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Éditorial – Kronos 7, 1992

Le mot du Président lors de l’Assemblée Générale du 20 mars 1992

L’année 1991 a été placée sous le signe des contacts. Une année fort active et fructueuse sur le plan intellectuel qui nous a mis en relation avec les sociétés d’histoire des deux départements ; nous a conduit à entretenir une correspondance suivie avec chercheurs, historiens, ou particuliers amateurs d’histoire locale.

À une époque où la préservation du patrimoine et de l’environnement prend un caractère d’urgence, Kronos a bien sûr son rôle à jouer. La société n’a certainement pas les moyens de s’impliquer dans toutes les opérations de protection, mais elle peut y concourir par l’information et la sensibilisation à travers ses articles et ses activités.

Cette année encore, nous avons essayé (et réussi, nous l’espérons) de faire œuvre utile pour conserver dans notre patrimoine culturel ce que nous avons de plus précieux : la mémoire.

Vous lirez, certainement avec intérêt, les articles que nous vous avons préparés. Ils appelleront, peut-être de votre part des remarques constructives ou vous donneront des idées d’articles. N’hésitez pas à prendre contact avec l’un des membres du bureau. C’est avec votre aide que nous pourrons progresser et aller plus loin dans la recherche de notre histoire.

Une note triste : un de nos plus fidèles adhérents, des plus passionnés, nous a quittés ces dernières semaines. Monsieur le Comte De Mouxy De Loche fût toujours pour nous un concours précieux dans nos recherches, nous faisant partager son enthousiasme pour l’histoire et l’archéologie. Sa disparition a attristé toute la société Kronos.

Pierre Lantaz
Jean-Louis Hebrard

Albens au XVe siècle

Avant les affranchissements de la fin du XVIIIe siècle par les communautés rurales qui rachetèrent les droits seigneuriaux auxquels elles étaient astreintes, beaucoup de paysans savoyards n’étaient pas propriétaires à part entière des terres qu’ils travaillaient : ils les tenaient des seigneurs qui, eux, étaient les maîtres du sol.

Un terrier, ou registre des reconnaissances conservé à la Bibliothèque Municipale d’Annecy (Bonlieu), nous donne l’occasion de montrer dans quelles conditions les paysans de l’Albanais exploitaient leur terre dans la première moitié du XVe siècle. Ce recueil contient 21 reconnaissances et 9 actes d’albergements passés entre 1409 et 1449 en faveur de De Mouxy d’Albens(1) par des habitants des paroisses de Marigny, Bloye, La Biolle, Saint-Germain, Epersy, Massingy, Saint-Girod, Grésy et Albens (hameaux d’Ansigny, Pouilly, Marline, Les Granges et Les Croutaux). Parmi ces paysans, on relève les familles suivantes : Croutaux, Vinet, Bouvier, Termier, Durier, Forestier, Alard, Michel, Balli, Boula, Monnet, Regnet, Bissel, Ferrard, Jacenin, Vergnet, Aubepine et Mermet.

Elle pouvait tenir au statut de paysan. À côté des hommes libres existaient des individus qui dépendaient dans leur personne d’un seigneur, les taillables. Les membres de la famille Coutaux étaient ainsi « hommes liges et taillables à merci » des De Mouxy d’Albens ; en sus des servis, ils acquittaient une redevance marquant cette dépendance personnelle, la taille(2). Surtout, ces hommes étaient dans l’incapacité juridique de tester en toute liberté, ne pouvant transmettre leur tenure qu’à leurs enfants. À une date qui n’est pas précisée dans le terrier, un certain Guichard de Droisy, taillable d’Aymon De Mouxy, mourut sans descendance, ses terres furent donc échues à son maître.

Comptes de la Châtellenie de Cessens et Grésy vers 1427. Rédigés en latin, on lit : « Comptutus Nobilis Jacobi » (Compte de Jacob, Seigneur de …)
Comptes de la Châtellenie de Cessens et Grésy vers 1427.
Rédigés en latin, on lit : « Comptutus Nobilis Jacobi » (Compte de Jacob, Seigneur de …)

Mais d’autre part, l’échute frappait certaines parcelles réputées taillables que l’exploitant soit libre ou non. Le fait fut par exemple précisé dans la reconnaissance passée en 1423 par Péronet Vinet de Marigny : celui-ci n’était pas taillable des De Mouxy mais le pré qu’il tenait d’eux était soumis à l’échute. Entré en possession de la parcelle échue, le seigneur pouvait choisir de l’exploiter lui-même, mais en général, il s’empressait de l’alberger, c’est-à-dire la confier à perpétuité à un autre paysan. Le contrat d’albergement rappelait le montant des servis à acquitter au nouveau tenancier qui devait en outre verser au seigneur un droit d’entrée en jouissance appelé introge, de montant beaucoup plus substantiel que la redevance annuelle. En voici un exemple ; ayant recueilli la terre de Guichard de Droisy l’avons déjà vu, Aymon de Mouxy en albergera une partie (une vigne, un champ et un bois-châtaignier situés à Ansigny) à Jeannette, fille de feu Mermet de Pérouse en 1423, contre un bichet de froment et un quart de châtaignes de redevance annuelle outre l’introge de 55 florins d’or de bon poids.

Il faut enfin souligner une particularité de la seigneurie des De Mouxy d’Albens : leurs taillables n’entraient pas directement en possession de la tenure paternelle, mais seulement ensuite d’un albergement. Ainsi, en 1448, les frères Claude, Pierre, Jacquemet et Jean Croutaux durent-ils verser chacun cinq florins d’introge aux nobles De Mouxy pour entrer en possession des terres laissées par leur défunt père Jean. Le fait mérite d’être souligné puisque cet usage n’avait pas cours dans la plupart des autres seigneuries ; le taillable jouissait de la tenure de son père sans avoir à payer l’introge.

Les reconnaissances ne permettent pas à coup sûr d’évaluer l’étendue des terres qui relevaient des De Mouxy puisque nous ne savons pas si ce registre est complet, s’il décrit la totalité de leurs droits fonciers. En tout cas, à la lecture du registre, leur domaine apparaît très modeste puisque chaque paysan ne reconnut tenir des De Mouxy qu’une à trois parcelles, généralement de petite taille : vignes de quelques fossorées, champs, prés, bois-taillis ou bois châtaigniers excédant rarement la setorée(3) de pré en 1415 à deux journaux de terre et deux tiers de setorée de pré en 1423 pour des reconnaissances.

En échange de la jouissance des biens-fonds, le paysan versait au seigneur une redevance annuelle appelée servi exigible en nature, en argent ou les deux à la fois, de montant généralement modeste. Par exemple, 17 deniers en 3 parcelles totalisant une setorée et demi. 8 deniers et 1 quart (mesure de capacité) de froment « à la mesure de Montfalcon » en 1423 pour 2 setorées de pré. Un veissel (mesure de capacité) d’avoine « à la mesure de capacité » en 1424 pour un journal de bois-châtaignier.

Plutôt qu’un véritable loyer, le servi marquait symboliquement le droit du seigneur. De son vivant, le paysan disposait de sa tenure à peu près comme bon lui semblait ; le paysan pouvait vendre l’immeuble. Ainsi, en 1424, Nicod Michel de Mognard reconnut tenir des De Mouxy un bois-châtaignier qu’il avait acheté à Pierre Durand d’Epersy. On sait qu’à cette occasion, le seigneur prélevait un droit de mutation appelé « lod » dont le montant était proportionnel au prix de vente, généralement un sixième.

D’autre part, la concession des terres était perpétuelle ; autrement dit, la tenure se transmettait d’une génération à l’autre. Cependant, cette faculté de succession était réduite car bien souvent, seuls les enfants pouvaient recueillir l’exploitation et celle du paysan mort sans descendance retournait de plein droit au maître ; on disait qu’elle était commise sans échute. Cette « confiscation » advenait pour deux raisons différentes.

paysan_taillable

Exemples de servis dûs lors des reconnaissances :

  • deux deniers pour un tiers de setorée de pré en 1415
  • un tiers de quart (mesure de capacité) de noix en 1422
  • dix deniers et un sixième de quart de noix
  • douze deniers et un sac de noix
  • huit deniers et un quart de froment à la mesure de Montfalcon en 1423
  • dix-sept deniers en 1415
  • un veissel (mesure de capacité) d’avoine à la mesure de Grésy en 1424

Exemples de servis dûs lors d’albergement :

  • cinq quarts de froment et 1/4 de poule (!) en 1417
  • un quart d’avoine, mesure de Grésy en 1417
  • douze deniers de Genève en 1415
  • un bichet (mesure de capacité) de froment à la mesure de Rumilly et un quart de châtaignes en 1423
  • une coupe (mesure de capacité) de froment à la mesure de Montfalcon en 1447

En annexe :
Reconnaissance de Jean Termeri de Bloye pour le noble Aymond De Mouxy dit Bochars d’Albens du 5 août 1415 (transcription et traduction).

Gérard Detraz et Henri Voiron
Article initialement paru dans Kronos N° 7, 1992

1) Sur Noble Aymond De Mouxy dit Bochars ainsi que Pètremand, Hugonin et Jean de Mouxy (d’Albens), voir « Armorial et Nobiliaire de Savoie » de De Foras, 4e vol. pp. 212-213. Cette famille noble habitait alors « une maison In Villa Albenci jouxte les fossés et la porte de cette ville du côté d’Aix.

2) Malgré le qualificatif de « taillable à merci », c’est-à-dire « à volonté », le montant de la taille n’était pas aléatoire mais fixé par la coutume : la taille que payaient les frères Aymon et Humbert Crouteaux étaient « arrêtées » à la somme de trois sous par an.

3) Une fossorée correspond à environ 0,03 hectare, le journal et la setorée environ 0,3 hectare.

Annexe

CONFESSIO JOHANNIS TERMERII DE BLOYACO

Anno Domini millesimo quatercentesimo decimo quinto ,indicione octava
et die quinta mensis augusti ,per hoc publicum instrumentum cunctis
fiat manifestum quod ad instanciam et requisitionem Nobilis Aymonis de
Mouxiaco dicti Bochars ,de Albenco ,presentis ,stipulantis et
recipientis pro se et suis heredibus et successoribus universis ,
personaliter constitutus Johannes Termerii de Bloyaco sciens et
spontaneus ut asserit nomine suo et suorum heredum et successorum
quorumcumque confitetur sollempniter et tanquam in judicio publice
recognoscit se tenere ,tenere velle et debere se que et suos tenere
constituit de feudo seu emphiteosi et directo domenio prefati Nobilis
Aymonis et suorum ,videlicet quandam domum sitam apud Albencum in
carreria media ,juxta domum Johannis Benedicti ex borea ,domum Petri
Regis ex vento ,carreriam publicam dicte ville ex occidente et Juz
chiry dicte ville ex oriente cum juribus et -pertinentiis dicte domus et
aliis suis rationibus universis ;et pro quaquidem domo dictus Johannes
Termerii se debere et suos confitetur de servicio annuali dicto Aymoni
ut supra stipulanti et suis, anno quolibet in festo beati Michaelis
unum nucleorum rasum ad mensuram Albenci ;et quanquidem confes-
sionem seu regichiam et omnia et singula in presenti instrumento
contenta et inferta promittit dictus Johannes Termerii prefato Aymoni
de Mouxiaco ut supra stipulanti pro se et suis ,per juramentum suum
et sub obligatione omnium bonorum suorum mobilium et immobilium
presentium et futurorum quorumcumque ,ratam ,rata ,gratam »grata ,
firmam et firma habere’ perpetuo et tenere et nunquam per se vel per
alium de jure vel de facto contra facere ,dicere vel venire nec alicui
contra venire volenti in aliquo consentire ,sed dictum’ servicium
singulis annis solvere dicto Aymoni de Mouxiaco ut supra stipulanti et
suis ,necnon dictam domum recognoscere et spetifficare tociens
quociens ipse Johannes Termerii super hoc fuerit requisitus;
renuncians in hoc facto dictus Johannes Termerii per predictum suum
juramentum omni actioni et exceptioni dicte confessionis non facte et
omnium et singulorum premissorum non sic ut supra non rite et non
legitime actorum doli ,mali vis metus et in factum actioni juri per quod
deceptis in .suis contractibus ,subvenitur juri dicenti confessionem
factam extra judicium non valere et omni alteri juri canonico et civili
per quod contra premissa posset facere ,dicere ,venire et juri dicenti
generalem renunciationem non valere nisi specialis precesseris .Actum
Albenci ,ante domum Johannis Terrerii ,presentibus testibus Dompno
Jacobo-de Campo Friolent curato Sancti Germani ,Johanne Terrerii et
Fratre Amedeo Baralis curato Sancti Felicis ad premissa vocatis et
rogatis.

Bibliothèque Municipale d’Annecy – Manuscrit 42 « Terrier de Bloye » – Fo 50-52

L’an du Seigneur 1418 et le 5 août, qu’il soit manifeste par cet acte public que sur réquisition de Noble Aymon De Mouxy dit Bochars, d’Albens, agissant pour lui et ses héritiers et successeurs, s’est constitué Jean Termier de Bloye qui reconnaît et confesse publiquement et solennellement pour lui et les siens tenir, vouloir et devoir tenir en fief soit emphytéose et du direct domaine du dit Noble Aymon à savoir : une maison avec tous droits et dépendances située à Albens dans la rue médiane, jouxtant la maison de Jean Benoit au Nord, celle de Pierre Rey au Sud, la rue publique de cette ville à l’Ouest et les « Chiry » (lieu-dit ?) de la ville à l’Est. Pour cette maison, Jean Termier confesse devoir à Aymon un ras(*) de noix à la mesure d’Albens de servi annuel, à verser à la Saint Michel. Jean promet de tenir perpétuellement cette reconnaissance pour ferle (?) et valide, de ne jamais la remettre en cause, de ne pas consentir à ce que quiconque ne s’y oppose, promet encore d’acquitter le servi chaque année à Aymon ou aux siens et de renouveler cette reconnaissance au cas où il en serait requis, et ce par serment et sous l’obligation de tous ses biens présents et futurs.

Passé à Albens, devant la maison de Jean Terrier, en présence de Don Jacques De Champfriolent curé de Saint-Germain, de Jean Terrier et de Frère Amédée Baral curé de Saint-Félix, témoins requis.

*) mesure de capacité correspond à un quart (1/4) de coupe, la coupe « à la mesure de Rumilly » valant approximativement 80 litres.

Antiquités gallo-romaines du canton d’Albens

Parmi les nombreux pagi (districts) qui se partageaient la Colonia Vienna sous le Haut-Empire, puis la Civitas Benavensium au Bas-Empire, existait un pagus Dia (nius) ou Dia (nensis), connu par deux inscriptions lapidaires, l’une trouvée à Seyssel (CIL. XII, 2561), l’autre à Hauteville (CIL XII, 2558).

Cette circonscription doit correspondre sensiblement au décanat médiéval de Rumilly et partiellement à celui de Ceyzérieu (Chautagne), s’allongeant du sud au nord, entre le Rhône et une ligne de crêts jouxtant le décanat d’Annecy.

Cette unité coupée en deux par la dorsale du Clergeon était desservie par deux voies romaines bien identifiées : d’une part, la voie impériale de Vienne à Genève par le port de rupture de Condate (Seyssel), bien mis en lumière par P. Dufournet (2) ; d’autre part, la voie secondaire du Val de Fier sur le parcours de laquelle se situait l’important vicus d’Albinnum (CIL XII, 2493-94-95), dont le pagus Albanensis s’étendra plus largement en 1016.

Carte du canton d'Albens
Carte du canton d’Albens

Les travaux de Ch. Marteaux (3) et notre propre contribution (4) nous dispenseront de nous étendre sur Albens même, pour examiner seulement les communes environnantes, dont les vestiges romains sont cependant mal connus, bien que ce terroir fut sans doute peuplé de nombreux habitats, qui restent à repérer.

016. Ansigny (Ansignie au XIIIe siècle) est la plus petite commune du canton. Rien à dire, si dire, si ce n’est son toponyme (5).

043. La Biolle (du latin Betulla : le bouleau). Cette commune de superficie presqu’égale à celle d’Albens (1 246 ha), est sans doute la plus riche en vestiges antiques car elle possède cinq inscriptions lapidaires, qui peuvent d’ailleurs provenir d’Albens même.
La première (CIL. III, 2455), trouvée à la chapelle Saint-Antoine de Montfalcon, est l’épitaphe de Lucius Vibrius Octavianus, haut fonctionnaire d’origine africaine, mais inscrit à la tribu Voltinta. Il a occupé successivement les postes de Préfet de Corse.
La seconde (2491), trouvée au même endroit, est une dédicace aux dieux et déesses immortels, pour le salut des empereurs Septime-Sévère et Caracalla. Elle était offerte par un affranchi du nom de Primus Honoratus, au IIIe siècle.
La troisième, (2496), découverte à la Mollière, est une donation au peuple, aux frais d’un personnage inconnu.
La quatrième (2507), trouvée à la chapelle du château, fragmentaire, ne montre que deux lettres.
Enfin, la cinquième (non enregistrée), découverte en 1979, lors d’une prospection au château de Montfalcon, est donation d’un Viennois, Sennius, dont le nom complet figure sur plusieurs inscriptions, sous les noms de C. Sennius Sabinus à Marigny et Sennius Marcianus à Cran-Gevrier.

Inscription lapidaire trouvée à Montfalcon en 1979
Inscription lapidaire trouvée à Montfalcon en 1979

À ces épigraphes, il faut ajouter quelques trouvailles sporadiques : des colonnes, des poteries, des monnaies et une patère en bronze à Longefan (6), un mur de 15 m de long et deux cimetières, l’un à urnes cinéraires, l’autre à sarcophages en dalles, à la Vignette (7).
Certains toponymes fonciers permettent d’ajouter quelques habitats possibles à Savigny, Tarancy et Troissy (8).

052. Cessens (Sexent en 1120). Cette commune aussi étendue (1 280 ha) est cependant montagnarde, et ainsi, moins susceptible d’antiquités. Notons cependant que son nom peut lui faire supposer une origine ancienne (9), mais les tours de César n’ont rien à voir avec le conquérant des Gaules.

108. Épersy est par contre une petite commune dont l’origine foncière est peut-être antique (10).

238. Saint-Germain-La Chambotte. Cette commune de 720 ha commande un des rares passages possible pour joindre le lac, il a pu être pratiqué comme le col du Sapenay. Une épitaphe (CIL. XII, 2502) y mentionne une certaine Taia Secundia, dont le gentilice est connu à Rumilly.
Avec une présence de tuiles à rebords, on y note deux hameaux, Lassy et Marcens, qui peuvent être des toponymes fonciers gallo-romains (11).

239. Saint-Girod. Cette commune est de superficie voisine (610 ha), mais située en plaine. On y a trouvé à Villette des tuiles à rebords et aussi une statuette en bronze d’athlète, qui figure au musée de Chambéry (12). Le hameau de Marcellaz peut recouvrir un domaine secondaire (13).

Figurine en bronze (fonte pleine trouvée à Saint-Girod)
Figurine en bronze (fonte pleine trouvée à Saint-Girod)

Personnage nu, hauteur 11 cm, debout, bras et jambes légèrement écartés ; la main droite tient un objet (petite baguette) ; un manchon entoure le bras gauche ; le pied droit est restauré.
Hercule combattant ?

158. Mognard (Muniata en 1426). Sur cette commune de 395 ha, nous ne pouvons rien signaler, mais elle a pu posséder une ou plusieurs exploitations rurales antiques.

265. Saint-Ours. Commune de 438 ha, elle a le nom d’un martyr de la légion thébaine. Au lieu dit La Forêt, il y aurait un camp que nous n’avons pu retrouver (14). Par contre, on y a découvert des tuiles à rebords, des monnaies et une statuette en bronze déposée au misée de Chambéry (15).

Figurine en bronze (fonte pleine) découverte à Saint-Ours
Figurine en bronze (fonte pleine) découverte à Saint-Ours

Si on ajoute le territoire d’Albens à ces huit communes, on trouve à ce canton une superficie de 64km², qui est loin de couvrir les 480km² que nous avons limité. Mais ce canton est le noyau principal de plusieurs terroirs, parmi les plus riches de Savoie, juxtaposés : Albanais, Semine et Chautagne.

Pierre Broise, 1991
Article initialement paru dans Kronos N° 7, 1992

Personnage nu, hauteur 9 cm aux formes potelées, obèse : type nain dansant, main droite sur la hanche, main gauche levée et repliée.
L’obésité et le geste de la main gauche rappellent l’art étrusque ; l’aspect caricatural évoque l’art hellénistique.
Tête perforée, manquent les pieds.
Dessin d’après le catalogue des collections du musée de Chambéry (1984)

Notes de l’auteur

1) Ch. Marteaux et M. Le Roux Boutae, Annecy 1913, p. 367
P. Broise, Genève et son territoire, Latomus 129, 1974, Bruxelles, p. 42.
2) P. Dufournet, Le carrefour fluvio-routier de Seyssel dans l’Antiquité, colloque sur Alpes, Bourg, 1969, pp. 59-85.
3) Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1911, pp. 223-228.
4) P. Broise, Albens dans l’Antiquité, Académie de Savoie, XII, 1981, pp. 75-84.
5) Insigniacus, selon Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1913, p. 52
6) Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1908, p. 35
7) Ch. Marteaux, Rev. Sa7. 1913, p. 183
8) Sabiniacus, Terentiacus et Trocciacus, selon Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1913, pp. 182-184 et A. Gros, Dictionnaire étymologique de Savoie, 1935, pp. 372, 581,550
9) Sextianus, selon A. Gros, Dictionnaire, p. 118, Notons un Sextius à Sale.
10) Spartiacus, selon Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1913, p. 185 et Boutae, p. 387
11) Kattiacus, selon Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1913, p. 181
Laciacum et Marcianum, d’après A. Gros, Dictionnaire, pp. 300, 322
12) Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1913, p. 181
13) Marcellata, selon A. Gros, Dictionnaire, p. 321
14) Selon Trepier, Académie de Savoie, 1859 et Vuarnet, Académie Chablaisienne, 1937 et 1939
15) Ch. Marteaux, Rev. Sav. 1913, p. 185

Les premiers temps du christianisme dans l’Albanais

Cette inscription fut découverte vers 1860. Il s’agit d’une épitaphe chrétienne d’une plaque de calcaire dont l’avocat L. Pillet, qui l’étudia le premier en 1861 (inscription chrétienne du VIe siècle trouvée à Grésy-sur-Aix – Mémoire de l’Académie de Savoie) donne la traduction suivante :
« Ici repose de bonne mémoire, Aunemundus, qui vécut dans la paix cent ans et 6 mois ; il mourut le 14ème jour avant les Kalendes de juin, après le consulat de Symanque. »

inscriptionlatinegresy

Cette inscription en mauvais état, dont L. Pillet parle fit un calque, est aujourd’hui visible contre le mur extérieur de la tour féodale de Grésy-sur-Aix. Elle permet d’apporter quelques lumières sur les premiers temps du christianisme en Savoie et dans l’Albanais.

Dans les Alpes du Nord, le christianisme pénètre par deux voies :
– les vallées affluentes du Rhône et le réseau des routes qui les bordent,
– les cols qui relient les bords du Léman à l’Italie.

Aux premiers temps du christianisme
Aux premiers temps du christianisme

S’il est impossible en l’état actuel des découvertes et des connaissances de proposer une chronologie, on peut toutefois raisonnablement penser que le christianisme s’étant implanté à Genève, le port de Condate (Seyssel) a dû lui aussi être touché très tôt. En effet, cet actif emporium, animé par une compagnie de transporteurs, les nautes, était en contact quotidien avec les bateliers de Lyon.

On imagine mal alors que des Centres comme Etanna (Yenne), Labisco (Les Échelles), Aquae (Aix-Les-Bains)… n’aient pas vite abrité des groupes de chrétiens, alors que des marchands étrangers fréquentaient régulièrement leurs marchés.

Quant aux cols alpins dont on connaît l’importance dans l’antiquité, ils ont dû voir les adeptes de la nouvelle religion se mêler aux groupes de voyageurs en provenance des villes de la plaine du Pô.

Ainsi, dès le Ve siècle, l’église alpine implante ses diocèses dans les grandes villes. Genève d’abord, où le premier évêque connu officie vers 400. Puis le diocèse de Grenoble, qui intéresse la Savoie puisqu’il s’étend alors jusqu’à Aix-Les-Bains. Enfin, celui de Belley qui contrôle les pays du Rhône.

Il faut attendre le VIe siècle pour voir naître les diocèses de Moutiers et de Saint-Jean-de-Maurienne. À cet époque, le christianisme pénètre peu à peu dans les campagnes. Les premiers chrétiens nous ont laissé quelques inscriptions, qui en dépit de leur rareté, apportent déjà nombres d’informations.

Inscriptions du VIe siècle

  • Date  — Lieux — Personne concernée — Contenus de l’inscription
  • 504 — Jongieux — VALHO : le nom de la défunte a une assonance germanique — Inscription au dos d’une stèle dédié a dieu Sylvain. VALHO est une « femme religieuse » qui a vécu 68 ans.
  • 521 — Yenne  (découverte en 1954 en remploi dans le mur de l’église ; GUNDEFRIDA — femme burgonde morte le 15 novembre 521 — « Dans ce tombeau repose en paix de bonne mémoire, Gundefrida, qui a vécu 34 ans et 2 mois. Elle est morte le 17ème jour avant les Kalendes de décembre, sous le consulat de Valérius. »
  • 523 ? — Grésy-sur-Aix découverte en 1860 — AUNEMUNDUS — un Burgonde converti à la fin du Ve siècle ; voir photo et traduction
  • 527 — Lugrin près d’Évian trouvée en 1855 — BROVACUS : jeune chrétien racheté par Gondemar, roi de Bourgogne de 523 à 532 — « Dans cette tombe repose, de bonne mémoire, qui vécut 13 ans et 4 mois… sous le consulat unique de Brandobricus, ils furent rachetés par le souverain Gondemar

L’inscription de Grésy-sur-Aix apporte de précieux renseignements sur cette période de transition entre le monde antique et le monde médiéval où le christianisme se diffuse lentement dans les campagnes.
Le défunt est un des ces Burgondes établi dans nos contrées et converti au christianisme sur la fin du Ve siècle.

Son nom, Aunemond, terminé par le radical MUND (lune) indique bien son origine germanique. C’est comme Edmond, Sigismond…

Le peuple burgonde s’installe dans la région en 443 après une longue migration qui l’a conduit des rives de la mer Baltique à celle du Haut-Main pour aboutir enfin en Savoie.

Ce sont des barbares assagis qui arrivent alors. En contact avec le monde romain depuis deux siècles, ils se sont convertis au christianisme sous sa forme arienne, ont élaboré un droit coutumier (connu sous le nom de la loi Gombette), ont adopté la royauté comme forme de gouvernement. Ils véhiculent donc une civilisation originale où se mêlent d’anciennes traditions et des influences romaines.

Conduits par leur roi Gundioch, ils s’installent en Sapaudia sans heurts, comme le sous-entend la Chronica Gallica : « La vingtième année du règne de Théodore, la Sapaudia est donnée au reste des Burgondes pour être partagée avec les indigènes ».

On s’interroge toujours sur la signification du mot Sapaudia ; on pense qu’il désignerait le pays des sapins et s’appliquerait aux Alpes et au Jura. Près de 50 000 Burgondes se mêlent aux populations gallo-romaines d’un territoire centré sur le Jura, limité au nord par les lacs de Bienne et Neuchâtel, à l’Est par le Rhône et le Chablais.

La présence des Burgondes est attestée dans l’Albanais par quelques découvertes archéologiques. Il s’agit de cimetières et de tombes qui furent mis à jour dans les environs de Grésy-sur-Aix et à Albens.

+ L. Pillet signale la découverte entre 1850 et 1860 devant l’église de Grésy d’une « rangée de tombes symétriquement alignées, formées de dalles de molasse et ne contenant que des squelettes » qu’il date du VIe siècle.
+ À Chevilly, un ensemble de tombes formées de dalles de molasse a été mis à jour dans les années 1970. L’une d’elle a livré une magnifique boucle de ceinture damasquinée et a pu être datée de 710.
+ Des tombes semblables furent exhumées à Albens au XIXe siècle et dans les années 1970 lors des travaux de construction du collège. Toutes orientées Est-Ouest.

Elles abritaient le squelette allongé sur le dos, la tête tournée vers l’Ouest. Elles ne renfermaient qu’un mobilier sommaire (ardillon de ceinture en fer).
De part l’orientation et l’absence de mobilier, on les a attribuées au VIe siècle burgonde.

Dans les deux cas d’Albens et de Grésy-sur-Aix, ces cimetières chrétiens succèdent à des nécropoles romaines attestées par de nombreuses découvertes.

Elles mettent en évidence le passage sans rupture véritable d’un monde antique païen à une civilisation médiévale chrétienne. Lorsque le Sapaudia passe dans le domaine Franc après 534, l’histoire de la région se confond avec celle des pays mérovingiens puis avec le monde carolingien. C’est à cette époque qu’un véritable réseau de paroisses s’implante et que le christianisme pénètre les campagnes. Désormais, églises et villages se blottissent à l’ombre des tours et châteaux à l’image du donjon de Grésy-sur-Aix dominant fièrement les environs.

Grésy-sur-Aix : le donjon du château médiéval
Grésy-sur-Aix : le donjon du château médiéval

Jean-Louis Hebrard
Article initialement paru dans Kronos N° 7, 1992

Tombe burgonde découverte à Albens HJL 1977
Tombe burgonde découverte à Albens
HJL 1977

Notes de l’auteur :
L. Pillet, mémoire de l’Académie de Savoie, 1961
R. Sauter, L. Chaix : une nouvelle tombe du haut moyen-âge à Chevilly (Grésy-sur-Aix, Savoie)
J. Prieur, la Savoie Antique

Boucle de ceinture burgonde - Chevilly - Grésy-sur-Aix
Boucle de ceinture burgonde – Chevilly – Grésy-sur-Aix

JEP – promenade patrimoniale du dimanche 21/09/2025

Nous étions plus de vingt-cinq personnes regroupées devant l’Espace patrimoine pour partir à la découverte de l’architecture rurale (pisé) et de la gestion de l’eau dans l’Albanais (rivière, lavoir, moulin, bassin régulateur de crue).

Nous prenons un petit temps d’échange au cours duquel Jean-François Braissand, maire d’Entrelacs, passe nous voir et nous souhaiter de belles découvertes. Malgré le temps maussade, nous voilà partis en direction de Marline et d’Orly par le « chemin sous-bois » qui longe la voie ferrée. Notre reporter photographe, Annie, en profite pour faire depuis le bord des voies un nouveau cliché de notre groupe.

Quelques temps après, nous effectuons une pause sur le pont qui enjambe l’Albenche, l’occasion pour Jean-Louis de donner quelques explications sur la rivière et de répondre à diverses interrogations.

À l’aide d’un croquis sont abordés l’origine ancienne du nom de la rivière, le tracé rapide de son cours, les crues de ce torrent, les aménagements réalisés pour s’en protéger.

Après être montés jusqu’au lieu-dit « La Curiaz », le groupe se retrouve devant un beau bâtiment construit en pisé.

René explique l’intérêt de ce mode de construction traditionnel que l’on retrouve dans tout l’Albanais et nous fait partager tout son savoir sur ce matériau (mélange d’argile et de gravier).

La pluie ne menace pas encore trop, ce qui nous laisse le temps d’atteindre Marline et son lavoir.

Un édifice public réalisé au début du XXème siècle grâce au concours de l’épouse du député de l’époque, Théodore Reinach. C’est ce que l’on peut lire sur une plaque émaillée, hélas un peu abîmée, visible sur une poutre de la toiture.

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La réalisation de ce petit édifice est à replacer dans le mouvement de construction de lavoirs et bassins qui se développe dans la seconde partie du XIXème siècle, élément central d’une conquête de l’hygiène quotidienne à une époque où l’eau n’arrivait pas automatiquement au robinet de la cuisine. À Marline, l’accès à l’eau avait gagné en proximité (l’Albenche et la Deysse étant assez éloignées du hameau).

Les échanges vont bon train, on évoque cet endroit comme lieu d’échange des nouvelles, on se questionne sur l’organisation de ce lavoir lorsque, la pluie s’intensifiant, nous décidons d’abréger notre programme pour regagner au plus vite l’Espace patrimoine.
Nous y retrouvons Bernard qui a préparé une belle collation pour tous ceux qui ont désiré rester un instant. Merci à Marius pour toutes les informations botaniques dont il nous a fait profiter tout au long du chemin et à Annie pour le reportage photographique. Le mot de la fin reviendra à Pascale Rousseau pour cette belle remarque: « le patrimoine a été bien arrosé ».


PS – aux dernières nouvelles, personne ne s’est enrhumé !


Jean-Louis Hébrard

Forum des associations – 6 septembre 2025

Comme tous les ans, notre association tenait son stand au Forum des associations installé dans le gymnase d’Albens.
La commune nous avait remarquablement installés afin que nous puissions présenter toutes nos publications et recevoir le public attiré par les photographies disposées sur des grilles.

De nombreuses personnes se sont arrêtées devant notre stand pour échanger mais aussi pour se procurer quelques numéros anciens qui manquaient à leur collection. Au passage nous en avons profité pour présenter la sortie que nous organisons lors des journées du patrimoine (dimanche 21 septembre). Plusieurs inscriptions furent enregistrées.

Notre exposition de photographies anciennes a été remarquée, plus particulièrement cette vue de la « Grand rue » qui a fourni matière à de nombreuses remarques sur le temps qui passe.

La rue centrale d'Albens vers 1905 (archives Kronos)

La rue centrale d’Albens vers 1905 (archives Kronos)

C’est une équipe fournie qui a assuré l’installation du stand (transport des revues et des livres, mise en place des panneaux, tirage des flyers…). On y trouvait réunis Annie, René, Marius, Jean-Louis et Bernard, notre photographe attitré, qui trouve que l’équipe est souvent bien plus agitée au moment de réaliser la photographie de groupe.

Une belle réussite qui nous permet toujours de prendre conscience de l’intérêt que nous portent les élus et le public.


J-L Hébrard

« Henri Josseron et la guerre » : le 21 novembre, lecture publique par Bernard Juillet

Le vendredi 21 novembre, à l’Espace Patrimoine d’Albens, Kronos vous invite à une lecture publique d’œuvre d’Henri Josseron par Bernard Juillet.

À travers la lecture de textes variés concernant les guerres de 14-18 et 39-45, on découvrira un homme à la fois patriote, pacifiste et résistant. Durement éprouvé par la guerre, Josseron sait en montrer le tragique mais n’hésite pas quelquefois à prendre du recul pour philosopher sur l’absurdité des conflits, voire introduire un peu de comique dans la représentation de ses personnages.

Venez nombreux !

Henri Josseron est né en 1888 à Musièges. Il est le second garçon de la famille dont l’aîné François Joseph sera tué à Verdun en 1916. Henri fréquente l’école primaire supérieure de Rumilly avant d’intégrer l’École Normale de Bonneville. Mobilisé de 1909 à 1911, puis rappelé en 1914, Henri Josseron contracte la tuberculose à l’armée ce qui lui vaudra une incapacité permanente et l’empêchera de continuer à exercer son métier. En 1912 il épouse Françoise Dérippe de Saint Sylvestre. En 1920, le ménage qui désire se rapprocher de l’Albanais est nommé à Cusy où Henri exerce très peu de temps avant d’être mis définitivement en congé d’invalidité puis en retraite. Il remplira alors à partir de 1921 les fonctions de secrétaire de mairie. C’est probablement pour meubler ses loisirs forcés qu’il commence à écrire. Ses poèmes et ses nouvelles dont certaines se passent à Cusy mettent en scène les personnages et les coutumes de l’Albanais ancien.

En 1939, installé à Saint Sylvestre, il a la douleur de voir son fils unique Paul tué sur le front. C’est dire que la guerre l’a profondément marqué dans son histoire personnelle et familiale.

Journées du Patrimoine 2025

À l’occasion des journées du Patrimoine 2025, le dimanche 21septembre, l’association Kronos vous propose une promenade patrimoniale au départ d’Albens jusqu’à Orly et Marline, pour une découverte de l’architecture rurale et de la gestion de l’eau.

Départ de l’Espace Patrimoine à 14h
(177 rue du Mont-Blanc, Albens Entrelacs)


Prévoir de bonnes chaussures
Durée : de 2 à 3 heures (6 à 7 km)


Réservation conseillée : contact@kronos-albanais.org

Gaston… la passion

Ce n’est jamais très simple d’essayer de transcrire entre 6 et 7 heures d’entretien même s’il a été enregistré. Cela l’est encore moins quand ces 6 à 7 heures d’entretien concernent une période beaucoup plus longue dans le temps. En réalité, cette opération est très prétentieuse et le risque est grand de ne pas pouvoir retranscrire avec exactitude les propos de « l’interviewé » !

Et pourtant, tout parait si simple quant à se laisser bercer par le récit ! Tout semble clair, vivant, réel… précis ! Et je suis resté passif des heures durant à écouter Gaston Daviet me raconter avec passion tant son expérience professionnelle et ses détails qui en constituent les différentes ramifications, que sa vie de tous les jours depuis soixante-dix ans.

Tire le monde

Gaston Daviet est né le 15 août 1912 à 8 heures et quart à Viuz la Chiésaz, petit village de l’Albanais (814 habitants, au dernier recensement(1)) situé au pied du Semnoz. Il a été mis au monde, comme beaucoup d’enfants à cette époque par madame « tire le monde » synonyme de nos jours de sage-femme !! Ce n’est rien de le dire encore faut il voir le regard satisfait de Gaston Daviet qui n’a pas l’air de se plaindre d’être né sur place alors qu’aujourd’hui on s’entoure de toutes les garanties pour que la parturiente puisse transmettre la vie dans les conditions de sécurité les plus grandes.

À la question : votre grand-père était-il italien ou piémontais ? La réponse est catégorique : non sarde !

1950, le personnel de la scierie en promenade au Semnoz
1950, le personnel de la scierie en promenade au Semnoz

Viuz-la-Chiésaz

À l’origine, il existait deux villages : Viuz et la Chiésaz. Nous vous renvoyons par curiosité à l’article paru dans notre précédent numéro relatif à un violent orage qui s’est produit en 1785 et dont le récit a été fait par I. Gonard. Un des témoins de cette perturbation atmosphérique était natif et habitant de « Vieux la chaise ».

Il se souvient, petit, avoir entendu une version de l’histoire du nom du village. Il y a fort longtemps, le village le plus puissant était Chiésaz. Puis Viuz s’est développé. Le curé avait d’ailleurs arrêté d’aller à la Chiésiaz. Puis, finalement, les habitants avaient demandé au curé de réciter la messe uniquement pour la Saint-Jean.

La vogue de Viuz était en décembre à la St-Étienne. Notre témoin se souvient avoir fait souvent les deux vogues et les gens dansaient à l’intérieur d’une grange.

Les deux villages étaient réunis lorsque se déroulaient les fêtes. Il paraît que le curé s’y rendait avec deux sacristains. Les villageois l’accueillaient avec une grande joie et faisaient sonner les cloches de la Chiésaz en annonçant que le curé était arrivé !

Des cloches ont été enfouies pendant la Révolution. Gaston Daviet se souvient que les radiesthésistes sont venus à la Chiésaz et auraient découverts un passage souterrain. Les cloches auraient été enfouies dans les marais.

On se souvient en effet qu’en 1794, alors que la Savoie était devenue le 84ème département de la République sous l’appellation de département du Mont Blanc, et que la terreur battait son plein, Albitte, Administrateur du département s’était rendu célèbre par l’opiniâtreté qu’il avait déployée pour la destruction des clochers (le bronze des cloches servant bien entendu à fondre des canons).

D’autres thèmes ont été abordés. Nous n’en retiendrons que quelques uns par l’originalité de leur contenu. L’école reste toutefois un sujet original par certaines anecdotes, et le bois car il a été la passion de Gaston Daviet.

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L’école

Viuz la Chiésaz, comme beaucoup d’autres villages savoyards, est pourvu d’une école communale construite en 1866 quelques années après l’annexion.

En quelle année avez-vous été à l’école ? « J’ai commencé en 18, j’avais 6 ans car il n’y avait pas de maternelle.

Il y avait deux classes à Viuz la Chiésaz, qui s’enrichissaient, bon an mal an, de 6 à 8 élèves. Les habitants allaient travailler à la seule usine du canton, la Fonderie, ou bien ils étaient cultivateurs, avaient un lopin de terre et trois ou quatre vaches et vivaient là.

Les punitions à l’école ?

Elles étaient simples : nous étions de retenue le soir. Vous comprenez les instituteurs étaient logés sur place et cela ne les gênaient pas ! Et Gaston Daviet se souvient d’avoir été retenu jusqu’à 8 heures du soir !

Les parents ne disaient rien ? Bien sûr que non ! L’essentiel était de leur faire comprendre qu’on avait été puni !

Le certificat d’étude :

Les instituteurs nous redonnaient des cours après 16 heures. Nous avions une demi-heure de récréation et les élèves restaient pour préparer le certificat. Le certificat se passait ensuite à Alby-sur-Chéran, chef lieu du canton distant d’environ cinq kilomètres du village. Il va de soi que le moyen de transport le plus approprié était la marche à pied. Les enfants partaient avec l’instituteur affronter… les sujets de certificat.

Mai 1934 : le bâtiment de la scierie
Mai 1934 : le bâtiment de la scierie

Avec le curé… « c’était chacun chez soi ». Le curé venait chercher ses ouailles au portail de l’école mais n’en franchissait pas le seuil. Le catéchisme finissait pour la St Jean à la fin du mois de juin. Gaston Daviet se souvient qu’un jour, le curé l’avait pris par les oreilles et lui avait dit de copier dix, cinquante ou cent fois une prière. Il avait commencé mais n’était pas allé jusqu’au bout… de la punition. Le jour de la St Jean… « il m’a pris par les oreilles et m’a dit : je te pardonne car c’est la St Jean ! ».

Et après le certificat ?

Certains partaient en apprentissage dans une école de mécanique ou de charpente, d’autre dans une ferme, d’autres encore allaient à Alby-sur-Chéran au collège, qui était la pépinière des instituteurs.

Ce collège, c’était l’école supérieure. Dans les premiers temps, les élèves y allaient à pied, matin et soir, et puis certains ont réussi, par la suite, à se procurer des vélos.
L’hiver, ceux de Cusy, d’Allèves, couchaient à Alby.
À l’école supérieure ? Non, les habitants d’Alby faisaient pension.

Les transports scolaires

Gaston Daviet a été aussi conseiller général du canton d’Alby-sur-Chéran de 1963 à 1972 et a vu la création de l’un de ses deux premiers syndicats intercommunaux.
En effet, si une ville comme Annecy n’avait pas trop de difficultés pour organiser dans son enceinte des transports destinés aux enfants, il n’en allait pas de même pour les villages ruraux alentour. Le canton d’Alby a été, avec celui de Faverges, l’un des premiers à se doter de moyens de transports scolaires. La date en paraît bien éloignée : 1958 et le ramassage a débuté sur la commune de Cusy. Le syndicat a eu ensuite à organiser un ramassage scolaire complet financé par le conseil général et concernant les communes du canton.
Il ne faut pas oublier une autre facette de Gaston Daviet, celle, et je le sais par expérience, où se traduit sa réelle passion, celle du bois. Je l’ai entendu parler avec une précision extraordinaire de caisses qu’il réalisait, des moteurs qu’il réparait soit sur son camion, soit sur la scie.

Le bois

Gaston Daviet est ce que l’on appelle communément un homme qui s’est fait par lui-même. Son grand-père était charpentier, il avait construit une scie au siècle dernier vers 1880. Il travaillait le bois et faisait tous les objets que l’on peut imaginer. Il avait ça dans la peau et Gaston Daviet a découvert sa passion vers l’âge de douze ans, peut être même avant.

« Quand mon grand-père est mort, j’ai fait tourner la vieille scie, j’ai eu une promesse de vente à 21 ans… il a fallu partir et… j’ai tout racheté. J’ai scié jusqu’à vingt-huit ans. Entre temps, il a fallu partir à l’armée à 22 ans (en 1933 au mois d’octobre), je suis ensuite devenu exploitant forestier ». Mr Daviet profitait d’une convalescence pour acheter une autre vieille scie du côté d’Albertville. Il construisit un bâtiment pour abriter cette scie qui était à l’origine montée en plein air.
Cela a été le début de l’activité et le premier bois fut vendu en septembre 1929. Pourtant, le travail n’a pas toujours été une activité très lucrative. Gaston Daviet a un souvenir précis des prix de vente du bois.

1951-1952 : le bâtiment de la scierie après son extension
1951-1952 : le bâtiment de la scierie après son extension

La fluctuation des cours

« Quand je suis revenu de l’armée… on s’est cassé le nez comme toutes les entreprises à l’époque. Il y avait une baisse colossale du prix du bois… (2)) » Notre narrateur a vendu ses premiers bois qui valaient 420 F. En 1939 : 360 F pour des bois de troisième catégorie, c’est à dire ceux destinés aux emballages.

Entre temps, un ennui technique mettait la scierie hors d’état de fonctionner.

Ces quelques lignes sont extraites de plusieurs jours d’entretiens passionnants qui nous permirent de survoler, trop rapidement, une longue période de notre proche histoire.

Merci Gaston Daviet.

Pierre Lantaz
Article initialement paru dans Kronos N° 7, 1992

(1) En 1990, 1324 habitants au dernier recensement en 2017. (N.D.K.)
(2) La France est frappée par la grande crise économique à partir de 1931. Avec la chute des exportations, le cours des principaux produits agricoles s’effondre et la production industrielle diminue d’un tiers.
Le pays s’enfonce alors dans une grave crise sociale. En cinq ans, le revenu moyen de la population baisse environ de 30%. Certaines catégories sociales sont particulièrement touchées : les ouvriers frappés par le chômage et les agriculteurs dont le revenu s’effondre. Les classes moyennes souffrent aussi petits patrons et commerçants appauvris ou ruinés, fonctionnaires dont l’État a diminué les traitements.

Les revenus en France
Les revenus en France