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Journées européennes du patrimoine 2019 : Kronos vous emmène aux Tours de César (Cessens)

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, le dimanche 22 septembre, l’association Kronos vous propose une balade découverte du site des Tours de César à Cessens. Sur ce site médiéval se trouvent les vestiges de deux châteaux, le château-vieux et le château-neuf, dont les ruines dominent le lac du Bourget à l’Ouest et la plaine de l’Albanais à l’Est. La balade sera l’occasion de découvrir leur histoire et les évènements dont ils furent le théâtre, entre autres le siège du château-neuf par le comte Edouard de Savoie en 1320 ou encore la visite de la reine Victoria en 1887.

Départ prévu à 14h30 de la chapelle Notre Dame de la Salette à Cessens (parkings à proximité).
La visite sera commentée et gratuite.
Inscription (conseillée) et renseignements à l’adresse contact@kronos-albanais.org.
Il est conseillé de prévoir des chaussures de marche ou des baskets.

En cas de pluie la visite sera annulée, et une visite du musée de l’Espace patrimoine sera proposée.

Ruines du château-vieux de Cessens, début du XXe siècle
Ruines du château-vieux de Cessens, début du XXe siècle

Incendies dans l’entre-deux-guerres : mieux lutter contre le feu

« Samedi matin, vers 4 heures, un violent incendie a détruit près de l’église de Cessens un vaste bâtiment d’habitation et d’exploitation agricole » peut-on lire dans le Journal du Commerce en janvier 1934.
Ce type de d’information revient périodiquement car l’incendie, fléau de tout temps redouté, n’est en rien spécifique des années d’entre-deux-guerres. Toutefois, à partir de ces tragiques nouvelles, on relève des permanences mais on voit aussi se dessiner des évolutions touchant les moyens de lutte, les types de sinistre, la souscription d’assurances. En Savoie, des lettres-patentes signées en 1824 par le roi de Piémont-Sardaigne permettent la création de corps de sapeurs pompiers. Des compagnies se constituent dans les villages de l’Albanais. Les archives permettent parfois d’en dater l’apparition : 1876 pour La Biolle, 1899 pour Albens, vers la même époque pour Saint-Félix (voir l’article de G. Moine, Pompiers d’Albens, dans Kronos n°6).
Dans un environnement très rural, à l’habitat dispersé, les incendies touchent en priorité les fermes et les bâtiments agricoles dans lesquels on stocke tout ce qui est nécessaire à l’alimentation du bétail. C’est ce que l’on apprend en janvier 1934 à propos de l’incendie qui « a éclaté au hameau de Marline dans un corps de bâtiment comprenant : écurie, fenil, granges et hangar… le feu trouvant un aliment facile dans les foins et pailles, tout le bâtiment fut embrasé en peu de temps ».

Gravure illustrantGravure illustrant le combat contre le feu le combat contre le feu
Gravure illustrant le combat contre le feu

La même année à Dressy, c’est « un jeune enfant voulant s’amuser avec des allumettes qui mit imprudemment le feu au foin qui était proche ». Quelques mois plus tard, au hameau de Tarency, dans une ferme, le feu trouve « un aliment facile dans les récoltes engrangées ainsi que dans les nombreux instruments aratoires » et ravage en quelques instants le bâtiment long d’une trentaine de mètres. Dès que l’on s’aperçoit de l’incendie, aux premières flammes visibles, les voisins apportent leur aide en attendant l’arrivée des pompiers : « au même instant, des voisins ayant eux aussi aperçu des flammes accouraient sur les lieux. Un jeune homme du village… qui fut un des premiers sauveteurs accourus, organisait les secours, pendant qu’on s’empressait de prévenir les pompiers ».
L’approvisionnement en eau conditionne l’efficacité de la lutte contre l’incendie. À l’époque, il n’existe pas de réseau d’approvisionnement ni de borne à incendie. On se mobilise donc pour amener de l’eau : « des personnes de l’endroit (Dressy) allaient chercher de l’eau assez loin avec des seaux : des voitures sur lesquelles étaient posés de grands tonneaux allaient aussi chercher de l’eau ». Les seaux comptent parmi les premiers instruments de lutte. Les pompiers en amènent avec la pompe un grand nombre de ces seaux de toile. Pliants, solides, munis d’une poignée renforcée, ils peuvent contenir une bonne dizaine de litres comme on peut le constater sur ce cliché. On les passe de main en main dans d’impressionnantes chaînes humaines.

Seau des pompiers de Saint-Girod (cliché de l'auteur)
Seau des pompiers de Saint-Girod (cliché de l’auteur)

Quand on dispose d’un point d’eau abondant (source, rivière, étang), la lutte est plus efficace comme l’indique le Journal du Commerce à propos d’un incendie à Saint-Girod en 1934 : « l’alerte fut donnée et la pompe de la commune fut rapidement sur place. Peu après, arrivaient les pompiers d’Albens avec leur motopompe. Les pompes purent facilement s’alimenter grâce à la proximité d’un ruisseau et réussirent à circonscrire le sinistre en protégeant les maisons voisines ». Mais bien souvent, comme à Dressy, « l’eau étant insuffisante, au bout d’un instant, la motopompe ne put fonctionner ». La même difficulté se retrouve à Cessens en 1934 où « en raison de la violence du vent du nord et de l’absence d’eau, rien, à part le bétail, n’a pu être sauvé ».
Des progrès se font jour dans l’entre-deux-guerres avec la généralisation de la motopompe qui vient relayer la pompe à bras dont tous les villages sont équipés depuis la fin du XIXème siècle. L’Espace patrimoine d’Albens conserve un exemplaire d’une pompe à bras qui fut achetée après 1860 grâce aux subsides accordés par l’impératrice Eugénie au moment de son passage en Savoie.

Pompe à bras (cliché Kronos)
Pompe à bras (cliché Kronos)

C’est avec elles que les compagnies de pompiers de Saint-Girod, La Biolle, Saint-Félix, Alby, Marigny, Bloye entrèrent en action lors du grand incendie de juillet 1914 à Saint-Félix. Le Journal du Commerce rapporte comment « des chaînes furent organisées et les nombreuses pompes alimentées par l’eau d’un bief et par des bornes-fontaines ». Après la Grande guerre, les compagnies, quand elles le peuvent, s’équipent d’une motopompe.

Motopompe (cliché en ligne)
Motopompe (cliché en ligne)

Celle d’Albens dispose d’un modèle De Dion Bouton, remorquable avec des roues à bandage qui va lui permettre de monter en grande vitesse combattre l’incendie qui touche Dressy en 1934. Quand l’alimentation en eau ne fait pas défaut, son moteur à 4 cylindres permet une aspiration à 8m de 400m3/h. L’emploi réuni de tous ces moyens « modernes » ne permet pas toujours de venir à bout de « nouveaux » sinistres frappant des établissements industriels ou des entrepôts commerciaux. « Un violent incendie a anéanti », nous apprend un article du Journal du Commerce de 1937, « samedi après-midi un bâtiment en maçonnerie à usage d’entrepôt au village des Combes, sur le territoire de la commune de La Biolle, dans les sous-sols duquel étaient conservés près de cent mille douzaines d’œufs ». Avec l’incendie des Combes, ce ne sont pas les foins, la paille ou les récoltes qui sont à l’origine du sinistre mais un camion de livraison qui prend feu dans le garage de l’entreprise après que l’on ait fait le plein d’essence. Le propriétaire réagit au plus vite se saisissant « d’un extincteur, mais gêné par l’intense chaleur dégagée par l’essence enflammée, comme aussi par la fumée, ses efforts furent vains ». Le propriétaire est obligé de s’enfuir car « la chaleur du brasier était telle qu’un pommier se trouvant de l’autre côté de la route, à quinze mètres de là, a été entièrement desséché ». Les pompiers d’Albens, de La Biolle puis ceux d’Aix-les-Bains se révélèrent impuissants devant l’immensité du brasier qui va tout emporter. L’auteur de l’article dresse au final un terrible bilan matériel « Outre le camion de trois tonnes tout neuf, chargé lui-même de 5 000 douzaines d’œufs et du matériel de l’entrepôt, c’est 90 000 douzaines d’œufs conservés dans d’immenses bacs en maçonnerie, situés dans le sous-sol, qui ont été entièrement perdus ». Comme les « coquetiers » d’antan, cet entrepreneur collecte, stocke et vend la production avicole locale. Les dégâts que l’on annonce « s’élèvent à plus de 500 000 francs » mais on apprend qu’ils sont couverts par une assurance.
C’est le plus souvent le cas, mais il y a toujours quelques négligents. Aussi, chaque année les mutuelles rappellent à leurs adhérents la date de l’assemblée générale et l’appel à cotisation. Dans un compte-rendu de février 1937, on apprend que la mutuelle d’Albens « compte 199 adhérents et assure plus de 18 millions de risques ». Les sommes remboursées varient de 75 000 francs à plus de 500 000 francs aussi est-il important de bien évaluer sa couverture. C’est le conseil que donne le président de la mutuelle d’Albens qui rappelle « aux quelques membres encore insuffisamment assurés de bien vouloir vérifier leurs polices et souscrire le cas échéant des avenants ».

Jean-Louis Hebrard

Pratiquer le ski dans les années 30 à Cessens et au Revard

L’engouement pour le ski débute quelques années avant la grande Guerre. « On ne peut ignorer les sports d’hiver » affirme alors un chroniqueur. Le plateau du Revard devient une destination à la mode. Chaque dimanche, plus de 1400 skieurs débarquent du train à crémaillère pour goûter les joies de la glisse. Après la guerre, outre la population aixoise, c’est une clientèle sportive et aisée qui n’hésite pas à venir par le train pour passer une semaine au Revard. « De passage à Aix-les-Bains, j’apprends que l’on skie encore sur le plateau » écrit en 1923 B. Secret dans la revue du Club Alpin Français « La Montagne ». Dans son article de trois pages, sous le titre « Neige de printemps, huit jours au Revard en mars », il laisse libre cours à son émerveillement : « De la neige skiable… ! J’ai voulu en avoir le cœur net. Je sautai dans le train. Une heure durant la machine haleta à travers sapins et rocs, tandis que le plus idéal paysage se déroulait à mes yeux. Un tunnel, une dernière rampe et l’éblouissement soudain, la féérie de la neige dans le soleil ».

Sur le plateau du Revard (collection privée)
Sur le plateau du Revard (collection privée)

Toutes les sorties de cette semaine sont passées en revue : « Revenus à Crolle un autre matin, nous nous enfonçons résolument à l’est, dans la forêt, tâchant de gagner la crête qui domine la Magne. Toutes traces de skis et de sentiers ont disparu. C’est la marche à l’aventure dans le sous-bois broussailleux ». Un vaste espace montagnard alors peu aménagé, voilà qui satisfait pleinement notre skieur et ses amis à condition de maîtriser un tant soit peu la technique : « Le Revard au matin, sous la neige fraîche, alors que tout ruisselle… c’est une telle heure qu’il faut choisir pour glisser au gré des vallonnements berceurs, vers le Nivolet… Un instant de contemplation et c’est l’idéale griserie de la descente sur les chalets, face au Mont-Blanc qui flamboie. Un arrêt, Télémark ou Briançon… selon les compétences ! ». Tout va évoluer dans les années 30 quand ces espaces skiables vont devenir accessibles à un plus grand nombre avec la réalisation de l’accès routier. Voici comment le Journal du Commerce rend compte de l’affluence nouvelle en décembre 1934 : « Le Revard a connu dimanche, l’animation des belles journées d’hiver… Sept trains sont montés par la crémaillère et ont déversé près de trois cents personnes. D’autre part la route a connu une belle animation. Le parc formé par toutes les voitures était imposant, et la foule qui circulait sur les pentes du Revard était non moins imposante ». Ce jour-là, se disputait la première course à ski de la saison : « elle remporta un joli succès et la descente du chalet du Sire à la Féclaz a-t-elle été dévalée à grande allure ».
Dans « La Savoie terre de défis et de conquête », le géographe Pierre Préau fait de la décennie 1925-1935 le moment d’un changement décisif « quand se constitue vraiment la clientèle des hivernants parmi les classes moyennes ». L’espace montagnard dédié jusque là à l’activité pastorale et touristique estivale s’anime désormais en hiver. Le grand linceul de neige qui autrefois figeait les activités se transmute alors en « or blanc ». Le monde des villes importe maintenant ses codes, ses modes vestimentaires à l’image de ce que l’on peut lire dans le Journal du Commerce : « Le Revard a revu avec élégance s’éparpiller les chandails multicolores mettant une note gaie sur la neige ».

Tous les équipements pour l'hiver (collection privée)
Tous les équipements pour l’hiver (collection privée)

Dans les mêmes années 1925-1935, apparaissent de nombreux clubs et sociétés qui organisent des concours et des sorties sportives. Ainsi, en janvier 1934, apprend-on dans un article du Journal du Commerce que la Société de Sports d’hiver de Cessens organise pour le dimanche suivant un grand concours de ski auquel sont conviés « le Club Montagnard Rumillien avec son groupe d’Albens et l’Amicale Sportive du Mont Saint-Michel, Curienne ». C’est au Sapeney que vont se dérouler les épreuves : course de fond de 7 kilomètres par groupe de quatre, course de vitesse avec virages. Lors de l’annonce du concours, tous espèrent que « la neige reste belle et poudreuse, que le temps soit favorable, car les organisateurs n’ont rien négligé pour satisfaire tous les visiteurs ». Mais la semaine suivante, dans le compte-rendu de la course, on apprend que celle-ci fut rendue difficile par le temps maussade et la neige détrempée par un dégel subit. C’est durant la course de fond que les concurrents montrèrent « leur ardeur en prenant le départ malgré les difficultés du parcours, accrues encore par le mauvais état de la neige ». Au final ce fut « l’Amicale Sportive du Mont Saint-Michel, Curienne, admirablement entraînée, d’une parfaite homogénéité » qui remporta la première place au classement par équipes. Ces conditions difficiles révélèrent aussi toute la motivation du Club Montagnard Rumillien qui « un peu handicapé par quelques jeunes recrues ne connaissant point les pistes, fut admirable de courage et d’endurance ». Les vingt et un concurrents de l’épreuve de vitesse participèrent à cette course maintenue de justesse. Tous furent récompensés par de nombreux prix. Les organisateurs remercièrent particulièrement « la Compagnie Générale du Lait de Rumilly pour sa généreuse offrande de produits Tonimalt ».

Les skieurs d'Albens au concours de Cessens vers 1938 (archive Kronos)
Les skieurs d’Albens au concours de Cessens vers 1938 (archive Kronos)

Les familles conservent encore le souvenir de ces sportifs des années 30 que l’on voit photographiés à Cessens lors d’un concours organisé en 1938. Le cliché nous montre une équipe de dix jeunes gens d’Albens, dossards bien visibles, posant à proximité du café restaurant du village. Tout est bien enneigé comme le précise une brève du Journal du Commerce « hauteur de neige à Cessens, 30 cm ; au col du Sapeney, 50 cm de poudreuse ; route peu recommandée ». Beaucoup de ces skieurs profitent des sorties organisées par les clubs pour parfaire leur technique. On trouve fréquemment dans la presse l’annonce de ces excursions comme celle du dimanche 7 février 1937 où « un car spécial partira du chef-lieu de Cessens à 6h du matin et amènera les skieurs à Aix-les-Bains où depuis là, ils monteront au Revard par le téléphérique. Les repas seront tirés des sacs ».

Depuis 1935, on gagne le Revard par téléphérique (collection privée)
Depuis 1935, on gagne le Revard par téléphérique (collection privée)

Pour les meilleurs skieurs locaux, il existe une autre façon de progresser sur le plan technique : passer son brevet de skieur militaire. L’un des inscrits de la sortie du 7 février 1937 va participer à l’épreuve qui a lieu ce jour-là au Revard. Malgré le mauvais état de la neige et son manque d’entrainement, Rémi Bontron va se classer 7ème sur 60 concurrents dont seuls 32 sont reçus. Dans la presse, on salue le jeune sportif « pour ses remarquables qualités d’endurance ».

Éclaireurs skieurs photographiés en 1939 (collection privée)
Éclaireurs skieurs photographiés en 1939 (collection privée)

Lorsque la Seconde guerre mondiale va éclater, ces jeunes sportifs se retrouveront dans les éclaireurs skieurs de l’armée. Certains vont peut-être participer à l’extraordinaire expédition de Narvik dans le grand nord scandinave en 1940. Une parenthèse douloureuse s’ouvrait et il faudra attendre les années 50 pour que le ski puisse à nouveau renouer avec la glisse heureuse.

Jean-Louis Hebrard

Financer le monument aux morts

Élever des monuments à la gloire des soldats morts pour la France ne date pas de la Grande Guerre mais c’est avec cette guerre que l’idée d’en ériger dans toutes les communes s’est imposée très rapidement, comme si elle répondait à une sorte de nécessité évidente. La loi du 25 octobre 1919 qui les subventionne, écrit Antoine Prost dans « Les lieux de mémoire », est « antérieure aux élections qui installent la Chambre bleu horizon ». Elle est intitulée « Commémoration et glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » et prévoit dans son article 5 que « des subventions seront accordées par l’État aux communes, en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elles feront, en vue de glorifier les héros morts pour la patrie ».
Les communes vont se lancer dans une sorte de course contre le temps afin d’ériger le plus tôt possible leur monument. C’est ce qui transparaît dans l’article du Journal du Commerce de septembre 1922 au sujet du monument d’Ansigny : « La petite commune d’Ansigny, si cruellement éprouvée par la guerre n’a pas voulu rester en retard sur les autres communes, elle a fait élever dans son cimetière un beau monument ». Ainsi, avant le milieu des années 20, la plupart des monuments de nos villages vont être édifié.

Le monument aux morts d'Ansigny (archive Kronos)
Le monument aux morts d’Ansigny (archive Kronos)

Mognard inaugure son monument début novembre 1919, suivront tout au long de l’année 1922 les communes de Saint-Félix, La Biolle, Ansigny et pas seulement, Cessens terminant la séquence en juin 1924. Les villes vont édifier un monument plus tardivement, en 1926 pour Annecy et en 1929 pour Rumilly.

Dessin paru dans le Journal du Commerce
Dessin paru dans le Journal du Commerce

Une importante phase de construction qui pose la question du financement. Si l’édification des monuments associe étroitement les citoyens, les municipalités et l’État, on va voir que les communes n’ont pas attendu la loi d’octobre 1919 pour entreprendre leurs premières démarches.
Tel est le cas d’Epersy où, au cours de la séance du conseil municipal, le 6 août 1916, est votée une subvention de 40F pour « parfaire la somme nécessaire à l’érection de ce pieux hommage à nos héros ». La lecture du registre des délibérations révèle aussi la forte implication du conseil d’administration de la fruitière ainsi que celle d’un comité du monument aux morts pour la France qui semble s’être récemment créé. C’est lui qui, sous la houlette de son trésorier, a organisé une souscription dans la commune. Cette approche par les archives locales donne bien à voir le caractère municipal et citoyen de ces premiers financements. La collecte de fonds par souscription ne suffisant pas, c’est la commune qui vote « à l’unanimité des membres présents la somme de quarante francs sur les fonds libres de l’exercice 1916 pour l’érection du glorieux monument projeté ».
Nous retrouvons cette voie de financement dans bien d’autres communes comme à Mognard où l’article du Journal du Commerce rappelle au moment de l’inauguration en 1919 « que le monument fut élevé grâce à une souscription ouverte par le regretté M. Laubé et continuée par de dévoués quêteurs auxquels nous adressons nos remerciements ». Parfois le nom d’une personne est mis en avant. S’agit-il d’un généreux ou généreuse « mécène » ou seulement d’un concepteur ? Comment comprendre les félicitations adressées par la commune de Cessens à « Mme veuve Guicherd, de Rumilly » pour avoir conçu et exécuté le monument.

Le monument aux morts jouxte l'église de Cessens (archive Kronos)
Le monument aux morts jouxte l’église de Cessens (archive Kronos)

Il ne faudrait pas croire que les initiatives citoyennes ont été à elles seules capables de résoudre la question financière. Dès 1920, ce sont des commissions spéciales qui se mettent en place pour monter des financements complexes surtout quand le projet est assez monumental.
Les archives départementales de la Savoie se révèlent être d’une importance capitale pour suivre les différentes étapes de ces financements. « La commission spéciale qui sera chargée sous la présidence de M. le maire d’élever le monument » est mise en place pour Albens lors du conseil municipal de janvier 1920. Dans la même délibération on apprend qu’une souscription est immédiatement ouverte dont devront se charger « chaque conseiller municipal dans son hameau respectif ». Les séances suivantes nous font connaître le prix du monument. Le devis estimatif d’un montant de 15 000F est retenu lors de la délibération du mois de mai avant approbation définitive le 12 juin 1921. C’est l’offre de M. Cochet fils, sculpteur en Isère qui sera retenu pour le beau projet ainsi décrit : « Monument commémoratif aux morts de la grande guerre, en pierre de Porcieu Amblagnieu, parements passés à la fine boucharde, arêtes ciselées et polies, poilu de la même pierre, inscription de face en saillie, inscriptions des morts sur plaques polies, conforme au plan annexé… ».
Pour réunir cette importante somme on va avoir recours à un crédit, à une souscription et enfin à la subvention de l’État.
Le vote d’un crédit de 8000F est acquis dès janvier 1920, « inscrit au prochain budget et réalisé au moyen d’un emprunt ».
C’est ce montant de crédit qui va permettre à la commune de calculer le montant de la subvention qu’elle est en droit de demander à l’État. Prenant en compte les barèmes fixés par la loi de finances de juillet 1920 (nombre de tués de la commune, crédit de 8000F…) la commune d’Albens obtiendra la somme dérisoire de 1360F couvrant 9% de la dépense totale.
Aussi, comme pour la plupart des communes de France, c’est l’appel à souscription qui fournira l’essentiel du reste de la somme. Cet effort est salué dans la presse qui publie en juin 1920 les noms des trois cent dix premiers souscripteurs d’Albens (liste dans quatre numéros du Journal du Commerce de Rumilly). On y retrouve toutes les professions, toutes les situations familiales (chefs de famille, célibataires, veuves et veufs de guerre) qui donnent selon leurs moyens 2F pour les plus modestes et jusqu’à 250 et même 500F pour les plus fortunés. En l’espace d’un an, cet élan unanime permet de rassembler 6261F soit 42% du prix du monument.
Ainsi, par le recours au crédit, par l’effort citoyen de la souscription et par l’aide mesurée de l’Éat, les 15 000F parviennent à être rassemblés à l’été 1921. Rien ne freine désormais la construction du monument qui est inauguré dans le nouveau cimetière à la Toussaint 1921.
Aujourd’hui, ces monuments sont en passe d’être des « centenaires ». Les deuils qu’ils matérialisaient se sont éloignés. Il reste la fonction mémorielle. Souhaitons qu’elle ne s’affaiblisse pas en souvenir de tous ces efforts consentis par les femmes et les hommes qui nous ont précédés.

Jean-Louis Hébrard

Les hommes reviennent : la démobilisation automne 1918 / été 1919

Dans notre pays, faire revenir à la vie civile cinq millions d’hommes s’avère être une opération difficile qui provoque beaucoup de mécontentements car le processus s’étale dans le temps sur plus de dix mois.
Voici ce qu’écrit un poilu de Cessens à sa famille en juillet 1919 : « Heureusement que Mr Deschamp, le fameux secrétaire d’état à la démobilisation, prenait toutes les mesures nécessaires pour que toutes les classes de réserves, soient, une fois la paix signée, renvoyés dans leurs foyers, dans les plus brefs délais possibles ! il la copiera celle-là ».
Il est vrai que le gouvernement allait attendre jusqu’en juin 1919 que la paix soit signée avec l’Allemagne (traité de Versailles) pour franchement lancer la seconde vague de démobilisation, de juillet à septembre. La première démobilisation qui s’était déroulée entre novembre 1918 et avril 1919 n’avait permis de faire revenir au village qu’un petit nombre de soldats, soit pour des raisons familiales soit pour un impératif économique. Tel est le cas des cordonniers d’Albens, Favre et Garnier, qui font paraître dans le Journal du Commerce de petits encarts rédigés ainsi « démobilisé, a l’honneur de prévenir le public et son ancienne clientèle qu’il a repris son commerce ».
Dès février 1919, on peut voir l’annonce du médecin d’Albens « Le docteur J. Bouvier de retour des Armées a l’honneur de prévenir sa clientèle qu’il a réouvert son cabinet. Consultations : vendredi et samedi de 8h à 11h, les autres jours sur rendez-vous ».
Ce n’est qu’au long parcours que le soldat rentre chez lui, après avoir rejoint un centre de regroupement puis le dépôt le plus proche de son domicile. Quant aux jeunes classes 1918 et 1919, elles ne seront libérées qu’en mai 1920 et mars 1921.
Tout cela désorganise les régiments qui ne sont plus composés de façon homogène. Les anciens côtoient durant des mois les jeunes recrues. Pour ces vieux chevronnés, le temps est long comme s’en plaint l’un d’eux, en mai 1919, auprès de sa famille : « Aujourd’hui je n’ai pas grand-chose à faire, ce matin nous avons fait l’exercice. Inutile de vous dire si ça me déplaît, surtout qu’il faut manœuvrer avec les classes 18 et 19 ».

C’est à partir d’octobre 1919 qu’on va pouvoir dire que la plupart des poilus du canton d’Albens ont retrouvé familles et villages. Toutes ces années de guerre durant lesquelles ils ont vécu des heures terribles ne facilitent pas le retour à la vie civile. Il n’y a pas comme maintenant de cellule psychologique pour les aider à revenir dans le monde normal des « jours de paix ».
Bien vite ces hommes vont chercher à se regrouper en créant des associations « d’anciens combattants » et à se rencontrer en organisant des banquets. Dès octobre, novembre 1919, le Journal du Commerce annonce ceux qui se déroulent à Cessens, Saint-Ours, Albens, Gruffy, Saint-Félix. Ces banquets sont souvent précédés d’une cérémonie comme on peut le voir le 9 novembre à Saint-Ours : « Les poilus de la commune ont fêté leur retour. À 10 heures du matin, tous se réunissaient pour aller déposer une couronne sur la tombe de leurs chers camarades morts au champ d’honneur. M. Viviand, doyen d’âge prononça devant une foule considérable une patriote allocution. Il rappela en termes émus les évènements de la grande guerre et demanda à tous les assistants de ne jamais oublier ceux qui sont morts pour la France. Un délicieux banquet réunissait ensuite les poilus au restaurant Brun. Après un discours de M. Viviand François fils, la parole est donnée aux chanteurs. Un bal animé termina cette bonne journée. Une quête faite au profit des mutilés de la Savoie a produit la somme de 39F50 qui a été envoyée au trésorier ».
Dans cet article écrit un an après l’Armistice, on relève déjà bien des thématiques qui sont encore les nôtres aujourd’hui. On y parle de la « Grande Guerre », du « devoir de mémoire » et des « morts pour la France », des données qui furent abordées dans le livre « Se souvenir ensemble », publié par la société Kronos.

Si la vie reprend son cours avec un bon repas suivi de chants et d’un bal animé, on n’en oublie pas pour autant l’immense cohorte des mutilés. La France en dénombre plus de 380 000 dont environ 15 000 « Gueules cassées ». On peut se faire une idée de l’importance de ces souffrances dans le canton d’Albens en prenant pour référence les cinquante hommes de la classe 1915. Trois furent victimes des gaz, quatre gravement atteint à la face (nez, joue, mâchoire, perte de la vue) sans parler de cinq d’entre eux atteints d’infections (paludisme, bacillose, cystite) ni des amputés (main, jambe). Peu d’entre eux bénéficient d’une pension, l’État déjà impécunieux préfère distribuer des médailles ou leur laisser le soin de se procurer un casque Adrian avec sur la visière cette belle formule « Soldat de la Grande Guerre – 1914-1918 ».

Amputés de la jambe, de la main dans un hôpital en 1919 (archives privées)
Amputés de la jambe, de la main dans un hôpital en 1919 (archives privées)

On peut lire dans le Journal du Commerce en date du 27 avril 1919 un article expliquant « les modalités de la délivrance du casque-souvenir aux soldats de la grande guerre ». On y précise que « tout miliaire ou famille de tout militaire décédé ayant appartenu à une formation des armées, a droit au casque-souvenir et à une plaquette sur laquelle sont inscrits ses états de service ». De nombreuses familles de l’Albanais possèdent et conservent encore aujourd’hui de tels casques.
Il est toutefois une catégorie de combattants qui n’aura pas droit à ce casque-souvenir. Ce sont les prisonniers de guerre, tous ceux qui furent capturés dès les offensives de l’été 1914. C’est le cas pour trois soldats de la classe 1913 du canton qui se retrouvent en captivité dès la fin d’août 1914. Ils vont passer toute la guerre dans des camps à Stuttgart, Munster ou Leschfeld.

Bandeau d'un journal de camp (archives privées)
Bandeau d’un journal de camp (archives privées)

Un article du Journal du Commerce décrit en novembre 1918 le terrible état qui est celui de ces hommes qui regagnent alors le territoire national : « L’aspect physique de beaucoup de ces rapatriés porte le signe de longues souffrances. Les plus éprouvés sont ceux qui ont vécu de longs mois à l’arrière des lignes, soumis à de durs travaux… Après un court séjour à Nancy, les prisonniers vont être dirigés vers l’intérieur le plus tôt possible ».
Ils ne vont pas bénéficier de la reconnaissance de leurs épreuves souffrant de la comparaison avec les soldats héroïsés.

Jean-Louis Hébrard

Faits curieux et historiques

En 1860, c’est bien connu, la Savoie a été rattachée à La France.
Napoléon III, nouveau maître de notre ancestrale contrée, en fit dresser une carte d’état-major pour et par ses armées, car celles effectuées de 1854 à 1856 par les Italiens laissaient à désirer.

L’orthographe du nom de certaines communes étant restée délicate, M. Louis Pillet, de l’académie des Sciences de Savoie, se proposa de les réorthographier afin de faciliter la tâche aux militaires, aux voyageurs et à l’administration.
Les travaux ont été achevés en 1886. Ainsi la dénomination de nos villages et hameaux, dont l’origine remonte pour la plupart, au XVIIIè siècle, a été en partie modifiée.

Voici quelques exemples de cette opération :
Auparavant, Dressy s’appelait Druissy ; Marline, La Martine ; Lépau, Les peaux ; Orly, Dorlier, et cela en raison d’un sieur François d’0rlier, Seigneur de Montfalcon en 1447 et qui laissa son nom à ses terres.
Futenex qui était « l’un des plus grand hameaux d’Albens » s’appelait, avant 1866, Maison Moliard, et tira son nouveau nom de la présence dans ses parages, d’une « source minérale Ferrugineuse ».
Sur la Biolle, il y eut moins de changements, mais Tarency se nommait Tareusy ; Roasson, Rousson et Longefan, Longefau.
De même à Cessens, les Granges s’appelaient les Gragnats ; à Saint-Girod, Maclin s’appelait Marclens et Épersy s’écrivait avec un « z ».

On ignore encore l’impact que ces transformations ont eu sur les populations : intérêt, indifférence, rejet ?
Toujours est-il que certaines communes ou lieux-dits comme Braille, Saint-Girod, Dominian (1), Piollat (à Cessens), après avoir vu leur orthographe modifiée en haute sphère, n’en ont pas moins gardé aujourd’hui leur ancestrale appellation.

Une preuve que l’homme ne peut pas toujours défaire ce que l’homme a fait.

Gilles Moine
Article initialement paru dans Kronos N° 1, 1986

(1) NDK : Comme indiqué en commentaire de cet article, il faut lire ici « Domian ». Le choix a été fait de garder l’article tel que paru en 1986.

Haute-Combe ou la vie monastique à Cessens au XIIème siècle

NDLR : l’auteur a pris la responsabilité d’écrire le nom de l’abbaye de Cessens, Haute—Combe en deux mots, afin d’éviter toute confusion avec l’actuelle abbaye d’Hautecombe, située sur les bords du lac du Bourget.

L’abbaye d’Hautecombe, lieu de recueillement pour certains et de curiosité pour d’autres, possède un passé qui nous permet, en cette fin du XXe siècle, de mieux comprendre les raisons qui poussent actuellement les moines de la communauté à quitter l’abbaye. Avant de s’établir sur les rives du Lac du Bourget, les moines, venant du Chablais, ont séjourné sur le territoire de la commune de Cessens.

Origine

La fondation de l’abbaye d’Haute-Combe se situe à une époque (fin du XIème siècle) où un mouvement pousse certains moines à revenir aux sources de leur vocation.

Ainsi, en 1075. Saint Robert fonde le Monastère de Molesme (1). C’est de là que vers 1090, deux moines partent pour s’établir dans une vallée calme du Chablais et y érigent, en 1097, l’abbaye d’Aulps. Certains documents nous apprennent que des moines, venus de l’abbaye d’Aulps, s’installèrent à Cessens, avant de gagner les rives du Lac du Bourget.

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Migration des moines à travers les Alpes

Implantation de Haute-Combe à Cessens

Les moines venus d’Aulps élevèrent l’ancien monastère d’Haute-Combe sur le plateau de Paquenôt, situé entre les hameaux actuels de Topis et des Granges.

La Haute-Combe, anciennement appelée Combe de Vandebert ou de Valpert, est située sur le territoire de la commune de Cessens, à une altitude de 675 m (2). Elle est située sur un chaînon jurassien qui s’avance dans l’avant-pays alpin. Cette montagne s’étire du Nord au Sud, sur une trentaine de kilomètres, du Val de Fier à Aix-Les-Bains, sous les noms successifs de Gros Foug (3), Clergeon, Sapenay, La Biolle et Corsuet.
Elle sépare à l’Ouest, la plaine de Chautagne et le lac du Bourget et, à l’Est, le bassin fertile de l’Albanais où se pratiquent depuis des siècles l’élevage et la culture. Il fut longtemps dénommé le grenier à blé de la Savoie.

C’est dans ce cadre, en lisière de la forêt de feuillus qui couvre la montagne, que s’établirent les moines. Cet emplacement correspond bien aux vœux de la vie monastique des religieux qui dans leur quête de solitude fuyaient les terres déjà surpeuplées.

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Abbaye de Saint Jean d’Aulps – Wikipédia / OT Vallée d’Aulps

Fondation d’Haute-Combe

C’est dans ce cadre que les moines d’Haute-Combe menèrent une vie solitaire, se séparant complètement du monde, recherchant la solitude afin de mieux suivre la règle de leur guide Saint Benoit. Ils vivaient par petits groupes dans des ermitages disséminés dans la montagne, autour du monastère.

Il n’existe pas de charte sur la fondation d’Haute-Combe : les moines restant assez indifférents aux soucis juridiques et administratifs découlant de l’incertitude sur la réussite d’une telle entreprise.
Il est donc difficile d’avancer une date concernant la fondation même du monastère. Si l’on en croit un récit anonyme du XVème siècle (document relatif aux origines d’Haute-Combe, Archives de Turin), la fondation d’Haute—Combe remonterait au début du XIIème siècle, en 1101.

« Anonyme turinois (XVème siècle). L’an 1101, quelques hommes animés de l’esprit de Dieu, désirant embrasser la vie érémitique, arrivèrent en un lieu, alors plein d’horreur et de solitude, appelé Hautecombe. Là, Ils bâtirent un oratoire et menèrent une vie sainte et solitaire jusqu’à la fin de l’année 1125 du seigneur, où, suivant les conseils de saint Bernard, qui alors passait dans cette direction, et à cause d’une lumière qui, pendant la nuit, se rendait de l’ancien monastère au lieu nommé Charaia, situé de l’autre côté du lac du Bourget, ils se transférèrent sur cette rive et l’appelèrent Hautecombe, nom du lieu qu’ils venaient d’abandonner. »

Par contre, deux chartes en confirment l’existence ; l’une de 1121 dans laquelle, un certain Gauterin d’Aix donne à Guérin, l’abbé de Notre Dame d’Aulps (1113-1136) « la terre naguère appelée le Fornet et maintenant Hautecombe, située dans le pays de l’Albanais, sur la montagne où se trouve la château de Cessens. »

« Au nom du Seigneur. Moi, Gauterin, je donne à Dieu et à Notre-Dame et à l’église d’Aulps ainsi qu’à dom Guérin, abbé de cette église, pour le salut de mon âme et de celles de tous mes ancêtres, la terre naguère appelée le Fornet et maintenant Hautecombe, située dans le pays de l’Albanais, sur la montagne où se trouve le château de Cessens. Voici les limites de ce lieu. À l’orient, la voie qui, du château de Verdet, passe au pied de cette montagne. À l’occident, du faîte de cette montagne, le cours du ruisseau Vinan qui descend du Grand Foug qui est au sommet de la montagne. À l’aquilon, de ce sommet et du foug par la colline suivante que l’on a coutume d’appeler de Verdet jusqu’à la voie qui passe au pied de la montagne. Au midi, une ligne droite partant du sommet de la montagne où est le foug jusqu’à la voie qui passe au pied de la montagne. Le seigneur Gauterin a également accordé à ceux de ses hommes qui le voudraient de donner à cette église en libre aumône comme de leur propre alleu les terres qu’ils tiennent de lui. Ont approuvé cette donation : les fils de Gauterin, Albert et Guillaume, ainsi que son épouse Guillauma ; Rodolphe, seigneur du Château de Faucigny, ainsi que sa femme, son père et ses fils ; Aymon de Grésy et ses frères, le prêtre Didier et Aymon de Venaise ; le prêtre Borno, qui a en outre cédé des dîmes. Ont signé les témoins suivants : Gantier, vidomne de Rumilly, témoin ; Nantelme, témoin ; Amblard, témoin ; Nantelme et Hugues leur frère, neveux du seigneur Gauterin, qui ont approuvé et ont été témoins ; Pierre, fils de Gauterin, témoin ; Ulric de Mouxy, témoin ; Guillaume des Échelles, témoin ; Girard Arborerius, témoin. Moi, Amédée, comte, j’approuve et je confirme, pour le salut de mon âme et de celles de mes parents, la donation faite à Dieu et à l’église d’Aulps par Gauterin, de terres qui font partie de mon propre alleu. Fait en présence de dom Humbert, évêque de Genève ; de dom Pons, évêque de Belley ; de dom Boson, abbé de Suse. Ont signé les témoins suivants ; Boson d’Allinges, témoin ; Aymon de Briançon, témoin , Albert de Cruseilles, témoin. Et moi, Vivian, par ordre du chancelier Amaldric et sur requête du comte Amédée et du seigneur Gauterin, j’ai écrit cette charte l’an de l’incarnation du Seigneur 1121. »
(Traduction de le charte rédigée en latin en 1121)

La seconde de 1126, dans laquelle, les familles d’Aix, de Savoie et du Faucigny confirment cette donation aux frères d’Haute-Combe.

« 1126. Gauterin d’Aix a fait plusieurs donations aux frères d’Hautecombe, entre autres une terre qu’il possédait dans le pays de l’Albanais, au lieudit Combe de Vandebert et maintenant Hautecombe. Ont approuvé toutes ces donations : sa femme Guillauma, ses fils Albert, Amédée, Guillaume, Aimon et Gauterin, et sa sœur Ermengarde, le comte Amédée, Guillaume de Faucigny et son fils Rodolphe ainsi que les fils de ce dernier, et Louis, fils d’Amédée de Faucigny. Témoin Hugues de Lescheraines et d’autres, l’an du seigneur 1126. »
(Traduction de la charte rédigée en latin en 1126)

Ces chartes présentent un double intérêt :
– Le nom de Haute-Combe apparaît dans les deux, ce qui atteste une fondation antérieure à ces deux dates.
– On peut aussi noter la distinction faits entre les bénéficiaires. D’abord l’abbé d’Aulps, puis les frères d’Haute-Combe ; ce qui démontre le progrès et l’importance prise par la fondation.

Cette fondation est certainement antérieure à 1119 car l’évêque de Genève, Guy de Faucigny (1078-1119) avait conféré à son frère Aymon, l’investiture de plusieurs villages et châteaux parmi lesquels figuraient deux monastères : Bommont et Haute-Combe. Pour vivre en milieu féodal, Haute-Combe devait être reconnue par tous ; ce qui semble le cas puisque la famille Gauterin approuve cette donation ainsi que les Faucigny, les Grésy, le comte de Genève, le comte Amédée III qui ne porte pas encore le titre de Comte de Savoie (a).

L’autorité ecclésiastique reconnaît Haute-Combe, puisque la charte de 1121 stipulait la présence d’Humbert de Gramont, évêque et seigneur de Genève, en effet, Haute-Combe dépendait à cette époque de ce diocèse.

Affiliation à l’abbaye de Clairvaux

Il est importent de revenir un peu en arrière afin de mentionner la fondation en 1098 de l’abbaye de Citeaux (4) par Robert de Molesme (5).
En 1115, Saint Bernard (6), jusque là moine à Citeaux, fonde l’abbaye de Clairvaux (7), qui lui confère l’autorité sur de nombreuses autres abbayes.

À cette époque, l’ordre cistercien est en pleine prospérité et Saint Bernard ne manque aucune occasion de lui gagner de nouvelles recrues. En janvier 1133, Saint Bernard traverse les Alpes pour répondre a l’appel du pape Innocent II. Il rendit visite aux moines d’Haute-Combe et les invita à embrasser, à son exemple, la vie cénobitique (vie communautaire). Sa parole fit impression car les moines d’Haute-Combe décidaient d’adhérer à la réforme de Citeaux. Le 14 juin 1135, Haute-Combe s’affine à Clairvaux. Durant le même été, une petits colonie de moines de Clairvaux rejoint Haute-Combe pour initier leurs frères à l’ordre cistercien. Un peu plus tard, l’abbé Vivien, ancien abbé bénédictin et premier abbé cistercien du monastère, prit le chemin de Rome, certainement afin de faire approuver par le pape l’incorporation d’Haute-Combe à l’ordre cistercien.

Cette affiliation marqua pour les moines d’Haute-Combe le début d’une vie monastique communautaire. Saint Bernard, qui recherchait la solitude pour ses monastères, la craignait pour ses moines.

Transfert d’Haute-Combe au bord du lac

Les raisons qui détermineront les moines de Cessens à s’établir au bord du lac du Bourget ne nous sont pas connues.

D’après le récit anonyme du XVème siècle, une manifestation céleste serait à l’origine de ce transfert. « Une lumière s’élevait de la Combe de Cessens et se dirigeait sur la rive occidentale du lac du Bourget ».
Il est plus vraisemblable que le transfert réponde a un besoin d’isolement plus grand.

Tout comme a Cessens, il n’existe pas de charte relative à la fondation d’Hautecombe à son nouvel emplacement, mais seulement un document qui confirme l’existence du monastère déjà installé. Il n’est donc pas possible de donner une date précise à cette migration.

La seule chose que l’on peut affirmer, c’est qu’ils baptisèrent leur nouvel emplacement du nom de celui qu’ils quittèrent : Hautecombe.

Eric Gaudiez

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« Généalogie » de Haute-Combe à Cessens

Bibliographie

– /Les Origines de l’Abbaye d’Hautecombe/ » de Romain Clair, 1984

– /Histoire de l’Abbaye d’Hautecombe en Savoie/ de Blanchard 1874

Nous remercions Monsieur le Curé d’Albens qui a bien voulu nous prêter le /Livre des Chrétiens/.

La charte du monachisme

Imitant Pacôme, Benoit sa retire à l’âge de 20 ans dans une grotte près de Subiaco et, comme lui, attire de nombreux disciples dont il doit organiser la vie. Il y fonda son premier monastère, puis vers 529 un autre au mont Cassin, en Campanie, où il demeura jusqu’à sa mort.

C’est au mon Cassin, à mi-chemin entre Rome et Naples, que Benoit rédige sa règle. Comme d’autres moines évangélisateurs de l’époque, Benoit ne parcourut pas l’Europe, dont il devait devenir le saint patron en 1964.
Il marque pourtant l’Occident chrétien par le rayonnement de sa règle.
Celle-ci s’inspire de celles de Pacôme, Augustin, Cassien, de Césaire et d’un autre texte anonyme connu sous le nom de « Règle du Maître ». Elle trace un chemin équilibré entre la prière et l’ascèse, entre le travail et l’étude. Si la vie d’Antoine fut diffusée grâce a Athanase d’Alexandrie, la règle de Benoit devint la « charte du monachisme » grâce à l’action du premier pape bénédictin, Grégoire le Grand (540-604).

Elle a pour principe de faire de l’abbaye une vraie famille dont l’abbé est le père. Élu par ses frères, il les aide à « chercher Dieu » dans le travail et la prière. C’est d’ailleurs dans ces deux mots de la devise « Ora et Labora » que se concentra l’ensemble de l’esprit de la règle.

De toutes les règles monastiques, celle de saint Benoit est considérée comme la plus achevée. Elle n’obéit pas pour autant à un plan logique, mais s’attache à l’expérience quotidienne. Elle sa divise en 73 petits chapitres. Au chapitre 2, la description de la charge abbatiale est l’un des plus beaux morceaux de la législation monastique. Saint Benoit y ajoute une énumération de bonnes œuvres qui ne lui est pas propre. Avant de présenter son traité sur l’obéissance, il donne une longue série de vertus et de mises en garde contre les vices que l’on peut rencontrer dans le monastère. Dom Bernard Maréchaux a résumé en ces termes la règle bénédictine : « Saint Benoit présente le monastère sous trois aspects : il est, dit-il, une école du service divin, il est un atelier de bonnes œuvres, il est la maison de Dieu… Une école, on s’y instruit ; un atelier de même ne se conçoit pas sans la direction d’un chef, auquel tous sont soumis, apprentis, ouvriers, contremaîtres ; enfin, la maison de Dieu ne saurait exister sans que Dieu y ait son représentant. Ce maître, ce chef d’atelier, ce représentant de Dieu, investi de son autorité, revêtu de sa paternité, c’est l’abbé. »
(Saint Benoit, sa vie, sa règle, sa doctrine spirituelle, Paris, 1928).

La règle de saint Benoit ne s’applique pas seulement aux hommes. Au pied du mont Cassin, la propre sœur de Benoit, Scholastique, fonde un monastère de femmes. Un peu partout on voit se développer des monastères jumelés. Des exemples existent encore aujourd’hui.

Extrait du Livre des Chrétiens – Tome 6 – Édition Hachette

(1) Abbaye bourguignonne
(2) Le village de Cessens s’érigeait à l’époque plus près du sommet de la montagne à proximité du château qui commandait le passage du col de Cessens. Les ruines subsistent encore, dénommées maladroitement « Tours de César ».
(3) Sur la montagne se dressait un hêtre (du latin fagus : hêtre). Il servait de repère et marquait la limite entre les terres des seigneurs de Cessens et de Châtillon en Chautagne.
(4) Abbaye de Citeaux (Côte d’Or) fondée en 1098 par Robert de Molesme. Ordre de Citeaux (cistercien). Saint Robert fonde Citeaux pour revenir à la règle de Saint Benoit (pauvreté, uniformité, travaux des champs).
(5) Robert de Molesme, moine et réformateur bénédictin, fondateur de l’abbaye de Molesme et de Citeaux.
(6) Saint Bernard : moine de Citeaux, fondateur de l’abbaye de Clairvaux.
(7) Abbaye de Clairvaux (Aube) : abbaye fondée par Saint Bernard en 1115, « sœur jumelle » des abbayes de La Ferté, Pontigny, Morimond

Article initialement paru dans Kronos n°3, 1988

(a) La maison de Savoie possède le titre de Comte dès 1003, mais n’y accolera pas l’indication géographique « de Savoie » avant la deuxième moitié du XIIè siècle.