir de « carrière » aux bâtisseurs médiévaux lors de l’essor de la ville neuve d’Albens peu après 1300.
Dans la seconde moitié du XIXème siècle on retrouve sa trace au moment de la construction de la cure en 1874. L’épigraphiste allemand Otto Hirschfeld la publie alors dans le Corpus des Inscriptions Latines (CIL), sorte de collection générale des inscriptions latines anciennes rédigée en latin. Le curé d’Albens Joseph Lemoine la fait sceller dans un des murs de la cure donnant sur le jardin.

L'ancienne cure d'Albens
L’ancienne cure d’Albens

Il fait aussi installer une autre inscription moins lisible qui avait été trouvée dans un mur de l’ancienne église au quartier du Paradis (elle est actuellement visible à l’Espace Patrimoine d’Albens). Ces inscriptions vont rester là, bien protégées jusqu’à la démolition de la cure à la fin du XXème siècle.
Comme on le voit, les curés du XIXème siècle furent au même titre que les nobles et plus tard les instituteurs les seules personnes se préoccupant de la préservation du patrimoine ancien, aidés le plus souvent par le fait qu’ils lisaient le latin. C’est sans doute le cas du curé Lemoine, né à Saint-Pierre-d’Albigny, qui arrive à Albens après 1871 au moment de l’édification de la cure et reste à la tête de la paroisse jusqu’en 1891.
Bernard Rémy, professeur à l’université, allait réaliser une nouvelle étude de cette inscription qu’il publie dans différentes revues dont Kronos (n°8 – 1993). Aujourd’hui visible devant le centre administratif d’Albens, elle sera bientôt incorporée dans le circuit découverte du patrimoine de la commune. Les visiteurs pourront alors, grâce à une application, faire connaissance avec ce généreux donateur (le fils de Certus) qui offre vers 116/117 aux habitants du vicus d’Albens un temple en l’honneur de l’empereur Trajan.
Ainsi en ce début de XXIème siècle, la longue chaîne des amoureux des choses antiques a permis qu’elles parviennent jusqu’à nous. Pour en savoir encore plus, voyez l’article de Daniel Davier paru dans le dernier numéro de la revue Kronos.

Jean-Louis Hébrard

À La Paroy, on boit encore l’eau des romains

Notre voyage au temps des romains, débuté au cours d’articles précédents, passe une nouvelle fois par l’enclave de « La Paroy », entre Albens et La Biolle. Après ses colonnes romaines et quelques uns de ses vestiges disparus, nous évoquerons aujourd’hui son réseau hydraulique.

Du Vicus d’Albinnum, on connaît les inscriptions de Marigny-Saint-Marcel, présentes dans le mur de l’église de cette commune, qui indiquent un don de Caius Sennius Sabinus, riche citoyen romain, aux habitants d’Albens, afin que ceux-ci disposent de bains publics. Un aqueduc romain au départ de la source de la Bourbaz, aujourd’hui tarie, se chargeait de conduire l’eau à travers les marais jusqu’à Albinnum. Par aqueduc, il ne faut pas s’imaginer un monument comme le Pont du Gard mais plutôt une canalisation réalisée à base de tegulae (tuiles) et permettant l’acheminement de l’eau. Si cet aqueduc est le plus connu lorsque l’on évoque le passé romain d’Albens, d’autres théories évoquent un second aqueduc, à La Paroy.

La fontaine du village: son bassin antique et le saule centenaire
La fontaine du village: son bassin antique et le saule centenaire

C’est François de Mouxy de Loche, officier savoyard et historien régional connu, qui signale cet aqueduc le premier au début du XIXème siècle. Il indique, plan à l’appui : « … on a découvert en fouillant un champ les restes d’un bel aqueduc souterrain […] le morceau d’aqueduc qui a été découvert a 130 pieds de longueur (40 mètres) en ligne droite, sa direction est d’à peu près Nord/Est et sa pente paraît se diriger vers la ville d’Albens. Ce morceau d’aqueduc parait avoir fourni de l’eau à une et même deux fontaines sur le sol même […] ». Ce document, qui comprend bien d’autres indications, est beaucoup trop précis pour avoir été inventé. C’est également l’avis de Pierre Broise, archéologue du XXème siècle, qui admet l’hypothèse de deux aqueducs distincts : l’un au Nord, en provenance de Marigny-Saint-Marcel et alimentant le vicus d’Albinnum ; un second au Sud, à La Paroy, desservant la villa de Bacuz.

Au début du XXème siècle, un autre archéologue, Charles Marteaux, dans une étude de la voie romaine entre Seyssel et Aix-les-Bains en 1913, évoque « le village de Paron, au sud-ouest d’Albens, où s’élevait une belle villa à mi-côte, connue pour ses nombreuses substructions, ses colonnes, ses pierres taillées, ses inscriptions, ses vases rouges et noirs datant du Ier siècle (portant les inscriptions « SEVVOFE » et « OFEBRIIV »), sept amphores trouvées en 1882 (dont trois vendues immédiatement), ses monnaies, son étable, etc. ; elle jouissait d’une vue agréable sur le vicus et sur la plaine et était pourvue d’une source pure », ce que confirme une étude géologique et hydrogéologique effectuée en 1992 qui met en évidence la présence d’un aquifère et d’une eau de source riche en sels minéraux sur le secteur de La Paroy. Cette eau de source a été régulièrement utilisée par les habitants du hameau jusque dans les années 1990. Charles Marteaux, dans son étude, ajoute à propos des vestiges, qu’il « se peut que la pierre tumulaire du préfet de la Corse, L. Vibrius Punicus, ait été transportée plus tard de là au château de Montfalcon ».

Petit aparté concernant le nom de la Paroy : le lieu-dit s’appelait « Parroy » au XVIème siècle puis on le retrouve sous le nom de « Paron », « Paroir » et enfin « La Paroy » ou « La Parroy » dans les actes jusqu’à la seconde partie du XXème siècle. Une coïncidence surprenante concernant le terme de « Paron » : c’est le nom d’une petite commune de l’Yonne, d’origine romaine et qui possède des vestiges d’aqueduc, des murs gallo-romains et un site d’atelier métallurgique. Le nom qui a évolué au fil du temps découlerait du terme « Paroy » dont quelques villages alentours portent encore ce nom et viendrait du latin « paries » (la muraille). Sa signification serait « le lieu pierreux ou la paroi au pied de la colline ». Ailleurs, on indique que le terme « Paroy », viendrait du latin « petra » (la masse de pierre escarpée) et pourrait correspondre à des éléments de voie romaine lorsque le contexte permet de les situer dans un ensemble signifiant. Dans son manuscrit, De Mouxy de Loche indique que « cet aqueduc est à environ 300 pas au-dessous de l’ancienne route de Rumilly, soit la voie romaine ». De nos jours, une erreur orthographique commise sur le cadastre, « la Paroie », apparaît.

Mais revenons au témoignage de Charles Marteaux, outre l’intérêt pour les vestiges qu’il répertorie, qu’en est-il aujourd’hui de cette « source pure » ou de cet « aqueduc souterrain » dont nous parlaient les archéologues d’alors ?

Le village de La Paroy comprend deux puits antiques : l’un de section rectangulaire de plus de six mètres de profondeur, alimenté par un canal en pierres qui amène l’eau qui semble issue de la nappe phréatique des Marais du Parc. Le second puits fait également six mètres de profondeur ; à la sortie de celui-ci en direction de la fontaine du village, le canal est obturé par une plaque de plomb (40 x 40 cm environ) perforée par de nombreux trous circulaires. Cela rappelle sensiblement la plaque en plomb répertoriée d’époque romaine à Marigny-Saint-Marcel au niveau de la source de la Bourbaz et de l’aqueduc « officiel » d’Albens.

Les deux puits de La Paroy
Les deux puits de La Paroy

L’origine du bassin antique du village dans lequel se déverse l’eau du puits n’a jamais été établie. Cependant, des racines du saule centenaire de la fontaine obstruant l’arrivée d’eau, des travaux pour réparer le canal dans les années 1990 mirent en évidence une conduite en tegulae – cassée par les racines – alimentant le bassin en eau. C’est fort probablement la dérivation de l’aqueduc romain dont nous parlait De Mouxy de Loche. À noter la présence d’un second bassin répertorié romain au sein du village.

Malgré tous ces faits, aucune recherche archéologique n’a jamais été effectuée sur le secteur pour étudier les puits du village et son réseau hydraulique. Dans les années 1990, on indiquait pourtant que si l’aqueduc romain était confirmé, celui-ci serait le seul en Savoie encore en état de fonctionnement ! De la fin du XVIIIème siècle jusqu’aux années 1950, un simple labour des champs alentours avec des outils archaïques suivi de fouilles de surface permettait la découverte de nombreux vestiges. Ces trente dernières années, le secteur de Bacuz, malgré l’urbanisation, n’a, semble-t-il, permis aucune nouvelle découverte répertoriée. Il apparaît cependant nécessaire d’effectuer des recherches dans la zone La Paroy/Bacuz avant que l’étalement urbain ne vienne complètement recouvrir ces terres.

Benjamin Berthod