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Constant BERLIOZ chante l’Albanais et Le Lac d’Aix

Au début du XXe siècle, Constant Berlioz, poète rumillien, tînt dans les colonnes des journaux que dirigeait Maurice d’Orfeuil à Aix-les-Bains une rubrique hebdomadaire.

L’œuvre de ce poète prolixe ne sera pas goûtée des amateurs du vers libre ou des adeptes du romantisme qui lui reprochent sans doute ses facilités, ses stéréotypes et ses images bien conventionnelles. Malgré tout, ces petites œuvres ont certainement été appréciées des lecteurs de l’Avenir d’Aix ou du journal Aix Mondain qui les retrouvèrent toutes les semaines entre 1900 et 1914 (1).

Ce sont celles consacrées aux sites et personnalités de l’Albanais, au Lac du Bourget et à ses environs qui ont retenu notre attention ; cinq poèmes nous parleront respectivement du Château de Cessens et du Sapenay, d’Henry Murger de La Biolle, du Lac d’Aix et du vin de Chautagne.

Bandeau du journal « L’Avenir d’Aix » – dessin de Guido Gonin

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LES VESTIGES
du Château de Cessens

Ruine du castel dominant la montagne,
La vallée albanaise et les ceps de Chautagne !
Manoir tombé | je veux rappeler ton fleuron
Et la tour qui servait de panache à ton front.
Ton mur, disparaissant sous un linceul de lierre,
Ton mur, abandonné de tous, je le vénère ;
Ton mur, qui n’aura plus bientôt pierre sur pierre,
Supporte maintenant un formidable assaut :
Laissé, même des siens, perdu vers la frontière,
Il sent que tout le frappe, il entend le marteau ;
Et l’orage y réveille un cri sourd de bataille,
Un cliquetis d’épée, un grand choc de ferraille ;
Dans l’ombre du vieux temps, l’homme suit du regard
Les prouesses d’antan du comte savoyard.
        Aux forges de Vulcain pareille,
        La tour a de graves échos ;
        Le son qui frôle votre oreille
        A des craquements infernaux !
Le lac prête au castel le miroir de ses eaux,
Hautecombe est au loin sur la rive opposée.
Quittez vos carrefours, soldats de la pensée !
On étouffe chez vous, le cœur n’a plus de sang.
Venez, soldats vaincus ! et votre âme épuisée,
Comme autrefois Rousseau, qui vint là frémissant,
Sentira de la Muse un baiser plus puissant.
Puis, vous rencontrerez peut-être sur la roche
Un vieillard souriant dont la cabane est proche
Et qui dira : — Voici les restes d’anciens forts.
Vous, messieurs qui foulez notre sol de Savoie,
Prenez aussi le temps comme Dieu nous l’envoie.
Nous vivons sans éclat, ici, mais sans remords ;
Chez nous, jamais, jamais, on n’oublia ses morts,
Même les murs des châteaux-forts !

Constant BERLIOZ

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La seigneurie du même nom est alors en possession des Faucigny qui céderont tous leurs droits sur le Château et le mandement de Cessens ; ils vont alors être l’enjeu d’une âpre lutte entre les deux puissances rivales du moment : Comtes de Genève et Comtes de Savoie.

Sièges et traités vont se succéder entre 1284 et 1320, date à laquelle Édouard de Savoie s’empare de Cessens et de ses châteaux.

Devenu définitivement fief de Savoie, le mandement voit se succéder de nombreux propriétaires. Il est probable que les deux châteaux ont été ruinés au XVIIe siècle par les armées françaises.

Les vestiges du château neuf et du château vieux sont placés à cheval sur la crête de la montagne de Cessens en un point d’où la vue s’étend d’un côté sur le lac du Bourget, la vallée du Rhône, la Chautagne, et de l’autre côté sur la vallée de l’Albanais. Connus sous le nom de « tours de César », les châteaux situés à 825 mètres et 842 mètres d’altitude commandaient le passage du col de Cessens.

On mentionne pour la première fois Cessens en 1121 à l’occasion de la fondation du premier monastère d’Hautecombe (2) .

Château Neuf de Cessens. Essai de reconstitution, J. Tealdi, 1984.

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POÉSIE SANS H

LE SAPENAY
Au Nord DE CESSENS

Les sapins frissonnants plaisent à l’âme triste ;
Elle comprend leur voix, alors Dieu seul l’assiste,
La couvrant de son bras tout-puissant, immortel.
Dans les arceaux le vent siffle ses notes graves,
Ce murmure sauvage aux rapides octaves
        Semble les orgues d’un autel.

Le fleuve rampe au loin, large et parsemé d’îles,
Formant mille serpents aux nuances mobiles ;
C’est à peine s’il donne au Bourget un baiser.
À vos pieds un torrent résonne dans le gouffre,
Ainsi qu’un long sanglot au fond du cœur qui souffre
        Et que nul ne vient apaiser.

Sous vos pas la forêt toujours silencieuse,
Maternelle toujours pour l’âme soucieuse,
Étend l’épais tapis que tressèrent les ans ;
Et vous ne sentez plus vos pieds fouler la terre,
Et vous errez ainsi, recueilli, solitaire,
        Des sapins aspirant l’encens.

Déposant son fardeau, le voyageur s’arrête
Et dit : « Reposons-nous au sein de la retraite,
À l’abri de l’orage et du monde un instant.
Du vieil être jetons la traînante dépouille.
Calme religieux ! Ici rien ne vous souille,
        L’arbre ami vous soulage tant! »

Et son esprit s’en va, par de légers coups d’ailes,
Dans l’espace serein, peuplé d’anges fidèles.
Trop lourd pour son épaule était l’affreux fardeau,
Il l’oublie, est joyeux ; il l’est, puisqu’il croit l’être.
De son émotion il ne se sent plus maître,
        Soudain il crie : « Oui, que c’est beau ! »

C’est le Sapenay, c’est l’immense sapinière
Qui sur le mont Clerjon agite sa crinière.
Il est si grand, que nul jamais n’en fit le tour ;
Si noir et si touffu, que ni soleil ni neige
N’atteint le montagnard que son rameau protège.
        J’aime son vague demi-jour.

J’aime l’épicéa que la bise balance,
J’aime de la forêt le mystique silence,
Son air tout parfumé qui grise les poumons.
Je voudrais établir, là même, une demeure,
Y rester inconnu jusqu’à ce que je meure,
        Puis être enterré sur les monts.

Constant BERLIOZ

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Le col du Sapenay qui conduit de Cessens à Serrières porte un nom d’origine latine. Il proviendrait de « sapinetum », c’est-à-dire la forêt de sapins.

Les romains, implantés en Savoie dès le premier siècle ont dû rapidement porter de l’intérêt à ce passage forestier. À preuve, l’origine du nom de Cessens dériverait de « Sextianum », la propriété ou le domaine d’un dénommé Sextius (4).

Marcel Girard, photo-éditeur

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Ce qu’Henry Murger
de la Biolle
pouvait écrire à Musette

Voici l’hiver !

Tel qu’un bandit, sans longue phrase,
L’hiver nous attaque en grondant.
Le poids du jour glacé m’écrase,
Il faut avancer cependant
À l’heure où je poursuis ma route
Seul et dans la nuit de la mort,
Seule, toi tu penses sans doute
À l’arrivée, au but, au port.
Rions du vent de la misère
Passant sur toi comme sur moi;
La braver, c’est avoir, ma chère,
L’espérance et même la foi.

Notre solitude est affreuse,
Certes c’est souffrir trop longtemps.
Demain, à l’aube radieuse,
Peut-être serons-nous contents.
Mais si nous devons sur la terre
Ne plus nous tenir par la main,
Si l’un doit marcher presque austère
Sans l’autre le long du chemin,
Ne nous désolons pas encore,
Ne versons pas des pleurs amers :
Il est une seconde aurore
Qui se lève au-delà des airs.

Enivrons-nous bien de tristesse,
Vidant la coupe lentement.
S’étourdir, c’est la faiblesse ;
Mieux vaut finir en souriant.
Adieu. Quelqu’un frappe à ma porte;
C’est la bise des derniers jours.
Dans ma lampe la flamme est morte,
La bise est fidèle aux amours.
Puisque l’on refrappe à ma porte,
C’est la bise des jours mauvais,
Brrr !… qu’il fait froid !… Entre, n’importe,
Bise, et dis-moi donc où je vais.
— C’était Musette, ouvrant la porte.

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En 1904, Constant Berlioz publie cette poésie en hommage à Henry Murger. Né à Paris en 1822, Henry est le fils du savoyard Claude Murger de la Biolle. Son nom resté lié pour nous aux « Scènes de la vie de Bohème » à ses personnages, Mimi, Musette et Rodolphe, à l’opéra qu’en tira Puccini en 1896 (5).


Ayant fait sa percée littéraire, considéré comme un des précurseurs de l’école réaliste, Henry Murger entra à « La Revue des Deux Mondes » en 1851. Il connaît désormais une vie plus tranquille, une situation matérielle meilleure qui lui permet de s’installer à la campagne près de Fontainebleau. C’est là qu’il rédigea ses derniers livres non sans difficultés d’ailleurs, car son état de santé est précaire. À moins de 40 ans, il mourra à l’hospice Dubois, à Paris, emporté en quelques jours par la gangrène.

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Sur le lac d’Aix

Vogue en paix, vogue, ma nacelle,
Où tu voudras, au gré du vent !
Tu peux errer, l’onde étincelle,
Nous voguerons tous deux souvent.
Mes pieds dans les sentiers du monde
Se sont blessés, se sont meurtris ;
J’ai marché dans la boue immonde
Au milieu des pleurs et des cris,
Car j’ai vu les plaines lointaines
Et j’ai souffert et je suis las ;
Au fond de mes Alpes hautaines,
Tout courbé, je reviens, hélas !

Heureux qui peut après l’absence
Saluer son jeune horizon |
Au doux pays de sa naissance,
Heureux qui revoit sa maison!
Voici Tresserve solitaire ;
Forêt et source au bruit flatteur !
Ici pour moi finit la terre,
Mon cœur le dit, est-il menteur ?

Là-bas, Hautecombe qui prie
Sur la poussière des tombeaux ;
Puis, aux bornes de la prairie,
Châtillon près des bords si beaux !
Au sud, drapé dans son histoire,
Bordeau rappelant le passé
Où l’on savait bénir et croire,
Par l’espérance caressé.

La nature est calme et charmante,
Elle sourit. ah ! désormais
Je voue un culte à cette amante
Qui du moins n’a trompé jamais.
Ami des flots, dans le silence,
Le saule incline ses rameaux ;
Plus fier, le peuplier s’élance ;
Ces lieux font oublier nos maux.

Ô barque à l’allure tranquille !
J’aime avec toi l’or des roseaux,
Les cygnes gracieux, leur île,
Et le clapotage des eaux ;
Le voyageur dont l’âme vibre
Au chant allègre du retour.
Désire toujours rester libre
En suivant du lac le contour.
Vogue donc, vogue, ma nacelle,
Où tu voudras, au gré du vent !
Tu peux errer, l’onde étincelle,
Nous voguerons tous deux souvent.

Constant BERLIOZ.

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Le vin de Chautagne

Le jus de la treille étant sain,
(Ce principe est incontestable,)
Au lit reste peu, reste à table,
Quoi qu’en dise ton médecin,
Si la souffrance est ta compagne,
D’Hippocrate bravant les lois,
Jette les remèdes et bois
Un pot de vieux vin de Chautagne.

Mais, ayant la santé au corps,
Si c’est de l’âme que tu souffres,
Si pour toi la vie a des gouffres,
Si tes jeunes espoirs sont morts,
Ne l’adresse pas au champagne.
Lorsque ton âme est aux abois,
Et moins encore au bordeaux, bois
Deux pots de vieux vin de Chautagne.

Si tu te sens malade ami,
Et dans ton corps et dans ton âme,
Si, par hasard, même ta femme
Pour comble de maux l’a trahi,
Bâti des châteaux en Espagne,
Oublie, — il le faut quelquefois, —
Et pour cela, ventre bleu, bois
Trois pots de vieux vin de Chautagne.

Constant BERLIOZ.

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La vigne est, en principe, une culture de pays méditerranéen. Mais, elle a trouvé en Savoie des coteaux bien exposés et se plaît sur les sols calcaires de l’avant-pays. C’est pour ces différentes raisons que l’on trouve ici la vigne cultivée depuis la plus haute antiquité (Pline en fait la mention au Ier siècle de notre ère) sur les pentes surplombées par la Chambotte et le Sapenay, sur les rampes des premières montagnes calcaires bien exposées au soleil couchant.

Comme l’écrit Paul Vincent « la cave coopérative de Cruet pour la mondeuse et celle de Chautagne à Chindrieux – Ruffieux, sont les deux mamelles des vins de Savoie ».

Constant Berlioz dans ce réjouissant poème de 1909 célèbre avec un beau dynamisme l’une de ces « mamelles ». À apprécier avec modération !

Jean-Louis Hébrard

Notes

1) Ces journaux peuvent être consultés aux Archives Départementales de Savoie : Per n° 13 et Per n°25.

2) Haute-Combe ou la vie monastique à Cessens au XIIe siècle. Kronos n° 3.

3) Que reste-t-il de nos châteaux ? Publication du Musée Savoisien 1984.

4) A. Gros, dictionnaire étymologique des noms de lieu de la Savoie.

5) Sur H. Murger, on peut consulter l’article que lui a consacré A. Preiss dans le Dictionnaire des Littératures de Langue Française. 1987.

6) Paul Vincent, Cuisine traditionnelle de Savoie. 1989.

Article initialement paru dans Kronos n°8, 1993

La revue n° 39 est sortie !

Le nouvel opus de la revue annuelle vient de sortir, avec au sommaire :

  • Toponymie : Cessens et ses tours… à la recherche de César et des fées
  • Histoire des moulins, entre Épersy et Saint-Ours
  • Cléricaux contre républicains : le conflit à Cusy à travers la presse
  • Correspondance d’un couple durant la Grande Guerre
  • Des chantiers de jeunesse au maquis – 1e partie
  • Savoisienne philanthropique de Lyon

Vous pouvez la retrouver dans les points de vente suivants :

  • Maison de la presse à Albens (Entrelacs)
  • Maison de la presse à La Biolle
  • Maison de la presse à Saint-Félix
  • Musée de Rumilly
  • Carrefour Market de Grésy-sur-Aix
  • Hyper U de Rumilly
  • Espace Leclerc de Drumettaz
  • Maison de la presse du pont neuf à Rumilly

Journées du Patrimoine 2023 : samedi 16 septembre

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, le samedi 16 septembre, l’association Kronos vous propose une visite guidée du site des Tours de César à Cessens. Sur ce site médiéval se trouvent les vestiges de deux châteaux, le château-vieux et le château-neuf, dont les ruines dominent le lac du Bourget et la plaine de l’Albanais. L’occasion de découvrir leur histoire et les évènements dont ils furent le théâtre, avec une vue imprenable sur le lac du Bourget.

  • Départ à 14h30 à la chapelle Notre Dame de la Salette (Cessens)
  • Il est conseillé de prévoir des chaussures de marche ou des
    baskets, voire des bâtons de randonnée.
  • En cas de pluie la visite sera annulée.

Cessens : les tours de César remises en valeur

À l’occasion du lundi de Pâques, des membres de l’association Kronos et de CSC Cyclos Albanais-Chautagne se sont retrouvés toute la matinée pour procéder au défrichement des ruines des tours de César.

Divisés en deux petites équipes, les participants ont débroussaillé le château-vieux et le château-neuf dans une ambiance ensoleillée et dans la bonne humeur. Les groupes de randonneurs croisés au cours de la matinée se sont montrés enthousiastes et curieux d’en savoir plus sur ces ruines qui dominent le lac du Bourget et la Chautagne à l’Ouest, et le bassin de l’Albanais à l’Est.

C’est ainsi que les abords des tours du château-vieux et la cour intérieure du château-neuf ont été défrichés. Une autre journée devrait être programmée afin de dégager le fossé sec du château-neuf et l’ancien chemin d’accès montant au château-vieux. Une mise en valeur patrimoniale du site par des panneaux explicatifs est également envisagée à plus long terme.

Ce site des tours de César (dont le nom dérive en fait de celui de Cessens) offre un panorama impressionnant sur le lac du Bourget, mais aussi une histoire intéressante. Les deux châteaux qui se font face, éloignés seulement de quelques centaines de mètres, ont été édifiés entre le XIIe et le XIVe siècle, respectivement par les seigneurs de Grésy, vassaux du comte de Genève, pour le château-vieux, et par le comte de Savoie pour le château-neuf. Le château-vieux fut assiégé au moins deux fois par les comtes de Savoie Amédée V et Édouard, vers 1287 et 1320. Longtemps le paysage local fut marqué par la silhouette de la tour ronde du château-vieux, avant que celle-ci ne s’effondre, frappée par la foudre en 1862. Une tradition voudrait que ce soit ici que le philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau ait trouvé l’inspiration du coucher de soleil qu’il décrit dans son livre Emile ou de l’éducation (1762)…

Redécouvrir les tours de César : voilà l’occasion d’une randonnée de printemps sur les hauteurs de Cessens.

Merci à Benjamin Berthod et Anne-Marie Monard pour les photos.

Kronos, le nouveau numéro 38 de la revue est arrivé

L’association a le plaisir de vous présenter le numéro 38 de sa revue, tout en couleur et fort de huit articles). Les adhérents ont déjà reçu leur exemplaire, la cotisation annuelle donnant droit au nouveau numéro. Tous nos fidèles lecteurs pourront aussi se le procurer dans les points de vente habituels.

L'équipe de Kronos avec la revue 38
Dans les locaux de l’association, on découvre la nouvelle revue (cliché B. Fleuret)

Au sommaire :

  • Le vicus d’Albinnum, bilan de recherche universitaire
  • Le loup tue à Ruffieux au XVIIe siècle
  • Mgr Félix Dupanloup, de Saint-Félix à Orléans
  • Une famille de l’Albanais : les Emonet de Cessens – 3e partie
  • Les Quay, de La Biolle à l’Uruguay
  • Marie Pétellat de Cessens, refuser d’obéir à l’ennemi (23 juin 1940)
  • Les Balouriens de Chainaz
  • Challière, grange monastique d’Hautecombe et coteau viticole (Saint-Germain-la-Chambotte)

Les points de vente sont :

  • Maison de la presse à Albens (Entrelacs)
  • Maison de la presse à La Biolle
  • Maison de la presse à Saint-Félix
  • Boulangerie Challe à Bloye
  • Musée de Rumilly
  • Carrefour Market de Grésy-sur-Aix
  • Hyper U de Rumilly
  • Espace Leclerc de Drumettaz
  • Maison de la presse du pont neuf à Rumilly
Couverture de la 38ème revue

Journées européennes du patrimoine 2019 : Kronos vous emmène aux Tours de César (Cessens)

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, le dimanche 22 septembre, l’association Kronos vous propose une balade découverte du site des Tours de César à Cessens. Sur ce site médiéval se trouvent les vestiges de deux châteaux, le château-vieux et le château-neuf, dont les ruines dominent le lac du Bourget à l’Ouest et la plaine de l’Albanais à l’Est. La balade sera l’occasion de découvrir leur histoire et les évènements dont ils furent le théâtre, entre autres le siège du château-neuf par le comte Edouard de Savoie en 1320 ou encore la visite de la reine Victoria en 1887.

Départ prévu à 14h30 de la chapelle Notre Dame de la Salette à Cessens (parkings à proximité).
La visite sera commentée et gratuite.
Inscription (conseillée) et renseignements à l’adresse contact@kronos-albanais.org.
Il est conseillé de prévoir des chaussures de marche ou des baskets.

En cas de pluie la visite sera annulée, et une visite du musée de l’Espace patrimoine sera proposée.

Ruines du château-vieux de Cessens, début du XXe siècle
Ruines du château-vieux de Cessens, début du XXe siècle

Incendies dans l’entre-deux-guerres : mieux lutter contre le feu

« Samedi matin, vers 4 heures, un violent incendie a détruit près de l’église de Cessens un vaste bâtiment d’habitation et d’exploitation agricole » peut-on lire dans le Journal du Commerce en janvier 1934.
Ce type de d’information revient périodiquement car l’incendie, fléau de tout temps redouté, n’est en rien spécifique des années d’entre-deux-guerres. Toutefois, à partir de ces tragiques nouvelles, on relève des permanences mais on voit aussi se dessiner des évolutions touchant les moyens de lutte, les types de sinistre, la souscription d’assurances. En Savoie, des lettres-patentes signées en 1824 par le roi de Piémont-Sardaigne permettent la création de corps de sapeurs pompiers. Des compagnies se constituent dans les villages de l’Albanais. Les archives permettent parfois d’en dater l’apparition : 1876 pour La Biolle, 1899 pour Albens, vers la même époque pour Saint-Félix (voir l’article de G. Moine, Pompiers d’Albens, dans Kronos n°6).
Dans un environnement très rural, à l’habitat dispersé, les incendies touchent en priorité les fermes et les bâtiments agricoles dans lesquels on stocke tout ce qui est nécessaire à l’alimentation du bétail. C’est ce que l’on apprend en janvier 1934 à propos de l’incendie qui « a éclaté au hameau de Marline dans un corps de bâtiment comprenant : écurie, fenil, granges et hangar… le feu trouvant un aliment facile dans les foins et pailles, tout le bâtiment fut embrasé en peu de temps ».

Gravure illustrantGravure illustrant le combat contre le feu le combat contre le feu
Gravure illustrant le combat contre le feu

La même année à Dressy, c’est « un jeune enfant voulant s’amuser avec des allumettes qui mit imprudemment le feu au foin qui était proche ». Quelques mois plus tard, au hameau de Tarency, dans une ferme, le feu trouve « un aliment facile dans les récoltes engrangées ainsi que dans les nombreux instruments aratoires » et ravage en quelques instants le bâtiment long d’une trentaine de mètres. Dès que l’on s’aperçoit de l’incendie, aux premières flammes visibles, les voisins apportent leur aide en attendant l’arrivée des pompiers : « au même instant, des voisins ayant eux aussi aperçu des flammes accouraient sur les lieux. Un jeune homme du village… qui fut un des premiers sauveteurs accourus, organisait les secours, pendant qu’on s’empressait de prévenir les pompiers ».
L’approvisionnement en eau conditionne l’efficacité de la lutte contre l’incendie. À l’époque, il n’existe pas de réseau d’approvisionnement ni de borne à incendie. On se mobilise donc pour amener de l’eau : « des personnes de l’endroit (Dressy) allaient chercher de l’eau assez loin avec des seaux : des voitures sur lesquelles étaient posés de grands tonneaux allaient aussi chercher de l’eau ». Les seaux comptent parmi les premiers instruments de lutte. Les pompiers en amènent avec la pompe un grand nombre de ces seaux de toile. Pliants, solides, munis d’une poignée renforcée, ils peuvent contenir une bonne dizaine de litres comme on peut le constater sur ce cliché. On les passe de main en main dans d’impressionnantes chaînes humaines.

Seau des pompiers de Saint-Girod (cliché de l'auteur)
Seau des pompiers de Saint-Girod (cliché de l’auteur)

Quand on dispose d’un point d’eau abondant (source, rivière, étang), la lutte est plus efficace comme l’indique le Journal du Commerce à propos d’un incendie à Saint-Girod en 1934 : « l’alerte fut donnée et la pompe de la commune fut rapidement sur place. Peu après, arrivaient les pompiers d’Albens avec leur motopompe. Les pompes purent facilement s’alimenter grâce à la proximité d’un ruisseau et réussirent à circonscrire le sinistre en protégeant les maisons voisines ». Mais bien souvent, comme à Dressy, « l’eau étant insuffisante, au bout d’un instant, la motopompe ne put fonctionner ». La même difficulté se retrouve à Cessens en 1934 où « en raison de la violence du vent du nord et de l’absence d’eau, rien, à part le bétail, n’a pu être sauvé ».
Des progrès se font jour dans l’entre-deux-guerres avec la généralisation de la motopompe qui vient relayer la pompe à bras dont tous les villages sont équipés depuis la fin du XIXème siècle. L’Espace patrimoine d’Albens conserve un exemplaire d’une pompe à bras qui fut achetée après 1860 grâce aux subsides accordés par l’impératrice Eugénie au moment de son passage en Savoie.

Pompe à bras (cliché Kronos)
Pompe à bras (cliché Kronos)

C’est avec elles que les compagnies de pompiers de Saint-Girod, La Biolle, Saint-Félix, Alby, Marigny, Bloye entrèrent en action lors du grand incendie de juillet 1914 à Saint-Félix. Le Journal du Commerce rapporte comment « des chaînes furent organisées et les nombreuses pompes alimentées par l’eau d’un bief et par des bornes-fontaines ». Après la Grande guerre, les compagnies, quand elles le peuvent, s’équipent d’une motopompe.

Motopompe (cliché en ligne)
Motopompe (cliché en ligne)

Celle d’Albens dispose d’un modèle De Dion Bouton, remorquable avec des roues à bandage qui va lui permettre de monter en grande vitesse combattre l’incendie qui touche Dressy en 1934. Quand l’alimentation en eau ne fait pas défaut, son moteur à 4 cylindres permet une aspiration à 8m de 400m3/h. L’emploi réuni de tous ces moyens « modernes » ne permet pas toujours de venir à bout de « nouveaux » sinistres frappant des établissements industriels ou des entrepôts commerciaux. « Un violent incendie a anéanti », nous apprend un article du Journal du Commerce de 1937, « samedi après-midi un bâtiment en maçonnerie à usage d’entrepôt au village des Combes, sur le territoire de la commune de La Biolle, dans les sous-sols duquel étaient conservés près de cent mille douzaines d’œufs ». Avec l’incendie des Combes, ce ne sont pas les foins, la paille ou les récoltes qui sont à l’origine du sinistre mais un camion de livraison qui prend feu dans le garage de l’entreprise après que l’on ait fait le plein d’essence. Le propriétaire réagit au plus vite se saisissant « d’un extincteur, mais gêné par l’intense chaleur dégagée par l’essence enflammée, comme aussi par la fumée, ses efforts furent vains ». Le propriétaire est obligé de s’enfuir car « la chaleur du brasier était telle qu’un pommier se trouvant de l’autre côté de la route, à quinze mètres de là, a été entièrement desséché ». Les pompiers d’Albens, de La Biolle puis ceux d’Aix-les-Bains se révélèrent impuissants devant l’immensité du brasier qui va tout emporter. L’auteur de l’article dresse au final un terrible bilan matériel « Outre le camion de trois tonnes tout neuf, chargé lui-même de 5 000 douzaines d’œufs et du matériel de l’entrepôt, c’est 90 000 douzaines d’œufs conservés dans d’immenses bacs en maçonnerie, situés dans le sous-sol, qui ont été entièrement perdus ». Comme les « coquetiers » d’antan, cet entrepreneur collecte, stocke et vend la production avicole locale. Les dégâts que l’on annonce « s’élèvent à plus de 500 000 francs » mais on apprend qu’ils sont couverts par une assurance.
C’est le plus souvent le cas, mais il y a toujours quelques négligents. Aussi, chaque année les mutuelles rappellent à leurs adhérents la date de l’assemblée générale et l’appel à cotisation. Dans un compte-rendu de février 1937, on apprend que la mutuelle d’Albens « compte 199 adhérents et assure plus de 18 millions de risques ». Les sommes remboursées varient de 75 000 francs à plus de 500 000 francs aussi est-il important de bien évaluer sa couverture. C’est le conseil que donne le président de la mutuelle d’Albens qui rappelle « aux quelques membres encore insuffisamment assurés de bien vouloir vérifier leurs polices et souscrire le cas échéant des avenants ».

Jean-Louis Hebrard

Pratiquer le ski dans les années 30 à Cessens et au Revard

L’engouement pour le ski débute quelques années avant la grande Guerre. « On ne peut ignorer les sports d’hiver » affirme alors un chroniqueur. Le plateau du Revard devient une destination à la mode. Chaque dimanche, plus de 1400 skieurs débarquent du train à crémaillère pour goûter les joies de la glisse. Après la guerre, outre la population aixoise, c’est une clientèle sportive et aisée qui n’hésite pas à venir par le train pour passer une semaine au Revard. « De passage à Aix-les-Bains, j’apprends que l’on skie encore sur le plateau » écrit en 1923 B. Secret dans la revue du Club Alpin Français « La Montagne ». Dans son article de trois pages, sous le titre « Neige de printemps, huit jours au Revard en mars », il laisse libre cours à son émerveillement : « De la neige skiable… ! J’ai voulu en avoir le cœur net. Je sautai dans le train. Une heure durant la machine haleta à travers sapins et rocs, tandis que le plus idéal paysage se déroulait à mes yeux. Un tunnel, une dernière rampe et l’éblouissement soudain, la féérie de la neige dans le soleil ».

Sur le plateau du Revard (collection privée)
Sur le plateau du Revard (collection privée)

Toutes les sorties de cette semaine sont passées en revue : « Revenus à Crolle un autre matin, nous nous enfonçons résolument à l’est, dans la forêt, tâchant de gagner la crête qui domine la Magne. Toutes traces de skis et de sentiers ont disparu. C’est la marche à l’aventure dans le sous-bois broussailleux ». Un vaste espace montagnard alors peu aménagé, voilà qui satisfait pleinement notre skieur et ses amis à condition de maîtriser un tant soit peu la technique : « Le Revard au matin, sous la neige fraîche, alors que tout ruisselle… c’est une telle heure qu’il faut choisir pour glisser au gré des vallonnements berceurs, vers le Nivolet… Un instant de contemplation et c’est l’idéale griserie de la descente sur les chalets, face au Mont-Blanc qui flamboie. Un arrêt, Télémark ou Briançon… selon les compétences ! ». Tout va évoluer dans les années 30 quand ces espaces skiables vont devenir accessibles à un plus grand nombre avec la réalisation de l’accès routier. Voici comment le Journal du Commerce rend compte de l’affluence nouvelle en décembre 1934 : « Le Revard a connu dimanche, l’animation des belles journées d’hiver… Sept trains sont montés par la crémaillère et ont déversé près de trois cents personnes. D’autre part la route a connu une belle animation. Le parc formé par toutes les voitures était imposant, et la foule qui circulait sur les pentes du Revard était non moins imposante ». Ce jour-là, se disputait la première course à ski de la saison : « elle remporta un joli succès et la descente du chalet du Sire à la Féclaz a-t-elle été dévalée à grande allure ».
Dans « La Savoie terre de défis et de conquête », le géographe Pierre Préau fait de la décennie 1925-1935 le moment d’un changement décisif « quand se constitue vraiment la clientèle des hivernants parmi les classes moyennes ». L’espace montagnard dédié jusque là à l’activité pastorale et touristique estivale s’anime désormais en hiver. Le grand linceul de neige qui autrefois figeait les activités se transmute alors en « or blanc ». Le monde des villes importe maintenant ses codes, ses modes vestimentaires à l’image de ce que l’on peut lire dans le Journal du Commerce : « Le Revard a revu avec élégance s’éparpiller les chandails multicolores mettant une note gaie sur la neige ».

Tous les équipements pour l'hiver (collection privée)
Tous les équipements pour l’hiver (collection privée)

Dans les mêmes années 1925-1935, apparaissent de nombreux clubs et sociétés qui organisent des concours et des sorties sportives. Ainsi, en janvier 1934, apprend-on dans un article du Journal du Commerce que la Société de Sports d’hiver de Cessens organise pour le dimanche suivant un grand concours de ski auquel sont conviés « le Club Montagnard Rumillien avec son groupe d’Albens et l’Amicale Sportive du Mont Saint-Michel, Curienne ». C’est au Sapeney que vont se dérouler les épreuves : course de fond de 7 kilomètres par groupe de quatre, course de vitesse avec virages. Lors de l’annonce du concours, tous espèrent que « la neige reste belle et poudreuse, que le temps soit favorable, car les organisateurs n’ont rien négligé pour satisfaire tous les visiteurs ». Mais la semaine suivante, dans le compte-rendu de la course, on apprend que celle-ci fut rendue difficile par le temps maussade et la neige détrempée par un dégel subit. C’est durant la course de fond que les concurrents montrèrent « leur ardeur en prenant le départ malgré les difficultés du parcours, accrues encore par le mauvais état de la neige ». Au final ce fut « l’Amicale Sportive du Mont Saint-Michel, Curienne, admirablement entraînée, d’une parfaite homogénéité » qui remporta la première place au classement par équipes. Ces conditions difficiles révélèrent aussi toute la motivation du Club Montagnard Rumillien qui « un peu handicapé par quelques jeunes recrues ne connaissant point les pistes, fut admirable de courage et d’endurance ». Les vingt et un concurrents de l’épreuve de vitesse participèrent à cette course maintenue de justesse. Tous furent récompensés par de nombreux prix. Les organisateurs remercièrent particulièrement « la Compagnie Générale du Lait de Rumilly pour sa généreuse offrande de produits Tonimalt ».

Les skieurs d'Albens au concours de Cessens vers 1938 (archive Kronos)
Les skieurs d’Albens au concours de Cessens vers 1938 (archive Kronos)

Les familles conservent encore le souvenir de ces sportifs des années 30 que l’on voit photographiés à Cessens lors d’un concours organisé en 1938. Le cliché nous montre une équipe de dix jeunes gens d’Albens, dossards bien visibles, posant à proximité du café restaurant du village. Tout est bien enneigé comme le précise une brève du Journal du Commerce « hauteur de neige à Cessens, 30 cm ; au col du Sapeney, 50 cm de poudreuse ; route peu recommandée ». Beaucoup de ces skieurs profitent des sorties organisées par les clubs pour parfaire leur technique. On trouve fréquemment dans la presse l’annonce de ces excursions comme celle du dimanche 7 février 1937 où « un car spécial partira du chef-lieu de Cessens à 6h du matin et amènera les skieurs à Aix-les-Bains où depuis là, ils monteront au Revard par le téléphérique. Les repas seront tirés des sacs ».

Depuis 1935, on gagne le Revard par téléphérique (collection privée)
Depuis 1935, on gagne le Revard par téléphérique (collection privée)

Pour les meilleurs skieurs locaux, il existe une autre façon de progresser sur le plan technique : passer son brevet de skieur militaire. L’un des inscrits de la sortie du 7 février 1937 va participer à l’épreuve qui a lieu ce jour-là au Revard. Malgré le mauvais état de la neige et son manque d’entrainement, Rémi Bontron va se classer 7ème sur 60 concurrents dont seuls 32 sont reçus. Dans la presse, on salue le jeune sportif « pour ses remarquables qualités d’endurance ».

Éclaireurs skieurs photographiés en 1939 (collection privée)
Éclaireurs skieurs photographiés en 1939 (collection privée)

Lorsque la Seconde guerre mondiale va éclater, ces jeunes sportifs se retrouveront dans les éclaireurs skieurs de l’armée. Certains vont peut-être participer à l’extraordinaire expédition de Narvik dans le grand nord scandinave en 1940. Une parenthèse douloureuse s’ouvrait et il faudra attendre les années 50 pour que le ski puisse à nouveau renouer avec la glisse heureuse.

Jean-Louis Hebrard

Financer le monument aux morts

Élever des monuments à la gloire des soldats morts pour la France ne date pas de la Grande Guerre mais c’est avec cette guerre que l’idée d’en ériger dans toutes les communes s’est imposée très rapidement, comme si elle répondait à une sorte de nécessité évidente. La loi du 25 octobre 1919 qui les subventionne, écrit Antoine Prost dans « Les lieux de mémoire », est « antérieure aux élections qui installent la Chambre bleu horizon ». Elle est intitulée « Commémoration et glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » et prévoit dans son article 5 que « des subventions seront accordées par l’État aux communes, en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elles feront, en vue de glorifier les héros morts pour la patrie ».
Les communes vont se lancer dans une sorte de course contre le temps afin d’ériger le plus tôt possible leur monument. C’est ce qui transparaît dans l’article du Journal du Commerce de septembre 1922 au sujet du monument d’Ansigny : « La petite commune d’Ansigny, si cruellement éprouvée par la guerre n’a pas voulu rester en retard sur les autres communes, elle a fait élever dans son cimetière un beau monument ». Ainsi, avant le milieu des années 20, la plupart des monuments de nos villages vont être édifié.

Le monument aux morts d'Ansigny (archive Kronos)
Le monument aux morts d’Ansigny (archive Kronos)

Mognard inaugure son monument début novembre 1919, suivront tout au long de l’année 1922 les communes de Saint-Félix, La Biolle, Ansigny et pas seulement, Cessens terminant la séquence en juin 1924. Les villes vont édifier un monument plus tardivement, en 1926 pour Annecy et en 1929 pour Rumilly.

Dessin paru dans le Journal du Commerce
Dessin paru dans le Journal du Commerce

Une importante phase de construction qui pose la question du financement. Si l’édification des monuments associe étroitement les citoyens, les municipalités et l’État, on va voir que les communes n’ont pas attendu la loi d’octobre 1919 pour entreprendre leurs premières démarches.
Tel est le cas d’Épersy où, au cours de la séance du conseil municipal, le 6 août 1916, est votée une subvention de 40F pour « parfaire la somme nécessaire à l’érection de ce pieux hommage à nos héros ». La lecture du registre des délibérations révèle aussi la forte implication du conseil d’administration de la fruitière ainsi que celle d’un comité du monument aux morts pour la France qui semble s’être récemment créé. C’est lui qui, sous la houlette de son trésorier, a organisé une souscription dans la commune. Cette approche par les archives locales donne bien à voir le caractère municipal et citoyen de ces premiers financements. La collecte de fonds par souscription ne suffisant pas, c’est la commune qui vote « à l’unanimité des membres présents la somme de quarante francs sur les fonds libres de l’exercice 1916 pour l’érection du glorieux monument projeté ».
Nous retrouvons cette voie de financement dans bien d’autres communes comme à Mognard où l’article du Journal du Commerce rappelle au moment de l’inauguration en 1919 « que le monument fut élevé grâce à une souscription ouverte par le regretté M. Laubé et continuée par de dévoués quêteurs auxquels nous adressons nos remerciements ». Parfois le nom d’une personne est mis en avant. S’agit-il d’un généreux ou généreuse « mécène » ou seulement d’un concepteur ? Comment comprendre les félicitations adressées par la commune de Cessens à « Mme veuve Guicherd, de Rumilly » pour avoir conçu et exécuté le monument.

Le monument aux morts jouxte l'église de Cessens (archive Kronos)
Le monument aux morts jouxte l’église de Cessens (archive Kronos)

Il ne faudrait pas croire que les initiatives citoyennes ont été à elles seules capables de résoudre la question financière. Dès 1920, ce sont des commissions spéciales qui se mettent en place pour monter des financements complexes surtout quand le projet est assez monumental.
Les archives départementales de la Savoie se révèlent être d’une importance capitale pour suivre les différentes étapes de ces financements. « La commission spéciale qui sera chargée sous la présidence de M. le maire d’élever le monument » est mise en place pour Albens lors du conseil municipal de janvier 1920. Dans la même délibération on apprend qu’une souscription est immédiatement ouverte dont devront se charger « chaque conseiller municipal dans son hameau respectif ». Les séances suivantes nous font connaître le prix du monument. Le devis estimatif d’un montant de 15 000F est retenu lors de la délibération du mois de mai avant approbation définitive le 12 juin 1921. C’est l’offre de M. Cochet fils, sculpteur en Isère qui sera retenu pour le beau projet ainsi décrit : « Monument commémoratif aux morts de la grande guerre, en pierre de Porcieu Amblagnieu, parements passés à la fine boucharde, arêtes ciselées et polies, poilu de la même pierre, inscription de face en saillie, inscriptions des morts sur plaques polies, conforme au plan annexé… ».
Pour réunir cette importante somme on va avoir recours à un crédit, à une souscription et enfin à la subvention de l’État.
Le vote d’un crédit de 8000F est acquis dès janvier 1920, « inscrit au prochain budget et réalisé au moyen d’un emprunt ».
C’est ce montant de crédit qui va permettre à la commune de calculer le montant de la subvention qu’elle est en droit de demander à l’État. Prenant en compte les barèmes fixés par la loi de finances de juillet 1920 (nombre de tués de la commune, crédit de 8000F…) la commune d’Albens obtiendra la somme dérisoire de 1360F couvrant 9% de la dépense totale.
Aussi, comme pour la plupart des communes de France, c’est l’appel à souscription qui fournira l’essentiel du reste de la somme. Cet effort est salué dans la presse qui publie en juin 1920 les noms des trois cent dix premiers souscripteurs d’Albens (liste dans quatre numéros du Journal du Commerce de Rumilly). On y retrouve toutes les professions, toutes les situations familiales (chefs de famille, célibataires, veuves et veufs de guerre) qui donnent selon leurs moyens 2F pour les plus modestes et jusqu’à 250 et même 500F pour les plus fortunés. En l’espace d’un an, cet élan unanime permet de rassembler 6261F soit 42% du prix du monument.
Ainsi, par le recours au crédit, par l’effort citoyen de la souscription et par l’aide mesurée de l’Éat, les 15 000F parviennent à être rassemblés à l’été 1921. Rien ne freine désormais la construction du monument qui est inauguré dans le nouveau cimetière à la Toussaint 1921.
Aujourd’hui, ces monuments sont en passe d’être des « centenaires ». Les deuils qu’ils matérialisaient se sont éloignés. Il reste la fonction mémorielle. Souhaitons qu’elle ne s’affaiblisse pas en souvenir de tous ces efforts consentis par les femmes et les hommes qui nous ont précédés.

Jean-Louis Hébrard