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À l’école : premier salut aux couleurs

Six mois déjà que le maréchal Pétain, à la tête de l’État français, dirige depuis Vichy la zone libre. Sa politique dite de la « Révolution nationale » cherche à susciter l’adhésion au régime de diverses composantes de la population, anciens combattants, travailleurs de la terre et bien sûr la jeunesse dont on va soigneusement contrôler l’éducation.

Illustration tirée de l'almanach de la « Légion des Combattants » (archive privée)
Illustration tirée de l’almanach de la « Légion des Combattants » (archive privée)

C’est ainsi qu’au début de l’année 1941, à Albens comme dans toute la zone libre, le salut aux couleurs devient une pratique régulière dans les écoles. Cette cérémonie « simple et touchante, » lit-on dans le Journal du Commerce du 15 février 1941, « s’est déroulée lundi dans la cour des écoles à l’occasion du premier salut aux couleurs ». Un photographe a saisi le moment des discours juste avant qu’un élève, au pied du mât, ne hisse le drapeau tricolore. Les grandes fenêtres des classes sont visibles au fond et dans la cour de récréation où se déroule la cérémonie, les arbres n’ont pas encore leurs feuilles.

Albens, la cérémonie du salut aux couleurs (archive privée)
Albens, la cérémonie du salut aux couleurs (archive privée)

Deux groupes occupent l’espace au premier plan : à gauche les scolaires avec leurs enseignants et à droite, derrière le porte-drapeau, disposés en rangs, têtes découvertes, les anciens du village avec les autorités. C’est ce que l’on peut lire dans le Journal du Commerce, où précise le rédacteur : « à l’heure de la classe du matin, tous les enfants avec leurs maîtres et maîtresses étaient rassemblés autour du mât ainsi que la municipalité et la Légion des Combattants ». Ce dernier apporte bien d’autres informations sur la cérémonie, notamment sur le message à l’adresse des élèves et sur le caractère solennel donné à ce premier lever des couleurs : « Le président de la Légion s’adressant aux enfants, dans une éloquente allocution dégagea le sens de cette manifestation et leur demanda de collaborer, par leur travail et leur discipline au relèvement de la France. Une sonnerie de clairons retentit et un élève hisse le drapeau au sommet du mât. À la demande du Président de la Légion une minute de silence est observée ».
Yves Bravard, dans un ouvrage sur « Les savoyards et Vichy » a publié un cliché d’une cérémonie semblable à l’école communale de Saint-Pierre d’Albigny.

Photographie publiée dans « L'histoire en Savoie » n°122
Photographie publiée dans « L’histoire en Savoie » n°122

La Légion des Combattants, création récente du régime de Vichy est avant tout pour le chef de l’État, une « courroie de transmission » destinée à diffuser son message et à faire appliquer sa doctrine. Surnommée par certains « les yeux et les oreilles du Maréchal », la légion va en être surtout « la bouche » dont l’action de propagande civique cherche à communiquer aux Français le « culte des valeurs nationales ». Le chef de la Légion des combattants d’Albens ne demande-t-il pas aux enfants de contribuer au relèvement de la France par leur travail assidu dans la plus grande discipline.
Un réseau serré de sections communales, d’unions départementales puis à partir de 1941 d’unions provinciales permet à la Légion d’être partout présente dans la zone libre. Elle rencontre souvent un écho immédiat écrit Yves Bravard dans son ouvrage, « particulièrement en Savoie, territoire convoité par l’ennemi italien et qui aspirait à participer à une renaissance morale dont on lui vendait les lendemains ». Elle va connaître un certain succès en 1940-41 sous la direction de Léon Costa de Beauregard avant que son évolution vers les horizons plus tragiques de la Milice n’amenuise ses effectifs.
Lors de fréquents rassemblements cantonaux, Costa de Beauregard rencontre les sections communales auprès desquelles il expose longuement le but de la Légion. C’est le cas le 4 mai 1941 lors de sa venue à Albens dont un article du Journal du Commerce nous donne un long compte rendu. Sur la place de l’Église ont été rassemblés la fanfare de La Biolle avec des éléments de la fanfare d’Albens que renforcent les clairons et les tambours des sapeurs-pompiers. Ils vont exécuter durant les cérémonies devant l’église puis au cimetière : les Allobroges, la Marseillaise et diverses sonneries. Près de 500 légionnaires des sections locales se massent aussi sur la place. Avec la population et les enfants des écoles, ils vont assister à l’arrivée de Costa de Beauregard vers 15h. La triple finalité de cette venue ressort bien de l’article de presse. C’est d’abord les honneurs rendus à un combattant de 1940 avec « la lecture de l’élogieuse citation et la remise de la médaille militaire et de la Croix de Guerre à un grand mutilé de guerre. » Puis, c’est le déplacement au cimetière avec dépôt d’une gerbe au monument aux morts où « après la minute de silence a lieu l’émouvante prestation de serment. » Enfin, écrit le journaliste « cette journée trouve son apothéose en même temps que sa signification la plus profonde dans la réunion qui a lieu salle du foyer où M. Costa de Beauregard expose le but de la Légion. Celui-ci le fait de façon paternelle et l’auditoire est conquis par sa simplicité et sa bonté. Son exposé fut vivement applaudi et lorsqu’il termine une ovation monta de toute la salle. La foule acclama le Maréchal, la Savoie et le Chef aimé de la Légion de Savoie. »

Le foyer où se tient la réunion en 1941 (archive Kronos)
Le foyer où se tient la réunion en 1941 (archive Kronos)

Comme l’écrit l’auteur de l’article « cette belle et réconfortante journée ne s’oubliera pas. » On peut supposer qu’elle avait surtout marqué les enfants des écoles. Dans le cas contraire, la Légion pourrait leur proposer des sujets de « devoirs patriotiques » en vue du concours qu’elle organisait alors auprès des écoles.

Jean-Louis Hebrard

L’énorme chantier du dessèchement des marais d’Albens

Lorsqu’aujourd’hui promeneurs et sportifs empruntent à la sortie d’Albens le parcours de santé et les chemins de la forêt domaniale de la Deisse, ils sont loin de savoir que ces aménagements ont été rendus possibles grâce aux travaux entrepris conjointement dès 1941 par l’État Français et un syndical intercommunal nouvellement créé.
Une construction conserve le souvenir de cette période : la « maison forestière » implantée au bord de la D1201 à la sortie d’Albens en direction de Saint-Félix. Rien n’attire particulièrement l’attention, si ce n’est qu’elle est isolée, à la bordure de la forêt des « Grandes Reisses ». La construction s’inspire du style des chalets de montagne avec son toit large et débordant, ses poutres travaillées et son balcon entouré d’une rambarde imposante. C’est de là que furent lancés en 1941 les grands travaux de dessèchement des marais d’Albens.

La « maison forestière » aujourd'hui
La « maison forestière » aujourd’hui

Dans une étude parue dans la Revue de Géographie Alpine en 1944 (consultable en ligne sur le site Persée), la géographe Josette Reynaud explique : « Il a fallu la guerre de 1940 et ses conséquences pour qu’on se tournât vers l’exécution de grands travaux[…] ils ont été entrepris en 1941 avec le chantier de chômage qui comprit jusqu’à 200 personnes ; c’est ce chantier qui a creusé la dérivation de l’Albenche et effectué le travail dans la zone au nord de Braille ».
Ces travaux sont à replacer dans le contexte interventionniste de la France de Vichy et de l’État Français qui lance alors plus de cent chantiers ruraux dans la Zone sud dont ceux des marais du bas Chablais, des digues de l’Arc et de l’Albanais. Un état qui légifère et par la loi du 16 février 1941 permet l’exécution des travaux en autorisant les communes à se substituer aux propriétaires pour l’assèchement des marais. Un syndicat intercommunal est créé regroupant six communes : Bloye, Rumilly, Saint-Félix, Albens, Saint-Girod et Mognard. L’État financera à hauteur de 60%, les 40% restants étant avancés par les communes.

Le périmètre du syndicat intercommunal (archive privée)
Le périmètre du syndicat intercommunal (archive privée)

À la fin du mois de février 1941, un article du Journal du Commerce avertit les propriétaires des marais qu’ils devront rapidement prendre les dispositions suivantes : « Les travaux d’assainissement des marais de la région d’Albens vont commencer incessamment, un plan sera affiché à la Mairie donnant toutes indications utiles. Les propriétaires dont les arbres seront abattus devront les débiter et les enlever du chantier dans les quinze jours suivant l’abatage, faute de quoi l’arbre deviendra la propriété du Syndicat intercommunal qui en disposera ». Les lecteurs sont en outre informés de l’ouverture en mairie d’un « Bureau du chantier » auprès duquel ils peuvent s’adresser pour « tous renseignements complémentaires ». Les différents propriétaires ne firent pas de difficultés, à l’exception, nous indique Josette Reynaud « de quelques habitants de Brison-Saint-Innocent qui possédaient des terres seulement pour en tirer de la blache ».
Le chantier d’Albens n’est pas le seul à s’ouvrir, en effet l’État français voit dans la politique de grands travaux le moyen de résorber le chômage. C’est ainsi que dès 1941, une centaine de chantier ruraux sont ouverts dans la Zone sud par le « Commissariat à la lutte contre le chômage ».

Cérémonie au drapeau (archive privée)
Cérémonie au drapeau (archive privée)

L’ouverture du chantier d’Albens s’effectue au mois d’avril 1941. Elle donne lieu à une très officielle cérémonie de présentation dont le Journal du Commerce donne le compte-rendu suivant : « Lundi matin a eu lieu au Chantier de l’assainissement des marais en présence de nombreuses personnalités la première cérémonie de la présentation du Chantier au pavillon national. M. Arlin, ingénieur, directeur du Chantier qui présidait la cérémonie expliqua le but de cette réunion. Puis le drapeau national fut hissé par M. Bouvier, croix de guerre 39-40. Un vin d’honneur offert par le Syndicat réunit ensuite les invités et le personnel du Chantier ».

Les ouvriers au travail dans le marais d'Albens (cliché P. Buffet)
Les ouvriers au travail dans le marais d’Albens (cliché P. Buffet)

M. Arlin qui dirige le chantier est un ingénieur sorti de l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures. Il coordonne le travail des 200 travailleurs non qualifiés dont 175 manœuvres venus de toute la zone sud qui vont être employés au creusement de la Deisse, au recoupement de ses méandres, à la rectification générale de son cours. Ils vont aussi travailler dans le marais, divisé en une dizaine de zones dans lesquelles des collecteurs et des fossés vont être creusés transversalement à la pente. Sur une photographie on peut voir une de ces équipes travaillant avec des pelles et des scies pour couper la blache. Le directeur peut aussi compter sur l’appui de vingt-cinq spécialistes, de cinq chefs d’équipe auxquels se rajoutent cinq personnes pour la direction et le secrétariat.
Si la mise en activité de ce chantier donne lieu à quelques plaintes dont certaines pour vol, elle offre aussi de nombreuses opportunités comme la possibilité d’employer un ouvrier pour les travaux de l’agriculture. Le Journal du Commerce dans son édition du 27 avril détaille les conditions auxquelles une telle embauche est possible (durée de la journée de travail, prime de travail, rémunération des heures supplémentaires). Il est précisé que « l’ouvrier demandé sera détaché du chantier qui continuera à le conserver sur ses contrôles et à assurer les charges diverses[…] Les demandes écrites seront adressées au bureau du chantier rural à la Mairie d’Albens ou aux Mairies ».
Comment devait être logée cette masse de travailleurs ? Seules pour l’instant quelques lignes trouvées dans un article du Journal du Commerce permettent de s’en faire une idée. On y parle d’une « cité rurale » avec un « foyer » pour les travailleurs. Ces derniers peuvent se rassembler sur une place avec un mât pour la cérémonie des couleurs. Peut-être existe-t-il dans des archives familiales des documents sur cette cité rurale ? Dans ce cas leurs propriétaires, s’ils le souhaitent, peuvent nous contacter sur le site de Kronos. On ignore également tout de sa localisation.
Le 1er mai 1941, le chantier rural organise une importante cérémonie à l’occasion de la Fête du Travail au sujet de laquelle le Journal du Commerce consacre la semaine suivante un brève mais très informative description.
Ce texte permet en effet de se faire une idée du rôle que joue alors l’une des quatre fêtes majeures du pétainisme. Création du régime, elle s’intitule « Fête du Travail et de la Concorde nationale ». Avec le 14 juillet devenu « La cérémonie en l’honneur des Français morts pour la Patrie », le 11 novembre nommé « Cérémonie en l’honneur des morts de 14-18 et 1939-40 » et la fête des mères devenue « Journée des mères de familles françaises », la « Fête du Travail » contribue à la célébration tout au long de l’année du « Travail, Famille, Patrie », trilogie de l’État français.

À propos de la cérémonie organisée par le Chantier rural d’Albens le 1er mai, le correspondant du Journal du Commerce écrit « À 17h, le pavillon était hissé devant le personnel de Direction et les ouvriers formés en carré qui écoutèrent ensuite dans le foyer de la cité rurale à 17h30 le discours radiodiffusé du Maréchal Pétain. Après une vibrante Marseillaise la direction du chantier offrit au personnel un vin d’honneur ». On perçoit bien la manière dont cette fête contribue fortement au culte du « Maréchal » en ne négligeant aucun moyen de propagande (présence de la presse, écoute du discours de Pétain à la TSF, affiches, portrait du Maréchal).

Affiche de 1941 pour le 1er mai.
Cette fête est aussi le reflet de l’idéologie paternaliste et autoritaire du pétainisme comme le laisse transparaître la fin de l’article : « Généreusement, les ouvriers décidèrent d’offrir à M. le Commissaire à la lutte contre le chômage, pour être remis à l’œuvre de secours aux prisonniers de guerre, une partie de leur salaire de cette journée qui fut caractérisée par l’esprit de concorde, de camaraderie et d’entraide qui règne sur le chantier ». Dans la « cité rurale », on est loin désormais des années « Front populaire ». Vichy a réussi à faire du 1er Mai une fête maréchaliste. Le chantier rural va fonctionner jusqu’en 1942, date à laquelle de grandes entreprises prendront la relève pour exécuter de gros travaux. Ces années feront l’objet d’un prochain article.

Jean-Louis Hebrard

À pied, à bicyclette ou en gazogène : se déplacer en 1940/45

À la fin de l’été 1940, la majorité de la population découvre les rigueurs de la défaite, le rationnement, les déplacements difficiles. L’essence, dont les Allemands ont besoin pour faire tourner leur machine de guerre, est le premier produit à être rationné, suivi par le caoutchouc, le cuir et bien d’autres matériaux. Du coup, la population doit se débrouiller avec les moyens du bord et s’adapter à la situation. S’ouvre le temps des semelles de bois, de la bicyclette et des voitures et camions roulant au gazogène.

Publicité pour semelle découpée dans du bois (1941)
Publicité pour semelle découpée dans du bois (1941)

Finie la marche souple avec de bonnes chaussures de cuir, la propagande de Vichy annonce dès septembre 1940 que « les petits Français seront approvisionnés en galoches », une sorte de bottine montante à semelle de bois. Le manque criant de cuir ne permet plus aux cordonniers de ressemeler correctement les souliers et chaussures féminines. Le ressemelage de bois commence à se répandre en 1941. La publicité pour la semelle « Smelflex » fait la promotion d’un de ces ingénieux systèmes qui voient alors le jour. Faite de bois contreplaqué, cette semelle est censée offrir une grande souplesse grâce aux trais de scie pratiqués dans son épaisseur. En réalité, ce type de semelle rendait la marche peu agréable.
Enregistrée par Kronos en 2010, l’ancienne factrice de Mognard durant la guerre se souvient des multiples démarches qui ont été nécessaires pour avoir des brodequins : « j’avais demandé au chef-lieu de canton pour avoir une paire de chaussures, on ne voulait pas… Allez faire la tournée dans la neige avec des sabots. Enfin, on m’a quand même donné un bon… avec lequel j’ai eu une paire de brodequins ». Des bons sont alors nécessaires pour tout ce qui chausse y compris les pantoufles. Seules à pouvoir se vendre sans ticket, galoches et chaussures à semelle de bois deviennent courantes.

Pour avoir des pantoufles (archive privée)
Pour avoir des pantoufles (archive privée)

C’est ainsi qu’en 1941, apparaît à Albens une entreprise fabriquant des chaussures « bois et raphia ». Créée par Lucienne Cathiard, les chaussures « Lux Alba » allaient faire travailler de nombreuses personnes dans l’Albanais. Dans la « Revue de Géographie Alpine » de 1944, la géographe Josette Reynaud indique que les chaussures produites « sont expédiées à Chambéry, Annecy, Grenoble, Lyon, Saint-Etienne et même Paris ». Cette entreprise fera bientôt l’objet d’un article plus développé.

Une création Lux Alba (archive Kronos)
Une création Lux Alba (archive Kronos)

La bicyclette, en l’absence de voiture, devient le mode de locomotion le plus répandu dans le France entière. Onéreux à l’achat dans les années d’avant guerre, le vélo devient indispensable après 1940. On peut acheter à prix fort les derniers modèles proposés par les magasins mais le plus souvent on ressort les vieilles machines que l’on peut faire réviser à Albens chez Pittion ou Rivollet. De 8 millions d’engins en 1940, le parc français passe à 10 millions en 1942 pour atteindre 11 millions en 1944.

Bicyclettes à Albens vers 1942 (archive Kronos)
Bicyclettes à Albens vers 1942 (archive Kronos)

Aller à vélo impose de respecter bon nombre d’obligations, en premier lieu d’être en possession de la plaque de bicyclette attestant que vous avez bien payé la « taxe sur les vélocipèdes » de l’année. Fabriquée en laiton jusqu’en 1941, puis en métal blanc, la plaque est imprimée sur du carton dès 1942 avant d’être émise en 1943 sous forme d’un timbre qu’il était possible de coller sur un support ou un morceau de carton. Perdre cette plaque dont le prix passe de 10 francs à 25 francs en 1942 représente un dommage certain (risque de contrôle par la maréchaussée et sanction). Aussi est-on reconnaissant lorsqu’on apprend par le Journal du Commerce d’août 1941 qu’il « a été déposé à la Mairie d’Albens par Mme Viand un portefeuille contenant une plaque de bicyclette ».

Timbre-plaque pour vélocipèdes (archive privée)
Timbre-plaque pour vélocipèdes (archive privée)

D’autres obligations existent, dont celle de s’assurer que le phare ne diffuse pas trop de lumière, en vertu des mesures de défense passive et surtout à partir de l’occupation de la zone sud, de respecter le couvre-feu instauré par les Allemands, interdisant les déplacements nocturnes en dehors de personnes bien précises comme le médecin, le maire ou le chef des pompiers. Reste l’entretien de sa bicyclette et particulièrement l’état des pneus. Difficiles à changer, car étant rationnés, les pneumatiques en caoutchouc synthétique s’usent rapidement sur les routes simplement empierrées. Les chambres à air se couvrent de rustines, à moins qu’on ne choisisse de les remplacer par des bouchons de liège. Un témoin, E. Compain, rapporte à leur propos : « il fallait les gonfler à bloc et s’ils éclataient un rechapage sommaire leur permettait de durer encore un peu. Il s’est vendu des boudins métalliques qui s’avérèrent peu fiables. Si bien qu’on a vu des cyclistes rouler sur les jantes ». Ces vélos si précieux qui transportent alors les enfants en bas âge mais aussi toutes sortes de chargement sont victimes de vols (roue, selle, voire le vélo entier).
Si les grandes distances peuvent ne pas effrayer les cyclistes, il n’en demeure pas moins que les véhicules à moteurs et les transports en commun restent indispensables. Ils se heurtent à de nombreuses contraintes qui iront en s’aggravant au long des cinq années de guerre. Dès octobre 1940, la presse aborde la question du recensement des voitures. Un article du Journal du Commerce de 1941 informe la population qu’elle doit déclarer ses pneumatiques : « Les détenteurs de pneus, chambres à air d’auto et moto et de bandages non utilisés doivent en faire la déclaration à la Mairie avant le 5 mars. Sont considérés comme non utilisés et doivent donc être déclarés, les pneus […] placés sur les véhicules non autorisés à circuler ». En zone non occupée, il faut une autorisation de la préfecture pour circuler en utilisant sa voiture. Il devient de plus en plus difficile de voyager avec un véhicule à moteur s’il n’a pas été équipé d’un appareil à gazogène. « Les cars et les rares voitures qui marchaient, » rapporte un témoin, « fonctionnaient au charbon de bois. Quand le feu s’éteignait, l’auto s’arrêtait, on attendait que le charbon s’allume à nouveau ». Ce sont principalement les véhicules utilitaires (camionnettes et camions) qui roulent au gazogène selon un recensement des véhicules autorisés à circuler début 1944. Quand les combats pour la libération du territoire sont en grande partie achevés, à l’automne 1944, la circulation reste très difficile en Savoie comme dans tout le pays. C’est ce qu’écrivent des lyonnais à leurs cousins de l’Albanais : « Vous nous dites d’aller vous voir un jour mais ce n’est pas si facile d’abord le temps limité par notre travail ensuite les trains ne sont pas prêts de marcher régulièrement reste les colis postaux si ils ont repris ». Longtemps encore, les traces de la guerre rendront difficiles les déplacements « à pied, à cheval ou à bicyclette ».

Jean-Louis Hebrard

Les Allemands arrivent, 23/25 juin 1940

Dès le samedi 22 juin, on sait dans l’Albanais que la guerre est là toute proche. En effet, les Allemands ont atteint la rive droite du Rhône qu’ils vont franchir malgré une solide résistance de l’armée des Alpes et la destruction de la plupart des ponts. C’est aux environs de Culoz qu’ils parviennent à franchir le fleuve par le pont de La Loi qui n’a pas pu être détruit. Dimanche 23 juin, les armes parlent le long du lac du Bourget, à Brison et sur les hauteurs de l’Albanais à Cessens, la Chambotte, Saint-Germain puis Villette. Là, les Allemands se heurtent au renfort d’un régiment d’Annecy qui parvient à bloquer leur avance. Vers 19 heures, écrit le comte de Buffières dans son ouvrage « Les Allemands en Dauphiné et dans la Savoie » paru en 1942 : « l’artillerie allemande tire sur le village sur lequel pleuvent les balles. La maison Chenelaz reçoit près de cinquante obus et prend feu ». Aux alentours de 20 heures, le tir cesse mais les Allemands qui dénombrent des pertes ne vont reprendre leur progression que le lendemain, lundi 24 juin. Un journaliste du Petit Dauphinois, dans un article publié trois jours plus tard décrit longuement la lutte sur la route de la Chambotte : « elle se poursuivit toute la nuit de dimanche à lundi. Il était six heures lundi lorsque, venant de Saint-Germain, où la bataille avait été chaude, les ennemis arrivèrent à Albens. Ils tenaient à poursuivre leur avance dans deux directions : celle de Rumilly, où ils arrivèrent le lundi à 10 heures du matin, et celle de Saint-Félix où ils s’installèrent dans l’après-midi. Ainsi venaient-ils de passer de la Savoie à la Haute-Savoie ».

Carte extraite de l'ouvrage de Buffières
Carte extraite de l’ouvrage de Buffières

À l’entrée en vigueur de l’armistice, le mardi 25 juin à 1h35, l’avancée allemande se fixera sur la ligne Aix, Albens, Saint-Félix, Rumilly. Ce secteur de l’Albanais va vivre à l’heure allemande durant trois semaines.
Quand le lundi 24 juin, les habitants d’Albens qui s’étaient réfugiés la veille à Saint-Girod ou plus loin regagnent le village, ils découvrent la réalité de l’occupation allemande. Dans les rues, d’imposantes files de camions stationnent le long de la Grande rue. L’école a été réquisitionnée, soldats et officiers en ont fait leur cantonnement.

Dans la rue centrale d'Albens (archive privée)
Dans la rue centrale d’Albens (archive privée)

Le journaliste du Petit Dauphinois, Maurice Bonnard, décrit une armée allemande qui est partout chez elle : « lorsque nous arrivons à Albens, les cafés retentissent de chants : ce sont les soldats allemands qui chantent en chœur. Chez notre dépositaire l’un d’eux a toutes les peines du monde à faire comprendre ce qu’il est venu chercher : du beurre pour faire une tartine. On n’a que la ressource de l’envoyer chez l’épicier d’en face. Et les habitants d’Albens nous répètent les paroles que leur dirent les ennemis à leur arrivée : à la Chambotte, combat très dur ».
Une mesure monétaire prise par la « Kommandantur » d’Albens préfigure le pillage économique que notre pays connaîtra durant toute la guerre. Le lieutenant Kulman, commandant de la place, fixe par un avis à la population le cours du mark à 20 francs français.

Un mark vaut 20 francs (archive privée)
Un mark vaut 20 francs (archive privée)

Pour le soldat allemand les prix des denrées alimentaires fondent magiquement. Le kilo de beurre à 160 francs ne coutera plus que 8 marks, et pour le kilo de bœuf à 120 francs il ne sortira de sa bourse que 6 petits marks. Comme toujours, c’est le vaincu qui fait les frais de l’opération.
La population va également devoir s’habituer à voir la troupe défiler quotidiennement comme on peut s’en rendre compte sur ce cliché conservé dans des archives familiales.

Dans les rues d'Albens en juin 1940 (archive privée)
Dans les rues d’Albens en juin 1940 (archive privée)

En rang par trois, menée par un sous-officier, toute une section avance dans la Grand rue en direction d’Aix-les-Bains. Sur un autre cliché, c’est une section en tenue de travail qui se dirige vers la cantine. Ce rythme de vie à l’heure allemande va durer jusqu’au 15 juillet, date à laquelle l’armée d’occupation quittera la région qui relève désormais de la Zone libre sous le gouvernement de Vichy.
Il reste alors le poids de l’effondrement qui pèse et pèsera sur tout le pays avec le sentiment qu’il ne faut pas se laisser aller au désespoir.
C’est ce sentiment que retranscrit le journaliste du Petit Dauphinois dans la conclusion de son article « Dans tous les pays que nous traversons, l’attitude des habitants apparaît la même : résignée, mais digne. On se tait, en serrant les poings et l’on regarde en face les éléments d’occupation. Seulement, quand on sent les larmes venir aux yeux, on se détourne ».

Jean-Louis Hebrard

L’ennemi est là : juin/juillet 1940

Durant les trois semaines que va durer la première occupation allemande de l’Albanais, l’ennemi enterre ses morts à Saint-Germain, tente de pavoiser, installe partout sa force mécanique au risque de susciter parfois des réactions énergiques. Toutefois l’occupant fait tout pour accréditer l’image de la plus parfaite correction.
À l’ombre des pommiers, neuf soldats allemands reposent dans un petit cimetière champêtre à Saint-Germain-la-Chambotte. C’est en fin de journée, le 23 juin 1940, que furent enterrés ici ces soldats tués au cours des durs combats qui se déroulèrent entre Saint-Germain et Villette.

Le cimetière allemand à Saint-Germain-la-Chambotte (archive privée)
Le cimetière allemand à Saint-Germain-la-Chambotte (archive privée)

D’abord sommaire, le cimetière allait être organisé durant les trois semaines d’occupation de l’Albanais (24 juin – 15 juillet 1940). Le comte de Buffières, dans son ouvrage publié en 1942, le décrit longuement : « les Allemands ont laissé derrière eux un petit cimetière à Saint-Germain. Neuf de leurs morts y sont couchés. Placé à côté de l’église, dans un pré, sous deux pommiers, entouré d’une barrière de bois, le cimetière se protège sous une grande croix de bois qui porte l’inscription : GEFALLEN FUR GROSS-DEUTSCHLAND (tombés pour la Grande Allemagne). Le sol autour des tombes est semé de gravier blanc. Chacune des neuf tombes est surmontée de la croix. Il y a là un lieutenant, des sous-officiers et des soldats. Ils appartenaient tous à la 11ème compagnie du 93ème d’infanterie de Magdebourg. L’aumônier militaire allemand qui séjourna à Aix-les-Bains, professeur à Magdebourg, y assura le service religieux pendant l’occupation ».
Un cliché photographique non daté complète la description donnée par le comte de Buffières. Il permet d’apercevoir des détails supplémentaires. Les croix sont toutes surmontées d’un casque d’acier typique des forces allemandes. Sur les montants transversaux des croix, on devine une inscription, probablement le nom du soldat qui repose là. Disposée sur deux ou trois rangées, chaque tombe est bordée par un arbre à fleurs. L’entrée du cimetière est fermée par une simple chaîne.
C’est en rentrant d’un hameau au dessus de Saint-Germain après les combats du dimanche 23 juin, que la propriétaire du terrain derrière l’église découvre les tombes fraichement creusées. Dans un article publié dans la revue Kronos en 1990, l’auteur Michel Germain décrit ainsi la surprise de cette paysanne : « Il est plus de 7 heures du soir. Depuis près d’une heure, on n’entend plus de coups de feu. Peut-être sont-ils partis ? En arrivant chez elle, près de l’église de Saint-Germain, elle trouve toute une section attablée à la cuisine. L’officier se lève à son entrée « La porte était ouverte, Madame… ». Remise de sa surprise, elle pense à ses vaches. L’officier l’autorise à se rendre à l’étable… Les Allemands, vautrés sur des chaises, ou assis par terre, sont visiblement fatigués. Sous les pommiers, à côté de la ferme, ils ont enterré, roulés dans des toiles de tentes, huit des leurs, morts pendant les combats de la Chambotte. Quelques jours plus tard, les Allemands feront planter des croix de bois qu’ils surmonteront de casques ».
Le cimetière sera à nouveau remis en état de 1943 jusqu’en août 1945, lorsque les forces allemandes, occupant toute la France, reviendront dans l’Albanais.

L'église de Saint-Germain (collection privée)
L’église de Saint-Germain (collection privée)

Durant ces journées de juin 1940, dès qu’elles occupent une ville ou un village, les forces allemandes déploient leurs immenses oriflammes à croix gammée. À Saint-Germain-la Chambotte, cette « pratique » va entraîner la vive réaction du curé de la paroisse, l’abbé Bérenger. Le comte de Buffières rapporte l’attitude énergique et digne de l’ecclésiastique : « Les allemands avaient arboré sur le clocher un immense drapeau à croix gammée. Le curé fait remarquer aux amateurs de pavoisement « pour cause de victoire » que le drapeau empêche de sonner les offices. Le drapeau fut enlevé et le capitaine allemand tint à expliquer au prêtre que ce drapeau n’avait pas été mis pour l’ennuyer mais pour fêter l’armistice ». Lorsque la cessation des combats devint effective, le matin du 25 juin, les Allemands demandèrent de faire sonner les cloches à Saint-Germain, le curé s’oppose encore, écrit le comte de Buffières « déclarant qu’il n’était pas le maître de ses cloches et que, hormis pour les cérémonies du culte, il ne pouvait les laisser sonner « sans ordre de l’autorité supérieure ». Et toujours disciplinés, les Allemands s’inclinèrent ».
Dès 1942, le même auteur note la force du refus de l’abbé Bérenger. Il rapporte l’attitude des Allemands qui « lorsqu’ils partirent, avaient acquis une véritable estime pour ce vieillard de 67 ans aux cheveux blancs, énergique et alerte qui n’avait pas craint de leur tenir tête ». Ce prêtre, ancien brancardier de la guerre de 14-18, pourrait, par son attitude ferme face à un occupant énergique, être considéré comme une figure précoce de résistance dans l’Albanais. Déjà en 1990 dans la revue Kronos, Michel Germain écrivait à son sujet : « on n’a pas sonné les cloches pour les Allemands le jour de l’armistice à la Chambotte. Ce pourrait être le premier acte de résistance ».
Pour éviter toutefois des oppositions plus violentes, l’occupant s’efforce d’être d’une grande « correction » avec la population locale. « Il faut le dire : d’une façon générale » écrit Maurice Bonnard, journaliste au Petit Dauphinois, « la population ne se plaint pas outre mesure des rigueurs de l’occupation qu’elle subit. Si on signale de ci de là quelques excès, on ajoute presque toujours que lorsque ces excès sont signalés aux officiers allemands, ceux-ci s’empressent de punir les coupables et de faire rendre justice aux habitants qui ont été lésés ».
Lorsque les forces du Reich occuperont à nouveau la Savoie en 1943 dans un contexte militaire plus tendu, « l’attitude correcte » de 1940 ne sera plus de mise et laissera la place à la souffrance et à l’horreur.

Jean-Louis Hebrard

Tenir un poste de guet en 1940 à Albens

Ils furent onze à poser par une journée du mois de juin 1940 dans la cour d’une ferme à La Rippe. Grâce à ce petit cliché en noir et blanc, légendé au bas de la photo, sorti d’archives familiales, nous voici projetés au cœur d’un moment tragique de notre histoire, celui du désastre militaire de la bataille de France.
Dix hommes et une femme se sont installés sur les hauteurs d’Albens autour d’une table encombrée de matériel et de bouteilles. Il fait beau, le temps est ensoleillé, le ciel dégagé, facilitant les observations à la jumelle dont deux exemplaires ont été mis en évidence sur la table. Le groupe ne compte pas les oiseaux migrateurs mais s’intéresse plutôt aux avions. Leurs silhouettes placées sur un tableau devant la table confirment la mission de ce poste de guet. Ce groupe d’habitants d’Albens s’occupe d’identifier des appareils ennemis, allemands mais aussi italiens depuis que notre voisin transalpin est entré en guerre contre nous le 10 juin.

Poste de guet – La Rippe (collection particulière)
Poste de guet – La Rippe (collection particulière)

Un téléphone bien en vue au centre de la table laisse à penser que les guetteurs peuvent contacter les autorités et communiquer leurs observations. Deux rouleaux de câble téléphonique sont visibles à côté du tableau d’identification des avions.
On ne sait rien des membres qui constituent ce groupe de veille aérienne. Coiffés d’un béret ou d’une casquette, portant une chemise sous un gilet ou un tricot de laine, la majorité des hommes appartient au monde des travailleurs paysans et ouvriers. L’un d’eux est venu avec son chien bien installé sur ses genoux. Seules quatre personnes, une femme et trois hommes, à droite du cliché, tranchent sur le reste du groupe par leurs tenues plus « citadines ». Le groupe paraît être installé à l’entrée d’une ferme dont la cour est pavée de cailloux. On distingue à gauche la porte d’une remise et au fond diverses entrées.
Très probablement, c’est la peur des bombardements aériens qui les a rassemblés autour de ce poste de guet. Tous connaissent les aspects redoutables des attaques aériennes pour avoir suivi les actualités cinématographiques diffusées par le Foyer Albanais. Ils doivent bien se souvenir du terrible bombardement de Guernica en Navarre durant la guerre d’Espagne. Les actualités de l’automne 1939 ont aussi livré leurs lots d’images sur la redoutable efficacité de la Luftwaffe durant l’attaque de la Pologne. En ce début du mois de juin 1940 ils connaissent aussi le sort tragique des civils mitraillés sur les routes de « l’Exode ». Depuis que le front du nord a cédé, que la Wehrmacht est entrée dans Paris, que le gouvernement français s’est replié sur Bordeaux, les combats se rapprochent de la Savoie et de l’Albanais. Aussi est-il indispensable de guetter le danger venant du ciel avant qu’il ne se rapproche et qu’on se batte à Chambotte et sur les rives du lac du Bourget.
Dès 1939, le gouvernement a informé la population du danger aérien et l’a préparé aux mesures de défense passive.

Brochure scolaire de 1939 (collection particulière)
Brochure scolaire de 1939 (collection particulière)

Sous le titre « Alerte aux avions », un manuel à destination des écoles détaille les mesures à prendre et les comportements à adopter lors d’attaques aériennes. Douze heures d’enseignement ont été mises au programme des classes du certificat d’études primaires. La vulnérabilité de la France aux attaques aériennes est illustrée par une carte. Tous peuvent constater qu’aucune région de notre territoire ne se trouve à l’abri. Le manuel détaille longuement les données techniques de l’aviation (vitesse dépassant 600km/h, capacité à atteindre des altitudes élevées) puis aborde la puissance des bombes explosives ou incendiaires sans oublier le poids de certains monstres de 1000 à 2000 kg.
Les moyens de se mettre à couvert de ces bombardements sont longuement développés. De nombreuses pages illustrées de dessins précis cherchent à faire acquérir les bons comportements : extinction des lumières, protection des fenêtres, aménagement des greniers et des caves, bonnes attitudes au moment de l’alerte… D’autres détaillent la réalisation et l’organisation des abris.

Brochure scolaire 1939 (collection particulière).
Brochure scolaire 1939 (collection particulière).

Une double illustration donne à voir le fonctionnement d’une tranchée couverte et l’intérieur d’un abri.

Chambéry bombardée (collection particulière)
Chambéry bombardée (collection particulière)

Dans l’Albanais, se furent les caves que l’on envisagea de mettre à contribution. Il faudra attendre les années 1943 et 1944 pour connaître réellement des attaques aériennes massives lors des bombardements d’Annecy, de Modane et de Chambéry.

Jean-Louis Hebrard