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Quand la radio s’appelait TSF, Robert Tournier raconte

Fruit des recherches de savants comme Hertz, Branly ou Marconi, ce moyen de communication prend de l’ampleur avec la Grande Guerre. Une fois la paix revenue, ceux qui ont pris l’habitude d’employer les liaisons par TSF vont en démocratiser l’usage : deux décennies radiophoniques s’ouvrent alors.
La presse locale laisse entrevoir au détour d’un article la diffusion de la TSF dans l’Albanais. Ainsi peut-on lire en 1927 dans le Journal du Commerce qui relate l’ouverture du Foyer Albanais que ses organisateurs promettent « des soirées de TSF ».
Les publicités donnent aussi la mesure de l’engouement pour « la fée des ondes » dont la possession reste encore réservée à la partie la plus aisée de la population.

L’illustration 1932 (collection privée)

« Un bon poste de radio valait pratiquement le prix d’une vache » nous explique Robert Tournier, collectionneur passionné de vieux postes de TSF. Ce dernier connaît bien tout le domaine des ondes pour en avoir fait son métier. Son immense savoir adossé à une belle collection permet de parcourir l’histoire de la radio depuis le poste à galène jusqu’à l’apparition du transistor.
Natif de Saint-Girod où ses parents ont un moulin à huile et une scierie, Robert Tournier est très vite attiré durant ses études par la physique et l’électronique. Un de ses professeurs ayant fabriqué un poste à galène, il se lance à son tour dans la réalisation d’un appareil semblable.

Poste à galène (collection Robert Tournier)
Poste à galène (collection Robert Tournier)

C’est le plus simple des récepteurs qui ne comporte ni lampe ni autre dispositif amplificateur. D’une manipulation délicate, il fait la fierté de tous ceux qui jusqu’aux années 1940 parviennent à le construire.
Pour réaliser le sien vers 1942, Robert Tournier prend des cours par correspondance, a recours au « système D », bénéficie de l’aide de quelques passionnés locaux comme M. Boffa à Saint-Félix. Il achète des composants, récupère du cuivre pour le bobinage avant d’achever son œuvre. L’appareil est peu sensible. Pour que l’audition soit correcte il faut disposer d’une très grande antenne. Celle qu’il installe chez ses parents « partait de la maison, descendait dans le pré, était accrochée à un pommier puis revenait en arrière jusqu’au domicile ». Avec une longueur d’antenne de 100 mètres environ, Robert Tournier capte alors « Lyon la Doua qui émet sur 470 mètres de longueur d’onde » et aussi « l’émetteur suisse de Sottens » sur ondes moyennes. Inauguré en 1931, ce dernier allait être surnommé durant la guerre de 39-45 « La voix de la Suisse ». Comme il le précise, « le poste à galène étant un appareil qui n’amplifie pas, on ne pouvait pas capter des émetteurs au-delà de 200 kilomètres ». Cela permet malgré tout à la famille de s’informer durant ces années sombres.
Toutefois, le poste à galène est à cette époque bien dépassé et c’est en se plongeant dans la collection de Robert Tournier que l’on découvre des modèles bien plus perfectionnés. Ce sont des postes à lampes, des appareils qui tiennent le haut du pavé dans les années 1930, une époque durant laquelle le nombre de postes de radio passe de 500 000 en 1929 à 5 millions en 1938.

Poste de marque Ondia vers 1930 (collection Robert Tournier)
Poste de marque Ondia vers 1930 (collection Robert Tournier)

Dans sa collection, Robert Tournier possède plusieurs exemplaires de ce modèle de poste. Celui de la marque Ondia, un constructeur français installé à Boulogne-sur-Mer, a toute une histoire. C’est le premier modèle rentré dans sa collection, trouvé à Veigy-Foncenex chez « un ancien radio » précise-t-il. Lorsqu’il le récupère dans un grenier, l’appareil est hors service. Commence alors une remise en état qui va durer des mois jusqu’à la satisfaction finale de le voir à nouveau fonctionner.
Grâce aux lampes plus sensibles et plus sélectives que la galène, la TSF accomplit un nouveau progrès vers plus de « maniabilité ». Toutefois l’antenne continue à être encombrante comme l’explique Robert Tournier. Elle reste un élément important du dispositif et doit être posée sur le poste ou à proximité. Les constructeurs s’ingénient à la rendre esthétique comme on peut le constater à partir de quelques belles pièces de sa collection.

L'antenne est placée sur le poste (collection Tournier)
L’antenne est placée sur le poste (collection Tournier)

Le passage vers les postes modernes où tout est intégré dans la caisse s’effectue au milieu des années 30. Des marques comme Radiola, Philips, Thomson soignent particulièrement l’aspect visuel de l’appareil. « La présentation était importante », explique Robert Tournier, mais aussi « la qualité du bois et du vernis surtout quand il était appliqué au tampon ». On est convaincu en voyant une autre pièce de sa collection : un « Super inductance Philips » de 1931. Parfaitement conservé, il attire le regard avec sa forme en ogive, sa façade symbolisant les ondes, sa belle couleur acajou mais aussi la discrète disposition des boutons de réglage.

Poste Philips (collection Tournier)
Poste Philips (collection Tournier)

Avec ces nouveaux postes, le rythme battant du pays entre dans la vie quotidienne des gens. Désormais il est possible d’écouter de chez-soi les grands orchestres comme les vedettes de la chanson, de suivre les péripéties du tour de France radiodiffusé dès 1929. En 1936, une voiture équipée d’un émetteur est même en mesure d’indiquer en direct la position des coureurs. Les jeux radiophoniques se généralisent et l’on se passionne maintenant pour « La course au trésor » ou « Le crochet radiophonique » qui fait chanter la France entière. En 1937, les auditeurs découvrent « La famille Duraton », un feuilleton dans lequel des français moyens sont plongés dans les péripéties de la vie quotidienne et que l’on écoutera avec plaisir durant quarante ans.

« ça jâââze » carte humoristique années 20 (collection privée)
« ça jâââze » carte humoristique années 20 (collection privée)

En 1938, l’écrivain Jean Guéhenno décrit ainsi le miracle des ondes radiophoniques : « Tourner le commutateur, allumer les lampes, faire ce geste qui après quelques secondes va me mettre en communication avec l’univers ne deviendra jamais pour moi un sotte habitude… Mais c’est chaque fois la même émotion, le même frémissement, la même inquiétude, et la même surprise quand, venue de je ne sais où dans l’univers portée par l’air musical et vibrant, éclate tout à coup dans la chambre où je suis seul une voix inconnue et fraternelle ».
Aujourd’hui, à l’ère du son numérique, nous nous sommes éloignés de cette TSF qui doucement faisait basculer le monde dans l’ère des « mass media ». C’est pourquoi nous avons une révérence pour ceux qui à l’image de Robert Tournier ont conservé pour nous un peu de ce monde des « sons révolus ».

Jean-Louis Hébrard