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Tuilerie Poncini, s’adapter au monde de l’entre-deux-guerres

Après la Grande Guerre, la tuilerie Poncini va poursuivre une progression économique amorcée quarante plus tôt lorsque Joseph Poncini, venu du Tessin, s’installe à Braille près d’Albens. Lorsqu’il décède en 1918, ses fils reprennent le flambeau et vont adapter l’entreprise aux conditions nouvelles des années 20.
À Braille, l’usine exploite une grande poche d’argile à côté de laquelle furent implantés avant la guerre les fours, séchoirs et ateliers mécaniques de type Montchanin. Deux grandes cheminées signalent désormais la tuilerie à des kilomètres à la ronde. Elles figurent en bonne place sur les photographies et cartes postales éditées à l’époque.

Carte postale traditionnelle (archive Kronos)
Carte postale traditionnelle (archive Kronos)

La proximité de la gare d’Albens est un atout pour assurer la livraison d’importantes quantités de briques et de tuiles en direction des départements voisins ou plus éloignés. Une partie des cinq millions de produits sortant chaque année de la tuilerie est acheminée vers la gare par une locomotive routière. Pour maintenir sa progression, l’entreprise innove. Dès 1918, elle met au point un système de brique creuse à propos duquel la revue « La Céramique » donne les précisions suivantes : « cette brique creuse en forme de prisme triangulaire fabriquée en céramique, ou terre à brique, sert à construire en ciment armé des planchers-plafonds, des murs, et à édifier, au besoin, une maison entière ».

Extrait de la revue technique (archive en ligne)
Extrait de la revue technique (archive en ligne)

Dès 1920, l’entreprise est régulièrement présente dans les allées de la foire de Chambéry où l’on remarque son stand devant lequel, précise le journaliste du Petit Dauphinois, « nous trouvons une affluence considérable de visiteurs s’intéressant à la très belle et très complète exposition de tuiles de tous modèles et pour toutes toitures ». L’année suivante, le même journal se fait l’écho du succès de cette vieille Maison savoyarde « qui s’est signalée depuis peu à l’attention de la grande industrie du bâtiment par sa fabrication de premier ordre ».
L’entreprise aurait pu être lourdement affectée en août 1923 par le terrible incendie qui détruisit complètement l’immense séchoir et les 65 000 tuiles qui y étaient entreposées. Heureusement, comme le relate la presse locale : « la sirène de l’usine donna aussitôt l’alarme. Les pompiers d’Albens, Saint-Félix, Bloye et Saint-Girod se transportèrent immédiatement sur les lieux et avec le concours de la population purent préserver les machines de grande valeur qui se trouvent dans le même bâtiment ». L’incendie maîtrisé, le redémarrage se fit assez rapidement, « tous les bâtiments annexes à l’usine n’ayant pas été détériorés ». L’année suivante, les anciens séchoirs en bois furent remplacés par un séchoir à vapeur, plus performant et plus sécurisé. Après cet « accident industriel », la presse s’intéresse au devenir des ouvriers pour lesquels « on espère que le chômage sera de courte durée ».
La tuilerie au même titre que l’industrie fromagère de Saint-Félix est alors un gros employeur. Dans un article de 1926, on apprend qu’elle « occupe 40 ouvriers dont 13 italiens ». Après la Grande Guerre, la France démographiquement affaiblie fait appel à l’immigration pour compenser le manque de main-d’œuvre. En Savoie et Haute-Savoie, les italiens prennent la première place. En 1921, un traité franco-italien avait prévu que les mêmes avantages sociaux soient accordés tant aux travailleurs français qu’italiens. Toutefois ces derniers se montraient malgré tout moins exigeants.

Francs des années 30 (collection privée)
Francs des années 30 (collection privée)

Mais en 1926 à la tuilerie, des raisons monétaires viennent bouleverser ce fragile accord. Mussolini, au pouvoir en Italie, mène une politique de forte réévaluation de la lire. Par rapport à la monnaie italienne, le franc se déprécie. Les ouvriers italiens, payés en francs, perdent au change lorsqu’ils envoient au pays une aide à la famille. Ils vont se mettre en grève pour être payés en lires. Le 2 mai 1926, un court texte du Journal du Commerce relate ainsi la conclusion du conflit : « les 13 ouvriers italiens faisant partie du personnel de la Maison Poncini ont bien demandé à être payés en lires, mais cette manière de voir a été refusée par la Maison, qui a toujours payé ses ouvriers en francs français, même quand la lire oscillait entre 60 et 70. Vu l’augmentation du coût de la vie, la Direction a consenti au relèvement des salaires, et, après entente avec son personnel, le travail a repris aussitôt ». Le Petit Dauphinois rapporte la même information que le journal de Rumilly. Tel n’est pas le cas de l’Humanité qui laisse entendre que tout n’a pas été aussi facile en précisant que « la direction se borna à leur accorder une augmentation de 0,10fr, portant le salaire horaire à 1fr80. Les grévistes, ayant accepté, rentrèrent le lendemain, sauf un, qui fut renvoyé ». Avec cette « grève d’Albens », on voit comment dans les années20, des décisions monétaires extérieures pouvaient déjà perturber la marche d’une entreprise locale.
La tuilerie allait par la suite devoir affronter la crise économique et sociale des années30. Toutefois, c’est la géologie qui devait la confronter à une difficulté majeure. La belle poche d’argile de Braille s’épuisant, il fallut chercher dans les environs un matériau de qualité équivalente. Hélas, les essais ne furent pas très concluants, ouvrant une période plus difficile qui allait conduire vingt ans plus tard à la disparition de l’entreprise.
Aujourd’hui, l’Espace patrimoine à Albens présente une belle collection des produits de la tuilerie. Le revue Kronos propose un article sur son histoire.

Jean-Louis Hebrard

La ronde des fours… Et des fourches

Les marcheurs de la ronde des fours d’Albens, le dimanche 30 juillet, furent nombreux à s’intéresser au stand de Kronos au bassin de Braille. Ils purent faire connaissance des revues, des livres et des flyers que leur distribuaient les membres de l’association annonçant le « parcours découverte » des vestiges d’Albinum (Albens dans l’antiquité) proposé dans le cadre des journées européennes du patrimoine les 16 et 17 septembre 2017.

Les moules des fourches
Visite des marcheurs sous le bassin de Braille

À côté du stand de Kronos, toujours sous le bassin de Braille, se dressaient des moules flanqués de leurs fourches en bois en cours de fabrication. C’est ainsi que la plupart des marcheurs apprenaient l’existence de l’entreprise Édouard Verguin de Saint-Félix qui façonna des fourches en frêne jusqu’en 1949. Il fit son apprentissage chez Jean-Pierre Conversy de Saint-Girod qui lui aussi en fabriquait (voir revue Kronos n°1 article Maryse Portier). Sa formation terminée, il prit la succession de son père qui dans la foulée arrêta sa fabrication de râteaux en bois.
Il choisissait lui-même ses frênes sur pied. Une fois abattus, ils étaient découpés à la battante (scie) puis séchés, de la découpe naissait une planche d’environ 2,50 m de long sur 6 cm de large et 3 cm d’épaisseur. Deux coups de scie à une extrémité de 70cm donnaient naissance aux dents de la fourche. Le futur outil se dessinait déjà. La fourche était placée ensuite sur un moule équipé de 4 coins mobiles qui façonnaient la courbure du manche et des dents ainsi que leur écartement grâce à la souplesse que la vapeur et l’eau bouillante procuraient au bois. Les coins étaient poussés à l’aide d’un maillet, à la demande. Parvenu à sa forme définitive en état brut, cette fourche était retirée de son moule, on l’affinait à l’aide d’un « kté paryeu » (une plane) et une râpe à bois.

Les moules des fourches
Les moules des fourches

Édouard Verguin développa son entreprise. 6 à 7 employés fabriquaient ces fourches vendues non seulement dans les petites fermes de l’Albanais et les environs, mais même jusque dans le midi de la France où il effectuait des livraisons avec son camion. Cette entreprise, très connue à l’époque, s’arrêta brutalement le 30 novembre 1949. Une chaudière à gaz de bois explosa. Édouard Verguin, grièvement blessé, décéda 3 jours plus tard. Cet évènement tragique ne doit pas faire oublier que cet atelier a duré de nombreuses années et représentait un travail essentiel à l’activité paysanne de l’époque.
Ce fût, pour bon nombre de randonneurs, l’occasion de replonger dans leur enfance ou leur jeunesse passée dans la ferme des grands-parents ou des parents où les foins étaient tous fait à la fourche. Chemin faisant, ils remuèrent à la fourche leurs souvenirs des fenaisons d’antan.
Merci à Ninette, André, Christiane les enfants d’Édouard Verguin et à Bertrand son petit-fils de nous avoir rappelé ou fait connaître ce bel ouvrage artisanal.

René Canet

La tuilerie Poncini

Fils d’une très vieille famille du Tessin en Suisse, Joseph Poncini, qui dut interrompre ses études d’architecte à la mort de son père en 1860 a l’âge de 22 ans, choisit d’émigrer vers la France (qu’il adorait) afin de trouver une situation. En effet, le Tessin à cette époque offrait peu de travail sur place. Bon nombre de ses habitants émigrait vers l’Amérique, la Russie, la France ou l’Italie.

Il avait une passion : la céramique. Depuis Genève, il partit prospecter des terrains, cherchant de l’argile. Joseph Poncini possédait l’art de fabriquer des objets en terre cuite, c’est à Thônes, en Haute Savoie, qu’il trouva le premier filon d’argile de bonne qualité. Il se mit à construire un four pour fabriquer quelques échantillons, mais le décor ne lui plaisait pas. Il fit venir son frère pour lui demander conseil mais celui-ci ne fut pas davantage séduit par le pays. Il dit à Joseph : « si tu veux rester ici, reste ! mais moi je repars ».

Notre aventurier repartit lui aussi, longeant la voie ferrée à la recherche d’un autre filon d’argile, son matériel de fouille sur le dos, poursuivant son chemin (de fer). C’est à Albens qu’il trouva « Savoie » vers Braille. En effet, il découvrira une poche d’argile à l’emplacement du « creux » qui sert aujourd’hui de réserve d’eau au dépôt pétrolier. C’est là qu’il choisit de s’installer, faisant revenir son frère qui, bien qu’ayant des engagements en Amérique accepta de l’aider pendant un an.

Un premier four fut construit à l’emplacement de ce qui était le bureau avant d’être l’habitation de 1a famille Poncini. Ce four fut monté en briques non cuites ; c’est lorsqu’il eut sa forme définitive que Joseph Poncini fit la première flambée pour le cuire. Dans ce four notre Briquetier fabriquera l’ensemble des matériaux briques et tuiles qui serviront à construire la tuilerie.

poncini
Le Ventre… de la tuilerie

Il partira dans son Tessin natal l’année suivante pour se marier. Revenu à Albens, avec son épouse, il se remit au travail. Brique après brique, la tuilerie se construisit. Même s’il est difficile d’avoir une certitude absolue sur l’origine de la première main d’œuvre utilisée, il semblerait qu’elle était locale. En effet, plusieurs enfants ou petits enfants d’Albanais de vieille souche pourraient témoigner que tel ancêtre a travaillé à la « tiolire, » tuilerie en patois, à partir des années 1880. Cette main d’œuvre d’origine paysanne (habituée à travailler la terre de façon un peu différente…) a été très importante à la fin du 19è siècle et au début du 20è, certainement une centaine d’ouvriers. À cette époque, tout était fait à la main, voire même avec le pied puisque c’est ainsi que la terre était pétrie.

Les chevaux servaient à remonter la terre de la poche, à transporter les briques ou tuiles de la tuilerie à la gare d’Albens (en passant par le chemin qui longe la voie ferrée) ou encore à livrer les clients des environs avec des chariots équipés de roues à bandages.

Vraisemblablement la machine à vapeur dut faire son entrée à la tuilerie vers 1911 car c’est à cette date que l’on situe la construction de la grande cheminée, haute d’une quarantaine de mètres (sans certitude). Une plus petite existait déjà, certainement celle des fours. Avec la vapeur, la mécanisation fit son apparition à la tuilerie, le pétrissage ou malaxage et le laminage de l’argile puis la filière qui conduisait à la fabrication des tuiles ou des briques se mécanisèrent. On peut imaginer ce que la mécanisation a apporté dans l’évolution de la tuilerie. Si bon nombre d’Albanais travaillait également à 1a tuilerie, des émigrés italiens y travaillèrent également. Ceux-ci devinrent de plus en plus nombreux au fil des années.

Difficile aussi de donner une date précise à l’arrivée de cette magnifique locomobile à vapeur que l’on appelait la Routière, utilisée en renfort ou en remplacement des chevaux. Elle faisait elle aussi, la navette jusqu’à la gare d’Albens d’où partaient la plupart des matériaux fabriqués à la tuilerie et qui étaient acheminés principalement dans les deux Savoies, et même dans le Jura.

Tirant ses chariots chargés de briques, elle fit un voyage jusqu’à la retenue du Val de Fier, se déplaçant à la vitesse d’un cheval au pas. Cette machine à vapeur du même type que celles qui faisaient tourner les batteuses était en plus motrice. Elle se composait de deux grosses roues métalliques munies de crampons pour les roues motrices et de deux plus petites pour la direction.

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Elle a « FIER » allure

En 1918, Joseph Poncini, l’aventurier constructeur meurt. Deux de ses enfants, Florentin et Joseph lui succèderont à la tête de la tuilerie. Si des italiens étaient déjà présents à la tuilerie avant cette date, c’est à cette période que l’on assistera à l’arrivée plus marquée de ces travailleurs italiens. Par connaissances ou relations, la famille Poncini partit chercher de la main d’œuvre en Italie du Nord, surtout.

Les premières années, ces ouvriers venus travailler ici repartaient chez eux vers Noël rejoindre leur famille. Ils revenaient à Albens autour de Pâques. Ils étaient d’excellents agents recruteurs auprès de leurs frères, cousins ou voisins pour venir travailler à la tuilerie. Ils mangeaient à la cantine et dormaient dans un dortoir, la cantine était un lieu de rassemblement et de rencontre pour tous les ouvriers et plus particulièrement pour les émigrés.

De 1860 à 1920, les témoignages recueillis comportent une part d’imprécisions, donc d’erreurs possibles et pour cause : il semble bien qu’aucune personne ayant travaillé à la tuilerie avant 1920 ne soit encore vivante. Le témoignage de Fernand Poncini (fils de Florentin) mort en 1982 aurait été ici tellement précieux.

Les ouvriers italiens de plus en plus nombreux, bien qu’il subsiste toujours une main d’œuvre locale, manifestèrent l’intention de faire venir leur famille ici et de s’installer définitivement dans l’Albanais. Ce désir entraîna la construction d’habitations dans la périphérie de la tuilerie. C’est ainsi que des familles très connues aujourd’hui ont pris racine à Albens ou aux environs parmi elles : Les Caviggia – Les Papinutti – Les Morello – Les Feltracco – Les Beluffi – Les Forner – Les Bottero – Les Moreschi – Les Carraro – Les Antonel – Les Colla – Les Grando – Les Copparoni – Les Ganéo et d’autres encore qui se sont installées plus loin.

La famille Caviggia arriva en 1920. Madame Caviggia (la mère de Mme Yolande Moine) devint la gérante de la cantine. En été 1923, un important incendie apporta un changement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ce bâtiment. On le verra par la suite. Comme on l’a déjà vu, la poche de très bonne argile fut le point de départ de la construction de la tuilerie. Toute l’usine fut construite dans la logique des opérations nécessaires à la transformation de l’argile brute en briques ou en tuiles. La terre glaise était remontée avec des wagonnets roulant sur rails et tirés par Bibi. Bibi, c’était le nom du dernier cheval de la tuilerie. Ce Bibi, dira Pio Papinutti, avait une telle habitude de son travail qu’il effectuait les manœuvres nécessaires à la remontée de la terre sans que l’on ait à le commander. Pio en parle avec beaucoup d’émotion. Un petit tracteur à pétrole roulant aussi sur rails viendra progressivement remplacer Bibi. Les wagonnets étaient déchargés sous un hangar dans une trémie munie d’une vis sans fin qui amenait la terre dans les broyeurs ; elle était ensuite laminée et passait enfin dans la filière d’où elle ressortait en briques ou en tuiles. Ces produits étaient amenés aux séchoirs, dehors dans un terrain vague appelé « gambette » pour les briques et au séchoir intérieur pour les tuiles. Le séchage terminé, ces matériaux étaient empilés dans les fours. Eugénio Beluffi avait été recruté en Italie comme « empileur » de métier, en effet l’empi1age des briques ou des tuiles à l’intérieur des fours relevait d’une technique tout à fait particulière, elle conditionnait la réussite de la cuisson. Seul un homme de métier pouvait remplir cette tâche. Eugénio Beluffi était de ceux-là !

tuileries
Les bâtiments au début du siècle

Avant l’incendie de 1923, le séchoir à tuiles était au-dessus des fours, c’est ce qui fut à l’origine de l’incendie, car les tuiles étalent posées sur des caillebotis en bois, une bouche d’alimentation d’un four qui n’avait pas été refermée mit le feu à ces caillebotis et le communiqua à la toiture. La reconstruction qui suivit l’incendie permit d’agrandir les fours et d’aménager le séchoir à proximité de la machine à vapeur. L’aspect extérieur de la tuilerie changea aussi, notamment la toiture.

Si l’argile était un élément primordial pour la qualité des produits, la cuisson en était un autre tout aussi important. C’était certainement pour cette raison qu’une sorte de rite était né avec l’allumage des fours.

Attilio Forner, le dernier « chauffeur » des fours, évoque ce passé avec précision. Il préparait le foyer avec une fascine ou fagot et du bois, il attendait l’arrivée de Joseph Poncini (le dernier Patron de la tuilerie) car c’était à lui que revenait la responsabilité de l’allumage. Avant de frotter 1’allumette, le Patron et Attilio faisaient le signe de croix comme si ils voulaient se rassurer, que tout irait bien jusqu’au bout. Les fours nécessitaient une surveillance et une responsabilité constantes. Des distributeurs automatiques de charbon avaient considérablement réduit le travail manuel, car auparavant l’alimentation du feu se faisait à la pelle. Les fours restaient allumés jusqu’à onze mois d’affilée. On devrait plutôt dire, le feu restait allumé plusieurs mois. Lorsqu’un four était chauffé, environ durant 15 jours, entre la cuisson et le refroidissement, le feu était « poussé » plus loin à un autre four et ainsi de suite. Les briques ou les tuiles, une fois refroidies, étaient stockées dans la cour. Le fonctionnement des fours nécessiterait a lui seul tout un article.

Après la mort de Florentin, en 1934, son frère Joseph restera le dernier Patron de l’usine. Un tracteur latil (quatre roues motrices et directrices) avait remplacé la Routière depuis près de 20 ans. La réserve de bonne terre s’épuisait peu à peu, il fallut chercher de l’argile ailleurs, on en trouva à St Ours et à Bloye, plus tard à Dressy. Cette nouvelle terre était mélangée à la bonne. Celle de St Ours se révéla de mauvaise qualité, elle contenait de la pierre à chaux, mais ce fut une fois les matériaux utilisés que l’on se rendit compte de l’incidence de cette pierre à chaux sur la qualité des produits. La famille Poncini dut rembourser bon nombre d’appartements qui avaient été construits avec ces matériaux défectueux.

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Un coin des ateliers

Le sifflet de la machine à vapeur continuait de rythmer la vie de la tuilerie et aussi celle de la campagne voisine, le matin, on l’entendait à l’heure « d’attaquer » le travail ; a midi, pour signaler que c’était l’heure d’aller manger. Les paysans qui à l’époque travaillaient avec les bœufs ou les chevaux dans les champs entendant siffler midi disaient : « é mijo a la tiolire é l’hore d’alla goutâ ». Jusqu’au Bibi qui activait le pas lorsqu’il entendait lui aussi siffler midi pour se rendre à la cantine – enfin presque – car il s’arrêtait chaque fois, en passant devant la porte de la cantine sachant qu’il y avait toujours quelqu’un pour lui donner une sucrerie avant de rentrer à son écurie toute proche. Avec l’arrivée des familles italiennes, le travail des femmes fit son entrée à la tuilerie. Toute une vie de village allait se créer peu à peu ici. Il n’était pas rare de voir le soir venu, quand il faisait beau et chaud, tous ces Italiens se retrouvant dans un pré pour chanter. Madame Tachet (petite fille de Joseph) dira volontiers que son enfance fut bercée par ces chansons italiennes. Parfois, ils venaient jusqu’à Braille et c’était autour d’un tara de bidoyon qu’ils reprenaient leurs chants. Le dimanche autour d’un terrain de boules c’était l’ambiance des jours de fête. Justine Forner, la dernière cantinière ne chômait pas ce jour-là. Il y eut même un pèlerinage dans les années 50 à la tuilerie en l’honneur de de Notre Dame de Lorette, ils furent très nombreux les Italiens ce jour-là à la Tuilerie. Si toute une vie de village s’était créée ici, celle de Braille s’en trouva également marquée. Les habitations qui avaient été construites pour accueillir les familles ne furent pas assez nombreuses. C’est ainsi que toutes les maisons libres de Braille ont été louées par ces familles. Très vite, des liens se nouèrent, la plupart de ces émigrés italiens était d’origine paysanne ; à la fin de leur journée de tuilerie, ils donnaient des coups de main dans telle ou telle ferme. C’était pendant le « pinglage » du tabac à la veillée que l’on apprenait à se connaître. Des dons en nature servaient de paiement. Le dimanche aussi, on se retrouvait dans une cour de ferme pour jouer aux quilles, le tara de bidoyon n’était pas loin. Beaucoup d’anecdotes et bons souvenirs ont été évoqués par tous ceux qui ont témoigné pour cet article, tous ont dit que c’était le bon temps. Les gamins que nous étions dans les années 50 auraient aussi de bons souvenirs à évoquer, le dimanche nous nous retrouvions dans la réserve d’argile pour jouer au petit train avec les wagonnets, nous aimions les faire dévaler la pente à grande vitesse ; les aiguillages nous permettaient de varier le trajet. Mais voilà ! Joseph Poncini apercevant les lundis matin les wagonnets déraillés ou renversés venait faire un petit tour (sur notre circuit) le dimanche après-midi. « Sacré pétard, » nous criait-il, ce qui provoquait la fuite dans les roseaux de toute la bande de gamins. Qu’il était bon ce verre de limonade (qui coûtait 20 centimes), que nous buvions à la cantine une fois par an lorsque nous revenions de la blache (l’herbe des marais utilisée pour la litière des vaches) à cette époque nous aurions bien aimé qu’il y eut plusieurs coupes de blache dans l’année.

Un jour l’été de 1962, le sifflet de la tuilerie se fit entendre une dernière fois, il n ressemblait à un glas. Il est vrai aussi, que nous les paysans, il y avait déjà longtemps que nous n’entendions plus sonner « mijo », les tracteurs avaient remplacé les bœufs et les chevaux.

L’imposante centenaire qui faisait partie de l’univers Albanais ne pût résister aux coups de dynamite ou de bulldozer en 1964, seul subsiste aujourd’hui le bâtiment qui sert de bureau aux établissements Taponnier et qui était la cantine. Son dernier patron, Joseph Poncini lui survivra 10 ans.

Les citernes du dépôt pétrolier occupent le terrain aujourd’hui

René Canet

P.S. : Merci aux personnes qui ont témoigné : Mesdames Juliette Tachet, Olga Poncini, Yolande Moine, Messieurs Victor Tachet, Pio Papinutti, Henri Canet, Attilio Forner ainsi que les témoins indirects.

Article initialement paru dans Kronos N° 2, 1987