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Le Revard au premier temps de la crémaillère et des sports d’hiver

Le réseau ferroviaire savoyard a été établi entre 1854 et 1913. Il consistait à faciliter les échanges entre la France et l’Italie, ainsi qu’à contribuer au désenclavement de la Savoie. Une foule de projets ferroviaires naquirent dans ces années : les grandes lignes existent toujours, mais de nombreuses dessertes locales ou de montagne ont disparu.

À cette époque se créent des organismes tels que le Club Alpin Français (CAF), les syndicats d’initiative d’été.
La Savoie commence à publier des guides et des articles sur les attraits des montagnes et de l’accueil hôtelier.
C’est donc l’apparition et l’essor du tourisme. Quelques années plus tard naîtront des syndicats d’initiative pour la promotion du ski et des sports d’hiver.

L’Avenir d’Aix-les-Bains – 1909. 9 janvier n° 2
  • Aix-les-Bains, reine des stations

Aix-les-Bains accueille chaque année les rois, les reines et les princes du monde entier. Le thermalisme existe, mais les étrangers qui viennent se soigner à Aix-les-Bains aiment aussi se distraire. Leurs lieux de ballades sont alors les suivants ; les Gorges du Sierroz, promenades en bateau à l’Abbaye d’Hautecombe, excursion au belvédère de la Chambotte et au Revard. Un belvédère dont l’accès, peu aisé, va donner lieu à d’importants travaux tant routiers que ferroviaires.

Les promoteurs du Revard

Dans le passé, le Revard est un plateau occupé par le bétail que garde des bergers. Ce lieu est inhabité.

Au 19ème siècle, de nombreuses personnes s’intéressent à la découverte des hautes montagnes. En 1874, naît à Paris le Club Alpin Français. En novembre de cette année se forme une sous-section à Chambéry et une autre à Aix-les-Bains. Cette sous-section se donnera pour but la mise en valeur du Grand Revard par l’amélioration du chemin de Pertuiset. Le 5 octobre 1876, une centaine de touristes empruntent ce sentier, et après 5 heures de marche atteignent le sommet du Revard. Mais cette ascension s’avère pénible pour un grand nombre de marcheurs. Aussi, il s’engage une réflexion sur l’accès au plateau. De plus, les médecins commencent à penser aux vertus curatives de l’altitude et du bon air sur leurs patients.

Le docteur Brochet demande à Monsieur Niklaus Riggenbach (l’ingénieur qui construit le chemin de fer du Rigi en cure à Aix-les-Bains, de donner un avis sur les possibilités techniques et financières d’un éventuel chemin de fer. À cette époque, le docteur Jean Mounard, surnommé « Le Père du Revard » étudie la climatologie du Revard. Il constate que le temps y est sec et très ensoleillé. Aucune montagne aux alentours ne crée de l’ombre et c’est donc un véritable solarium. Il envisage de constituer des cures d’altitude.
En 1883, le docteur Bertier décide la construction au Revard « d’un Chalet Hôtel Club Alpin » inauguré le 14 septembre 1890, mais le chemin est long et les touristes peu nombreux.

En 1888, la faculté de médecine d’Aix-en-Provence propose de construire un sanatorium au Revard et elle estime que de nombreux malades se rendant à Aix-les-Bains pour les cures thermales trouveraient un complément indispensable à leur traitement. La création d’un chemin de fer permettrait aux malades, mais aussi aux touristes français et étrangers de visiter ces charmants paysages et d’en profiter sans fatigue.

La concession du chemin de fer à crémaillère

Le 23 mai 1888, Monsieur Bonno, maire d’Aix-les-Bains réunit un comité d’étude chargé de présenter un avant projet et un devis. Les frais d’étude sont payés par la ville d’Aix-les-Bains, Le Club Alpin Français et les deux casinos d’Aix-les-Bains. En principe, le chemin de fer est ouvert aux voyageurs et à leurs bagages, mais sert aussi de transport des marchandises telles que les denrées alimentaires et les fruits provenant du Montcel, Trévignin, de Mouxy, de Pugny et des Déserts ainsi qu’à tous les objets de consommation.

À la recherche d’actionnaires et après de nombreuses retouches juridico-financières, c’est finalement la société anonyme des chemins de fer de montagne et régionaux qui prend la direction de la construction d’un chemin de fer à crémaillère. En 1819, on construit la crémaillère, les travaux s’achèvent en 1892 et le lundi 15 août 1892, la première ligne grimpe les pentes du Revard.

Description du tracé de la voie ferrée

Il y a deux tracés proposés par la société chargée d’étudier la crémaillère. Finalement, un itinéraire court et pentu est choisi par le conseil municipal. La voie ferrée parcourt environ 9 351 mètres avec des rampes maximum de 20,06%. Le dénivelé était de 1 247 mètres.

Le chemin de fer à crémaillère

La gare de départ à voie unique est installée à l’entrée du parc des thermes, près du parc du casino et des grands hôtels. La salle d’attente et les bureaux sont installés dans un joli chalet. Deux remises situées un peu plus haut abritent le matériel roulant et la locomotive.

La gare

La voie quitte le parc, passe sous le boulevard de la Roche du Roi, puis près de l’hôtel Bernarscon, coupe l’actuel bois Vidal devant la clinique Herbert (d’aujourd’hui).
Nous arrivons ensuite à Mouxy. Tout autour, il y a des champs cultivés, des vignes, des plantations de noyers qui donnent un décor très champêtre.
De Mouxy, la ligne se poursuit au nord-est vers Pugny vers une série de rampantes. Nous rencontrons les dernières vignes et l’on découvre de magnifiques châtaigneraies.

La gare de Pugny

L’arrivée à Pugny nous permet d’admirer le magnifique domaine des Corbières dont les terrains bénéficient, suivant leur exposition d’un climat exceptionnel, doux et bien ensoleillé. C’est dans ce cadre charmant, propice aux cures d’hiver que les reines de Hollande viennent y séjourner.
Après Pugny, la ligne décrit à gauche une courbe prononcée, et la rampe devient pentue. Progressivement, le paysage change, l’aspect agricole disparaît. La vallée d’Aix et d’Albens se déroule à l’infini découvrant une multitude de villages et de chemins. La végétation devient forestière et se constitue de bois touffus. Nous franchissons une gorge profonde sur un beau viaduc d’une longueur de 100 mètres. Il décrit une courbe s’appuyant sur cinq arches de douze mètres de hauteur. La pente est de 17 cm par mètre.
Les voyageurs profitent d’une vue exceptionnelle sur la vallée, le Lac du Bourget et la Montagne du Chat.

À partir de là commence le domaine des sapins. On trouve un petit tunnel, puis nous arrivons à la gare intermédiaire de Pré-Jappert.
Cette halte a une voie d’évitement permettant à la locomotive d’être alimentée en eau.
Après cette pose, le train redémarre poursuivant vers le nord sur les rampes très pentues. Puis, il passe sous un tunnel en courbe de 125 mètres. Nous repartons dans la direction opposée, c’est-à-dire plein sud, toujours en montant très fortement. Enfin, la locomotive peut atteindre les dernières rampes et déboucher sur un plateau au milieu de vastes pâturages, pour aller bientôt s’arrêter à la gare terminus au pied d’un mamelon, point culminant du Revard.

Viaduc des cinq ponts

À la descente du train, on peut emprunter un sentier, qui après avoir passé près du restaurant et du chalet-hôtel nous conduit au mât planté au sommet. De ce lieu, nous découvrons un paysage magnifique sur toutes les Alpes.

La gare de Pré-Japert
La voie et les stations

Elle était formée de deux rails en acier. La crémaillère, les rails et les traverses formant un tout solidaire.
Les stations de Pugny et de Pré-Jappert comportent un évitement permettant le croisement des trains, ainsi que deux grues hydrauliques sur la voie montante, permettant le ravitaillement simultané, les machines des deux trains se succèdent en marche à vue les jours d’affluence.

Le matériel roulant
  • les locomotives
    La compagnie possède 7 locomotives du système Abt à 3 essieux. Elles sont construites en Suisse. Les locomotives sont à deux cylindres. Elles possèdent deux caisses à eau et une soute à charbon.
    Les chaudières sont inclinées vers l’avant, afin de réaliser l’horizontalité dans le parcours des rampes d’environ 12 %.
Schéma de la locomotive S 1. (Doc. S.L.M./B. ROZE).
Les voitures à voyageurs

Les voitures à voyageurs sont au nombre de 10, de modèle luxe ou ordinaire, elles offrent toutes 60 places.
Elles comportent des compartiments transversaux au nombre de six à dix places chacun. Elles ont toutes à l’amont une petite plateforme destinée au serre frein.

Temps de travail du personnel

Dans le cadre de la réglementation du travail et des repos des agents, les horaires de travail sont les suivants :

1ère journée :

  • amplitude : 15h40
  • 4 coupures soit : 5h20
  • travail effectif : 10h20

2ère journée :

  • amplitude : 11h20
  • 2 coupures soit : 2h45
  • travail effectif : 9h05

3ère journée :

  • amplitude : 12h30
  • 1 coupure soit : 2h30
  • travail effectif : 10h00
Horaire des Trains
Inauguration de la ligne

L’inauguration de la ligne a lieu le 5 septembre 1892 en présence du Président de la République, Monsieur Carnot.
Il doit quitter Aix-les-Bains après les cérémonies mais les invités, dont le Ministre de l’Industrie et du Commerce, Monsieur Jules Roche se rendent par la Crémaillère au sommet du Revard.
Au retour à Aix-les-Bains a lieu un repas pour 200 invités au Grand Cercle.

L’exploitation hivernale et le début des sports d’hiver

Le ski fait son apparition modestement et timidement à Chambéry vers 1900. On ne le prit pas au sérieux.
Vers 1906, le Syndicat d’Initiative de la Savoie (Chambéry, Aix-les-Bains) qui avait été fondé en 1895, distribue des skis à la jeunesse.
C’est l’un des animateurs de ce Syndicat d’Initiative, Monsieur Louis Domenget qui fonde le Club des Sports d’Hiver.

Skieurs de l’A.R.C.

Les premiers skieurs et animateurs du Club sont soutenus par un enthousiasme les poussant à pratiquer le ski sans aucun moyen.
Leur entreprise désintéressée n’a pour but que le bien public et la renommée du pays.
Parmi ces gens, il y a Hippolyte Dolin de Chambéry, Louis Gaudin, Louis Rossignoli, Ambroise Domenge, le Docteur Louis Duvernay, Emile Jarrier d’Aix-les-Bains, qui se donnent à l’œuvre avec tant d’enthousiasme.
Ces jeunes skieurs partent d’Aix au petit jour, à pied sec et skis sur le dos, il montent durant 4 heures en suivant la ligne du funiculaire, très enneigé à partir de 1000 à 1100 mètres d’altitude.
Ils arrivent sur un plateau désert. Ils trouvent l’hôtel et le restaurant fermés. Ils skient des heures sans rencontrer personne. Ils mangent sous un sapin. Ils redescendent le soir à ski, le long de la voie, au risque de se rompre le cou au passage des ponts faits de deux planches posées entre les rails.

Skier à trois (Vallon de Crolle)

La Compagnie du Chemin de Fer du Revard ne veut d’abord rien entendre pour faire déblayer la voie et mettre ses trains en route.

Le Club ARC obtient, en déblayant à ses frais, la mise en marche d’un train dominical jusqu’à Pré-Jappert, à 1 044 mètres d’altitude. Le Club paye le train et place lui-même les billets à ses risques et périls. En 1909-1910, le train parvient jusqu’au Revard. Pour permettre l’ouverture de l’hôtel, construit uniquement pour l’usage estival, le Club prend à sa charge l’installation du chauffage central et décide un hôtelier d’Aix à monter tenir l’établissement au Revard.

L’hôtel en hiver

Quelques chiffres ne sont pas inutiles. Durant le premier hiver 1908-1909, il monte 1 400 skieurs. En 1909-1910, il en monte 2 177 mais le public extra-régional n’est pas atteint puisque 60 % du contingent sont aixois ou chambériens. En 1910-1911, il y a 1 473 skieurs dont cette fois-ci 60 % venus de Paris, Lyon, Dijon, Marseille. En 1911-1912, il y a 1 520 skieurs dont 70 % de l’extérieur. Le « Revard sport d’hiver » est désormais lancé.
Dès le début, le Club ARC s’attache à la propagande en faveur d’une bonne technique de ski. Il fait venir de grands norvégiens tels Durban Hansen, Tangwald, le lieutenant Orre.
Le Club fait jalonner des pistes de concours et de promenade et construit les premiers tremplins de saut.

Le saut à ski
La reprise par le P.L.M.

Vers 1920, la Société des chemins de fer de montagne et régionaux éprouva des difficultés financières. Après de nombreuses péripéties, la société Le PLM (chemin de Fer Paris-Lyon-Marseille) décide d’acquérir le chemin de fer à crémaillère.
La société accorde des tarifs préférentiels au Club Alpin, au Touring Club de France et à l’A.R.C. Elle fait l’achat d’une locomotive plus puissante et renforce la voie pour permettre le passage d’un matériel plus lourd.
En 1930 elle fusionne la Société Hôtelière et Touristique du réseau au chemin de fer à crémaillère.
La création de cette filiale l’amène à voir grand : elle achète un domaine foncier de 400 hectares et crée une station de premier ordre. L’amélioration du trafic permet un plus grand débit de voyageurs. La société fait agrandir la gare supérieure, modernise l’hôtel et le restaurant. De nouveaux équipements sportifs sont créés : tennis, golf. Des équipements de sports d’hiver : patinoire, remonte-pente, tremplin, pistes nouvelles.

Arrivée à la gare supérieure

C’est à cette époque que le Revard connaît son apogée. Une clientèle riche vient de toute la France et de l’étranger pour goûter aux plaisirs des sports d’hiver.
De nombreuses compétitions ont lieu et la saison 1933-1934 par exemple, est remarquable.

Une saison bien chargée !
La crémaillère n’est plus

La seconde guerre mondiale met un coup de frein au développement touristique du Revard. Le temps n’est plus au ski mais au combat de la résistance. La paix revenue, la France et la Savoie renouent avec la prospérité.

La voiture se répand peu à peu dans les classes moyennes, la route l’emporte sur le rail, les stations d’altitude surgissent les unes après les autres en Tarentaise, en Maurienne et le Revard n’est plus la grande station des années 30.
La crémaillère disparaît en 1935, suivie du téléphérique en 1969 ; dans les années 1990, on songe de nouveau à la crémaillère dont on a fêté le centenaire en mai 1992. Certains pensent que son tracé pourrait être utilisé pour des promenades pédestres…

Il est loin le temps où en 1923, Bernard Secret pouvait écrire dans la revue « La Montagne » : « De la neige skiable au Revard en mars ! J’ai voulu en avoir le cœur net. Je sautai dans le train. Une heure durant, la machine haleta à travers sapins et rocs, tandis que le plus idéal paysage se déroulait à mes yeux. Un tunnel, une dernière rampe et l’éblouissement soudain, la féerie de neige sous le soleil… »

Denis Berthet

Remerciements
  • À Monsieur Christian Bouvard pour l’abondante documentation qu’il m’a fournie.
  • À Madame Frieh (O.T.T.A. Aix-les-Bains), à Monsieur Bernard Fleuret et Jean-Louis Hébrard pour la documentation photographique.
  • Aux Archives Départementales de la Savoie à qui nous devons l’illustration « sports d’hiver » à Aix-les-Bains.

Article initialement paru dans Kronos n°8, 1993

Regard sur l’Albanais au début du XXème siècle

Réalisée à l’occasion de la journée « Culture et Vous » du samedi 7 juin, cette exposition intitulée « Regard sur l’Albanais au début du XXème siècle » vous propulse plus d’un siècle en arrière.
Tirées à partir de vieilles plaques photographiques en verre, ces images donnent à voir quelques moments de la vie quotidienne. La série se termine par un cliché pris après la Grande guerre, au moment de l’inauguration du monument aux morts d’Albens en 1922.

Prenez un verre au café Ginet à Saint-Félix
Prenez un verre au café Ginet à Saint-Félix
Découvrez les conscrits de Saint-Girod
Découvrez les conscrits de Saint-Girod

Ou allez au chalet du Sire pour une descente à ski
Ou allez au chalet du Sire pour une descente à ski

En poursuivant plus avant dans l'exposition, admirez les acrobates à la vogue de Saint-Félix
En poursuivant plus avant dans l’exposition, admirez les acrobates à la vogue de Saint-Félix

Attendez devant la Poste d'Albens
Attendez devant la Poste d’Albens

Deux autres clichés sont plus insolites :

Cerclage d'une roue de charrette
Cerclage d’une roue de charrette
Procession dans la rue de la poste, aujourd'hui rue Joseph Michaud
Procession dans la rue de la poste, aujourd’hui rue Joseph Michaud

La dernière photographie a été réalisée le jour de l’inauguration du monument aux morts d’Albens en novembre 1922. Elle donne un aperçu de la foule qui est présente ce jour-là.

Inauguration du monument aux morts d'Albens
Inauguration du monument aux morts d’Albens

Merci à tous ceux qui ont bien voulu confier à l’association ces beaux témoignages réalisés pour l’essentiel dans les années 1900 à 1910.


* Les tirages des clichés et la mise en forme, ont été réalisés par le studio Grand Angle à Aix-les-Bains


Jean-Louis Hébrard

Pratiquer le ski dans les années 30 à Cessens et au Revard

L’engouement pour le ski débute quelques années avant la grande Guerre. « On ne peut ignorer les sports d’hiver » affirme alors un chroniqueur. Le plateau du Revard devient une destination à la mode. Chaque dimanche, plus de 1400 skieurs débarquent du train à crémaillère pour goûter les joies de la glisse. Après la guerre, outre la population aixoise, c’est une clientèle sportive et aisée qui n’hésite pas à venir par le train pour passer une semaine au Revard. « De passage à Aix-les-Bains, j’apprends que l’on skie encore sur le plateau » écrit en 1923 B. Secret dans la revue du Club Alpin Français « La Montagne ». Dans son article de trois pages, sous le titre « Neige de printemps, huit jours au Revard en mars », il laisse libre cours à son émerveillement : « De la neige skiable… ! J’ai voulu en avoir le cœur net. Je sautai dans le train. Une heure durant la machine haleta à travers sapins et rocs, tandis que le plus idéal paysage se déroulait à mes yeux. Un tunnel, une dernière rampe et l’éblouissement soudain, la féérie de la neige dans le soleil ».

Sur le plateau du Revard (collection privée)
Sur le plateau du Revard (collection privée)

Toutes les sorties de cette semaine sont passées en revue : « Revenus à Crolle un autre matin, nous nous enfonçons résolument à l’est, dans la forêt, tâchant de gagner la crête qui domine la Magne. Toutes traces de skis et de sentiers ont disparu. C’est la marche à l’aventure dans le sous-bois broussailleux ». Un vaste espace montagnard alors peu aménagé, voilà qui satisfait pleinement notre skieur et ses amis à condition de maîtriser un tant soit peu la technique : « Le Revard au matin, sous la neige fraîche, alors que tout ruisselle… c’est une telle heure qu’il faut choisir pour glisser au gré des vallonnements berceurs, vers le Nivolet… Un instant de contemplation et c’est l’idéale griserie de la descente sur les chalets, face au Mont-Blanc qui flamboie. Un arrêt, Télémark ou Briançon… selon les compétences ! ». Tout va évoluer dans les années 30 quand ces espaces skiables vont devenir accessibles à un plus grand nombre avec la réalisation de l’accès routier. Voici comment le Journal du Commerce rend compte de l’affluence nouvelle en décembre 1934 : « Le Revard a connu dimanche, l’animation des belles journées d’hiver… Sept trains sont montés par la crémaillère et ont déversé près de trois cents personnes. D’autre part la route a connu une belle animation. Le parc formé par toutes les voitures était imposant, et la foule qui circulait sur les pentes du Revard était non moins imposante ». Ce jour-là, se disputait la première course à ski de la saison : « elle remporta un joli succès et la descente du chalet du Sire à la Féclaz a-t-elle été dévalée à grande allure ».
Dans « La Savoie terre de défis et de conquête », le géographe Pierre Préau fait de la décennie 1925-1935 le moment d’un changement décisif « quand se constitue vraiment la clientèle des hivernants parmi les classes moyennes ». L’espace montagnard dédié jusque là à l’activité pastorale et touristique estivale s’anime désormais en hiver. Le grand linceul de neige qui autrefois figeait les activités se transmute alors en « or blanc ». Le monde des villes importe maintenant ses codes, ses modes vestimentaires à l’image de ce que l’on peut lire dans le Journal du Commerce : « Le Revard a revu avec élégance s’éparpiller les chandails multicolores mettant une note gaie sur la neige ».

Tous les équipements pour l'hiver (collection privée)
Tous les équipements pour l’hiver (collection privée)

Dans les mêmes années 1925-1935, apparaissent de nombreux clubs et sociétés qui organisent des concours et des sorties sportives. Ainsi, en janvier 1934, apprend-on dans un article du Journal du Commerce que la Société de Sports d’hiver de Cessens organise pour le dimanche suivant un grand concours de ski auquel sont conviés « le Club Montagnard Rumillien avec son groupe d’Albens et l’Amicale Sportive du Mont Saint-Michel, Curienne ». C’est au Sapeney que vont se dérouler les épreuves : course de fond de 7 kilomètres par groupe de quatre, course de vitesse avec virages. Lors de l’annonce du concours, tous espèrent que « la neige reste belle et poudreuse, que le temps soit favorable, car les organisateurs n’ont rien négligé pour satisfaire tous les visiteurs ». Mais la semaine suivante, dans le compte-rendu de la course, on apprend que celle-ci fut rendue difficile par le temps maussade et la neige détrempée par un dégel subit. C’est durant la course de fond que les concurrents montrèrent « leur ardeur en prenant le départ malgré les difficultés du parcours, accrues encore par le mauvais état de la neige ». Au final ce fut « l’Amicale Sportive du Mont Saint-Michel, Curienne, admirablement entraînée, d’une parfaite homogénéité » qui remporta la première place au classement par équipes. Ces conditions difficiles révélèrent aussi toute la motivation du Club Montagnard Rumillien qui « un peu handicapé par quelques jeunes recrues ne connaissant point les pistes, fut admirable de courage et d’endurance ». Les vingt et un concurrents de l’épreuve de vitesse participèrent à cette course maintenue de justesse. Tous furent récompensés par de nombreux prix. Les organisateurs remercièrent particulièrement « la Compagnie Générale du Lait de Rumilly pour sa généreuse offrande de produits Tonimalt ».

Les skieurs d'Albens au concours de Cessens vers 1938 (archive Kronos)
Les skieurs d’Albens au concours de Cessens vers 1938 (archive Kronos)

Les familles conservent encore le souvenir de ces sportifs des années 30 que l’on voit photographiés à Cessens lors d’un concours organisé en 1938. Le cliché nous montre une équipe de dix jeunes gens d’Albens, dossards bien visibles, posant à proximité du café restaurant du village. Tout est bien enneigé comme le précise une brève du Journal du Commerce « hauteur de neige à Cessens, 30 cm ; au col du Sapeney, 50 cm de poudreuse ; route peu recommandée ». Beaucoup de ces skieurs profitent des sorties organisées par les clubs pour parfaire leur technique. On trouve fréquemment dans la presse l’annonce de ces excursions comme celle du dimanche 7 février 1937 où « un car spécial partira du chef-lieu de Cessens à 6h du matin et amènera les skieurs à Aix-les-Bains où depuis là, ils monteront au Revard par le téléphérique. Les repas seront tirés des sacs ».

Depuis 1935, on gagne le Revard par téléphérique (collection privée)
Depuis 1935, on gagne le Revard par téléphérique (collection privée)

Pour les meilleurs skieurs locaux, il existe une autre façon de progresser sur le plan technique : passer son brevet de skieur militaire. L’un des inscrits de la sortie du 7 février 1937 va participer à l’épreuve qui a lieu ce jour-là au Revard. Malgré le mauvais état de la neige et son manque d’entrainement, Rémi Bontron va se classer 7ème sur 60 concurrents dont seuls 32 sont reçus. Dans la presse, on salue le jeune sportif « pour ses remarquables qualités d’endurance ».

Éclaireurs skieurs photographiés en 1939 (collection privée)
Éclaireurs skieurs photographiés en 1939 (collection privée)

Lorsque la Seconde guerre mondiale va éclater, ces jeunes sportifs se retrouveront dans les éclaireurs skieurs de l’armée. Certains vont peut-être participer à l’extraordinaire expédition de Narvik dans le grand nord scandinave en 1940. Une parenthèse douloureuse s’ouvrait et il faudra attendre les années 50 pour que le ski puisse à nouveau renouer avec la glisse heureuse.

Jean-Louis Hebrard