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Quand les Albanais décidèrent de devenir Français

Octobre 1792 – Vendémiaire an I

Les documents communiqués ci-après sont les procès-verbaux des réunions qui se tinrent à Saint-Ours, Saint-Germain et La Biolle les 10 et 13 Octobre 1792(1).

Au même moment, dans toute la Savoie, des assemblées communales semblables se réuniront pour élire leurs députés à l’Assemblée des Allobroges.

Voyons donc ce qui se passe à Saint-Germain.

PV de réunion en 1792 à Saint-Germain
PV de réunion en 1792 à Saint-Germain

À Saint-Germain, ce samedi 13 octobre 1792, les hommes réunis dans l’église paroissiale ont choisi Antoine Monard pour les représenter (Jean Benoît Braissand et Germain Bernard sont les suppléants). Antoine est un laboureur, c’est-à-dire un propriétaire aisé et instruit (il signe en toutes lettres).

Il se rendra dans huit jours à Chambéry ; là, le dimanche 21 octobre à deux heures de l’après-midi il retrouvera les 660 autres députés et se prononcera pour l’adoption de la Savoie « pour partie intégrante de la République Française ».

Cinq cent soixante-huit communes tirent de même, aucune ne réclame le maintien de l’union au Piémont ; seules trois communes (Le Biot, Pesey, Ontex) envisagèrent une république indépendante allobrogique.

Qui eut l’initiative de réunir cette Assemblée ?

Les Français de Montesquieu, entrés en Savoie le 21 Septembre ? Les Jacobins chambériens regroupés par Doppet à la veille de l’arrivée des français dans un club des Amis de la Liberté et de l’Égalité ?

Il semble qu’à Saint-Germain ce club ait eu un rôle moteur, puisque la réunion est provoquée par le citoyen Devaux membre de la Société des Amis de la Liberté, séante à Chambéry.

L’enthousiasme est évident, la reconnaissance envers la Convention Nationale aussi (c’est elle qui a voulu laisser les habitants libres de décider de leur devenir).

Le curé de Saint-Germain, Pétel, partage la joie de ses paroissiens. C’est alors l’attitude d’une bonne partie du clergé de Savoie… Une semaine plus tard, Monseigneur Conseil et ses chanoines rendront visite à l’Assemblée des Allobroges et célèbreront un office pour elle.

L’unanimité semble régner alors.

Examinons la situation à La Biolle, le même jour, 13 octobre 1792.

PV de réunion en 1792 à La Biolle
PV de réunion en 1792 à La Biolle.

Ici aussi le rôle du citoyen Devaux, commissaire suppléant, et de la Société des Amis de la Liberté, est évident.
Il a certainement amené un modèle de procès-verbal car on retrouve la même construction et les mêmes formules qu’à Saint-Germain.
À noter également la présence du curé Riouttard.

Mais ce qui retient l’attention, c’est la profession des élus.

– un propriétaire aisé, Louis Marie Bouquin, désigné suppléant, mais qui ne signe pas.

– un homme de loi, Sieur Joseph Marie Dimier ; remarquez sa signature : elle dénote d’une grande maîtrise de l’écrit. Ne soyez pas surpris par une telle présence dans le village ; La Biolle est alors à la tête d’un mandement qui deviendra Canton quelques mois plus tard, lorsque la Savoie sera devenue département français.

Joseph Marie Dimier devait jouer le rôle de secrétaire de la Communauté, son influence semble manifeste, on le qualifie de Sieur.

Très souvent, écrit A. Palluel « les villageois choisirent les secrétaires de communautés qui avaient déjà le pouvoir local de fait, d’où une énorme majorité de petits robins assez frottés de pouvoir ».

Bref, c’est dans une assemblée de petits notables, d’avocats, hommes de loi, médecins, propriétaires que Joseph Marie Dimier se retrouvera, une semaine plus tard. Le petit peuple s’est toujours laissé impressionner par les notables, beaux parleurs ; il est des constantes… dans l’histoire !

Au demeurant, ces notables vont accomplir durant la brève existence de l’Assemblée (21-29 octobre 1792) un gros travail de liquidation du passé.
Toutes les lois françaises devinrent applicables en Savoie et les députés votèrent l’abolition de la royauté et le rattachement à la France.
Les biens de l’Église furent mis au service de la nation et ceux des émigrés furent confisqués.
On édicta également la suppression de la noblesse, de la dîme et des droits féodaux, en cours de rachat depuis 1771. La constitution civile du clergé entre en vigueur.

Mais revenons une dernière fois dans l’Albanais, le mercredi 10 octobre 1792, onze heures du matin à Saint-Ours.

PV de réunion en 1792 à Saint-Ours
PV de réunion en 1792 à Saint-Ours

La séance est un peu différente à Saint-Ours : le texte qui la relate, rédigé par Vulliet, secrétaire de la communauté, est plus court.

Le niveau d’instruction semble plus faible ; aucun des citoyens élus ne signe et le président, Joseph Rey (choisi comme étant le plus ancien) doit faire authentifier sa marque.
Claude François Rebresson a été choisi pour député, Pierre Forest et Jacques Mathieu pour « excusants ». On ne dit rien du mode d’élection, mais on sait par ailleurs qu’il était effectué par acclamation.
Ce sont ces citoyens qui, dix jours plus tard, à Chambéry, chargeront une délégation conduite par Doppet et Simond (prêtre né à Rumilly, ayant un rôle actif dans l’introduction des idées révolutionnaires en Savoie), de se rendre à Paris pour demander officiellement à la Convention la réunion à la France.

Réunion qui fut décidée le 27 novembre 1792, au milieu d’un enthousiasme extraordinaire ; vous en jugerez à partir de cet extrait d’un journal parisien, « Républicain ».

« Un second député des Allobroges témoigne de la joie que la réunion de la Savoie à la France va répandre dans son pays.

Le président : Vous venez d’entendre les vives acclamations que cette réunion a excitées dans le temple de la loi. Une union universelle, voilà la gloire de cette heureuse journée. Déjà la nature avait décrété la réunion de la France et de la Savoie. L’Assemblée vient de la décréter comme la nature ; et le seul trône qui existera encore entr’elle, sera celui de la liberté, qui, placé sur le Mont-Blanc, dominera sur la France, la Savoie, et tous les peuples libres de l’Univers. »

Journal « Républicain »
Paris, novembre 1792

En fait, Doppet et Simond ne reçurent pas à Paris un accueil unanimement chaleureux.
Arrivés à Paris le 2 novembre, les députés Allobroges ne furent admis à la Convention que le 11. Il leur avait fallu entre temps persuader les sceptiques et les prudents de la Convention.
Un discours habile de l’Abbé Grégoire, Président de la Convention, fut nécessaire pour que la réunion soit décidée « provisoirement » le 27 novembre ; ce que, écrit A. Palluel « on se gardera bien de souligner aux Savoyards, préférant insister sur l’émotion et la joie des Conventionnels ».(2)

Désormais la Savoie sera associée aux destinées de la France pour plus de vingt-trois ans (1792-1815). Elle devenait le 84ème département de la République sous le nom de département du Mont-Blanc.
En décembre 1792, la Convention envoie quatre commissaires, dont Simond et Hérault de Séchelles, pour organiser la Savoie.

Carte du département du Mont-Blanc en 1793
Carte du département du Mont-Blanc en 1793.

Chambéry devient chef-lieu de département ; ce dernier est divisé en sept districts qui reproduisent à peu près les anciennes provinces.

Ce sont ceux de Thonon (ancien Chablais), Carouge, Cluses (ancien Faucigny), Annecy (ancien Genevois), Chambéry (ancienne Savoie Propre), Moûtiers (ancienne Tarentaise) et Saint-Jean-de-Maurienne (ancienne Maurienne). Le département gardera cette forme jusqu’en 1798, date de la création du département du Léman.

Passées l’euphorie et la relative tranquillité de l’hiver 1792-1793, la Savoie allait se retrouver plongée dans la tourmente révolutionnaire, la guerre avec les monarchies, la terreur, les soulèvements internes ; mais toujours la signification profonde du rattachement à la France resta dans les esprits.

Le procès-verbal de la fête civique qui se déroula à Chambéry en novembre 1793 en témoigne (texte original page suivante).

Tout en conservant ses caractères propres, le peuple savoyard manifeste son inclination pour la France républicaine : « nos rivières même nous indiquaient le cours de nos penchants vers elle »…
Voilà qui annonce l’état d’esprit qui sera celui des savoyards en 1860 :

« Foi dans le progrès qui, pour s’épanouir, requiert la liberté. »

Jean-Louis Hebrard
Article initialement paru dans Kronos N° 4, 1989

Bibliographie sommaire

  • La Savoie de 1792 à 1815 : documents publiés par la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie.
  • Paul Guichonnet – Histoire de Savoie 1960 – Gardet Editeur
    Histoire de la Savoie – Vol. III et IV Ed. Ouest France.

 

1) Archives Départementale de Savoie – Série L 304. Pour Albens, le compte-rendu est introuvable. Il existe pour Saint-Offenge, Grésy-sur-Aix, Rumilly.
2) La Savoie de la Révolution a nos jours. XIXème – XXème siècle Bd. Ouest France

Procès-verbal de la fête civique à Chambéry
Procès-verbal de la fête civique à Chambéry

L’ennemi est là : juin/juillet 1940

Durant les trois semaines que va durer la première occupation allemande de l’Albanais, l’ennemi enterre ses morts à Saint-Germain, tente de pavoiser, installe partout sa force mécanique au risque de susciter parfois des réactions énergiques. Toutefois l’occupant fait tout pour accréditer l’image de la plus parfaite correction.
À l’ombre des pommiers, neuf soldats allemands reposent dans un petit cimetière champêtre à Saint-Germain-la-Chambotte. C’est en fin de journée, le 23 juin 1940, que furent enterrés ici ces soldats tués au cours des durs combats qui se déroulèrent entre Saint-Germain et Villette.

Le cimetière allemand à Saint-Germain-la-Chambotte (archive privée)
Le cimetière allemand à Saint-Germain-la-Chambotte (archive privée)

D’abord sommaire, le cimetière allait être organisé durant les trois semaines d’occupation de l’Albanais (24 juin – 15 juillet 1940). Le comte de Buffières, dans son ouvrage publié en 1942, le décrit longuement : « les Allemands ont laissé derrière eux un petit cimetière à Saint-Germain. Neuf de leurs morts y sont couchés. Placé à côté de l’église, dans un pré, sous deux pommiers, entouré d’une barrière de bois, le cimetière se protège sous une grande croix de bois qui porte l’inscription : GEFALLEN FUR GROSS-DEUTSCHLAND (tombés pour la Grande Allemagne). Le sol autour des tombes est semé de gravier blanc. Chacune des neuf tombes est surmontée de la croix. Il y a là un lieutenant, des sous-officiers et des soldats. Ils appartenaient tous à la 11ème compagnie du 93ème d’infanterie de Magdebourg. L’aumônier militaire allemand qui séjourna à Aix-les-Bains, professeur à Magdebourg, y assura le service religieux pendant l’occupation ».
Un cliché photographique non daté complète la description donnée par le comte de Buffières. Il permet d’apercevoir des détails supplémentaires. Les croix sont toutes surmontées d’un casque d’acier typique des forces allemandes. Sur les montants transversaux des croix, on devine une inscription, probablement le nom du soldat qui repose là. Disposée sur deux ou trois rangées, chaque tombe est bordée par un arbre à fleurs. L’entrée du cimetière est fermée par une simple chaîne.
C’est en rentrant d’un hameau au dessus de Saint-Germain après les combats du dimanche 23 juin, que la propriétaire du terrain derrière l’église découvre les tombes fraichement creusées. Dans un article publié dans la revue Kronos en 1990, l’auteur Michel Germain décrit ainsi la surprise de cette paysanne : « Il est plus de 7 heures du soir. Depuis près d’une heure, on n’entend plus de coups de feu. Peut-être sont-ils partis ? En arrivant chez elle, près de l’église de Saint-Germain, elle trouve toute une section attablée à la cuisine. L’officier se lève à son entrée « La porte était ouverte, Madame… ». Remise de sa surprise, elle pense à ses vaches. L’officier l’autorise à se rendre à l’étable… Les Allemands, vautrés sur des chaises, ou assis par terre, sont visiblement fatigués. Sous les pommiers, à côté de la ferme, ils ont enterré, roulés dans des toiles de tentes, huit des leurs, morts pendant les combats de la Chambotte. Quelques jours plus tard, les Allemands feront planter des croix de bois qu’ils surmonteront de casques ».
Le cimetière sera à nouveau remis en état de 1943 jusqu’en août 1945, lorsque les forces allemandes, occupant toute la France, reviendront dans l’Albanais.

L'église de Saint-Germain (collection privée)
L’église de Saint-Germain (collection privée)

Durant ces journées de juin 1940, dès qu’elles occupent une ville ou un village, les forces allemandes déploient leurs immenses oriflammes à croix gammée. À Saint-Germain-la Chambotte, cette « pratique » va entraîner la vive réaction du curé de la paroisse, l’abbé Bérenger. Le comte de Buffières rapporte l’attitude énergique et digne de l’ecclésiastique : « Les allemands avaient arboré sur le clocher un immense drapeau à croix gammée. Le curé fait remarquer aux amateurs de pavoisement « pour cause de victoire » que le drapeau empêche de sonner les offices. Le drapeau fut enlevé et le capitaine allemand tint à expliquer au prêtre que ce drapeau n’avait pas été mis pour l’ennuyer mais pour fêter l’armistice ». Lorsque la cessation des combats devint effective, le matin du 25 juin, les Allemands demandèrent de faire sonner les cloches à Saint-Germain, le curé s’oppose encore, écrit le comte de Buffières « déclarant qu’il n’était pas le maître de ses cloches et que, hormis pour les cérémonies du culte, il ne pouvait les laisser sonner « sans ordre de l’autorité supérieure ». Et toujours disciplinés, les Allemands s’inclinèrent ».
Dès 1942, le même auteur note la force du refus de l’abbé Bérenger. Il rapporte l’attitude des Allemands qui « lorsqu’ils partirent, avaient acquis une véritable estime pour ce vieillard de 67 ans aux cheveux blancs, énergique et alerte qui n’avait pas craint de leur tenir tête ». Ce prêtre, ancien brancardier de la guerre de 14-18, pourrait, par son attitude ferme face à un occupant énergique, être considéré comme une figure précoce de résistance dans l’Albanais. Déjà en 1990 dans la revue Kronos, Michel Germain écrivait à son sujet : « on n’a pas sonné les cloches pour les Allemands le jour de l’armistice à la Chambotte. Ce pourrait être le premier acte de résistance ».
Pour éviter toutefois des oppositions plus violentes, l’occupant s’efforce d’être d’une grande « correction » avec la population locale. « Il faut le dire : d’une façon générale » écrit Maurice Bonnard, journaliste au Petit Dauphinois, « la population ne se plaint pas outre mesure des rigueurs de l’occupation qu’elle subit. Si on signale de ci de là quelques excès, on ajoute presque toujours que lorsque ces excès sont signalés aux officiers allemands, ceux-ci s’empressent de punir les coupables et de faire rendre justice aux habitants qui ont été lésés ».
Lorsque les forces du Reich occuperont à nouveau la Savoie en 1943 dans un contexte militaire plus tendu, « l’attitude correcte » de 1940 ne sera plus de mise et laissera la place à la souffrance et à l’horreur.

Jean-Louis Hebrard