Collectionner et connaître le monde

Collectionner timbres et images est un véritable plaisir pour les enfants de la IVème république. Les marques de chocolat, Kholer, Menier, Poulain proposent de belles images que l’on est invité à coller dans un album. Tout comme les timbres, elles sont pour les enfants d’alors des fenêtres sur le monde, une occasion de voyager, de faire autrement qu’en classe de la géographie. Elles sont aussi, mine de rien, un moyen de se cultiver, dans un temps où l’image n’est pas aussi omniprésente qu’aujourd’hui.

Album d'images (collection privée)
Album d’images (collection privée)

Édité par Nestlé et Kholer, l’album « Les Merveilles du Monde » nécessite pour être complètement illustré de collecter dix images pour chacun des 21 chapitres qu’il comporte. Le dépaysement dans le temps et dans l’espace est garanti, faisant successivement découvrir les « Enfants de la Terre verte » (le Groënland) mais aussi ceux du « Mystérieux Orénoque » avant d’inviter le jeune collectionneur à participer à « L’épopée saharienne du pétrole ». Dans la France de 1956 qui est encore présente en Algérie et au Sahara, la mise en exploitation de ces nouveaux gisements pétroliers est un évènement d’importance.

Vignette Kholer et timbre de 1959 (collection privée)
Vignette Kholer et timbre de 1959 (collection privée)

Les dix images de ce chapitre héroïsent l’action des hommes travaillant dans le désert à la recherche des hydrocarbures. La vignette placée en tête est ainsi légendée « Un targui sur son méhari. À l’arrière-plan, une exploitation de pétrole au Sahara ». Un bleu intense colore la majeure partie de cette image rectangulaire (8cm de haut pour 5,5cm de large) tandis que le jaune évoque très conventionnellement le sable du désert. La modernité regarde avec bienveillance la tradition représentée par un « homme bleu » sur son dromadaire. Un pétrolier, casque de protection sur la tête, discute avec l’homme du désert. Derrière, ses compagnons s’activent énergiquement. Ces images sont conçues pour nous faire apprendre tout un vocabulaire spécifique : la torchère pour brûler les gaz, le derrick pour forer à l’aide d’un trépan jusqu’à l’oléoduc appelé aussi « pipe-line ». Ce n’est pas un hasard si l’action de ces hommes est mise en avant. En effet, le monde entre alors dans l’ère du pétrole, de l’or noir. C’est ce que célèbre aussi la poste française avec ce timbre édité en 1959. Tous les jeunes philatélistes d’alors sont à la recherche de ces images dentelées. Celui-ci met en évidence l’importance du gisement d’Hassi Messaoud d’une part et d’autre part le tracé du pipe-line qui a été construit pour acheminer le pétrole jusqu’au port de Bougie sur la côte algérienne. De discrets dromadaires rappellent que nous sommes en plein désert. La présence française en Algérie semble toujours assurée.
Collectionner les timbres était une passion largement partagées par les garçons.

Vignette Cémoi (collection privée)
Vignette Cémoi (collection privée)

Il fallait posséder le matériel de base : la pince, la loupe et l’album. Le chocolat Cémoi, une marque grenobloise, avait lancé une opération. Sa publicité expliquait que « Les établissements Cémoi insèrent désormais dans chaque tablette de chocolat un timbre de collection car ils connaissent l’engouement des jeunes pour la philatélie ». La marque mettait en avant tout le sérieux de l’opération, la collection étant « établie en collaboration avec Yvert et Tellier ». Elle assurait avoir l’assentiment des parents mais aussi du monde scolaire, n’hésitant pas à affirmer « Ce n’est pas par hasard si les élèves qui ont l’esprit ouvert collectionnent les timbres-postes ». Pour la somme modeste de cinq timbres à 0,25 francs, on pouvait recevoir un album de 2 000 cases, 800 clichés au beau format (23x27cm) intitulé « le Monde entier ». À l’ouverture de chaque tablette, c’était le suspens. Quel timbre allait-on trouver ? En provenance de quel pays ? L’avait-on déjà ? Par un ingénieux système de « points échange » on pouvait se débarrasser du doublon, faire évoluer sa collection.

Les timbres du chocolat Cémoi (collection privée)
Les timbres du chocolat Cémoi (collection privée)

Depuis la fin de la guerre, le monde est en plein bouleversement politique. Grâce à notre collection, nous devenons de véritables détectives pour parvenir à identifier certains états dont le nom n’est pas immédiatement compréhensible. À force, nous savons que Eire est le nom de l’Irlande, CCCP correspond à l’Union soviétique et Magyar Posta est l’appellation de la poste hongroise. Ces petites images recèlent de précieuses informations sur l’organisation du monde. Ouvriers métallurgistes, chimistes, ouvrières du textile ou paysannes sont les principales figures mise à l’honneur par les pays de l’Europe de l’Est satellites de l’Union soviétique. À l’opposé, l’Amérique s’affirme comme la patrie de la liberté en mettant en avant le portrait de Georges Washington ou la statue de Bartoldi éclairant le monde. Nous ignorons alors le terme de « guerre froide » mais identifions Mao Tse Toung le dirigeant de la Chine communiste. On connaît aussi le visage de la jeune reine d’Angleterre et découvrons qu’elle est aussi souveraine à l’autre bout du monde en Nouvelle-Zélande et en Australie. La carte de l’Inde n’a plus de mystère, un petit timbre nous en montre ses frontières du moment, bien avant que le Bangladesh ne s’en sépare.

Le cahier de géographie (collection privée)
Le cahier de géographie (collection privée)

À l’école, nos instituteurs recevaient des timbres oblitérés des nouvelles émissions de la Poste. Ils s’en servaient dans les cours d’histoire et de géographie pour faire passer de multiples connaissances. Nous étions invités à rapporter les timbres récupérés à la maison. Cela donnait lieu à un travail minutieux pour décoller le timbre de la carte postale ou de l’enveloppe. On utilisait la vapeur d’eau pour faire fondre la colle sans abimer la vignette. Ensuite venait le temps délicat du séchage à l’aide d’un buvard.
Ce temps des collections d’images ou de timbres semble aujourd’hui bien éloigné de notre société hyper connectée.

Jean-Louis Hebrard

Assemblée Générale 2020

Après deux reports, Kronos s’est résignée à tenir son Assemblée Générale à distance, par mail.
À l’unanimité, les membres de Kronos ont validé les bilans moraux et financiens, la liste du Conseil d’Administration, ainsi que les nouveaux statuts.

Merci pour cette confiance, et, espérons-le, à bientôt pour le retour de nos conférences !

Kronos et les sorties du patrimoine

Le samedi 19 septembre, à l’occasion de l’édition 2020 des Journées européennes du patrimoine, l’association Kronos a proposé une visite de l’église d’Albens suivie le lendemain par une promenade dans le lit de l’Albenche. C’est une vingtaine de personnes qui malgré le contexte sanitaire ont répondu présentes pour découvrir l’histoire mouvementée de la construction de l’église. Elles ont aussi pu s’informer sur la réalisation des sculptures, vitraux et autres éléments de décor.

Visite de l'église
Visite de l’église

Dimanche 20 septembre, une quinzaine de personnes ont descendu l’Albenche. Depuis Pouilly jusqu’au pont sur la départementale 1201, les pieds dans l’eau mais la tête au sec, les participants ont découvert le rôle que joue et a joué la rivière dans l’histoire du village. Elle fut un danger avec de terribles crues dont il a fallu se protéger durant des siècles à l’aide de digues dont la dernière, plus solide, achevée en 1914, sert encore de protection au village.

Elle était aussi une source d’énergie recherchée ce qui explique l’installation de nombreux ateliers sur ses rives comme l’atelier Dhelens. Fut aussi évoqué la construction d’une réplique de la grotte de Lourdes vers 1935 ainsi que le rôle d’animation de la vie sociale avec les traces d’un lavoir à proximité du pont sur la départementale.

Déambulations dans l'Albenche
Déambulations dans l’Albenche

Journées du Patrimoine 2020 : 19 et 20 septembre

Pour les Journées Européennes du Patrimoine, les samedi 19 et dimanche 20 septembre Kronos vous invite à deux visites guidées et gratuites :

  • Samedi 19 septembre à 14h et à 15h15
    Visite de l’église d’Albens, une vieille dame à découvrir
    Rendez-vous devant l’église
  • Dimanche 20 septembre à 14h et 15h15
    Promenade dans l’Albenche et histoire du village
    Se munir de bottes et bâtons. Annulée si pluie. Rendez-vous aux jardins de l’Albenche.

Inscriptions conseillées, en précisant la visite et l’horaire choisis : les places sont limités.
E-mail de contact : contact@kronos-albanais.org

journeespatrimoine2020

Kronos reçoit la visite de V.E.L.O.

Ce samedi 11 juillet, l’association V.E.L.O. (Voyage Écologique Local Oxygéné) entamait la première étape de son « Échappée autour des Bauges », voyage à vélo de quatre jours mixant cyclisme et culture. L’association avait choisi l’Espace patrimoine d’Albens pour découvrir plus particulièrement l’histoire des chaussures « Lux Alba ». Contact avait été pris grâce au site www.kronos-albanais.org.
En respectant les gestes barrières (gel et masques mis à disposition) et par groupe de dix personnes, les cyclistes découvraient l’aventure industrielle des sœurs Cathiard qui firent produire durant la seconde guerre mondiale de belles chaussures en raphia vendues jusqu’à Lyon et Paris. Une vitrine permettait de comprendre l’élaboration et la confection de ces chaussures réalisées par une main-d’œuvre locale.

Après la visite (cliché B. Fleuret).
Après la visite (cliché B. Fleuret).

Après de fructueux échanges et une photo de groupe, les cyclistes sont repartis sous le soleil vers Montagny-les-Lanches, destination de leur première étape.

Assemblée Générale 2020 – repoussée

Étant donnée les circonstances sanitaires actuelles, l’Assemblée Générale est repoussée à une date ultérieure.

 

Kronos vous invite à son Assemblée Générale, qui aura lieu le vendredi 3 avril 2020 à la salle des fêtes de Mognard.
Elle sera suivie par la projection du film « Le Royaume partagé, ou l’histoire des États de Savoie », présenté par Claude Mégevand, co-fondateur de la société d’Histoire de la Salévienne.

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Appel à don : reconstruction du four de Braille

L’association Kronos est actuellement en partenariat avec la Fondation du Patrimoine. À ce titre, Kronos est chargée de collecter les dons sous forme de chèques libellés à l’ordre de « Fondation du Patrimoine, Four de Braille à Entrelacs ».

Plus d’informations sur le site de la Fondation du Patrimoine, sur lequel vous pouvez directement faire un don donnant droit à une réduction d’impôts, et dans la brochure ci-dessous.

Bon de souscription pour la reconstruction du four de Braille page 1
Bon de souscription pour la reconstruction du four de Braille page 1
Bon de souscription pour la reconstruction du four de Braille page 2
Bon de souscription pour la reconstruction du four de Braille page 2

Timbres et monnaies, miroirs politiques (1937-1946)

Lorsque la guerre commence pour la France, le 3 septembre 1939, la Troisième République est en place depuis 65 ans. Personne ne peut alors imaginer les bouleversements à venir : disparition de la république remplacée en 1940 par l’État Français, régime autoritaire de Pétain, puis retour aux valeurs démocratiques en 1944 avec le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) conduit par De Gaulle, aboutissant en 1946 à l’installation de la IVe République. Des changements de régime qui se lisent encore sur les timbres et les monnaies de l’époque.

Le 1F50 de 1941
Le 1F50 de 1941

Le 25 janvier 1941, le profil de Philippe Pétain, chef de l’État Français, s’affiche pour la première fois sur tous les courriers que les Français vont s’échanger tout au long de l’Occupation. Dessiné par Jean Eugène Bersier et gravé par Jules Piel, l’effigie du chef, véritable médaille, est posée sur un lit de feuilles de chêne. La référence à l’arbre vénérable venu du fond de l’histoire de France, le profil à l’antique de l’octogénaire sont là pour frapper les esprits de façon insidieuse. Toute référence à la république a disparu, laissant la place à la mention « Postes Françaises » très en lien avec la politique pétainiste de « Révolution Nationale ». Jusqu’à présent, seul Napoléon III avait figuré de son vivant sur les enveloppes. Pétain s’assoit à son tour sur une règle de l’Union Postale Universelle voulant qu’on ne puisse avoir un timbre à son effigie qu’après son décès. Pour s’inviter quotidiennement dans les foyers, il n’y a rien de mieux quand on sait que ce timbre, de couleur brun-rouge, au tarif de 1F50, sera tiré à 3 852 800 000 exemplaires entre janvier 1942 et juin 1944. C’est une rupture complète avec la IIIe République qui produisait des timbres à la gloire des dieux Mercure et Iris ou de la très célèbre Semeuse.

Semeuse et sport d'hiver, timbre de 1937.
Semeuse et sport d’hiver, timbre de 1937.

Comme on peut le voir sur ce très beau timbre de 1937, la République Française est inscrite en toutes lettres ou figure sous la forme abrégée RF. Point d’effigie du président de la république Albert Lebrun réélu en 1939 mais une belle évocation de la pratique du sport à Chamonix-Mont-Blanc voisinant avec l’allégorie de la semeuse.
Tout comme pour les timbres, la guerre des devises et des symboles se lit sur les monnaies.

IIIe République, État Français, les monnaies
IIIe République, État Français, les monnaies

La trilogie républicaine « Liberté Egalité Fraternité » surmontée par deux épis trône en lettres majuscules, façon antique, sur l’avers de la pièce de 10 francs de 1930. Autre trilogie sur la pièce de 1943. Vichy y proclame son « Travail Famille Patrie » vite transformé par les Français affamés en « Travail famine Patrie ». Au revers de ces pièces, le beau profil de la République Française cède la place à la francisque de l’État Français. Cette dernière a été conçue comme « symbole du sacrifice et du courage » pour une « France malheureuse renaissant de ses cendres ». Le médecin et conseiller privé de Pétain, Bernard Ménétrel, est à l’origine de cet « objet » conçu pour être une décoration et qui va devenir « l’emblème » du maréchal. Pour renforcer l’attachement au chef de l’tat, le bâton de maréchal de France couvert d’étoiles est substitué au manche de la hache. Cette arme fait-elle référence à une arme celte ou franque ? Dans un article de presse de janvier 1941 on lit « Voilà donc la francisque des Francs promue au rang de symbole national ». Une référence qui entre en conflit avec le mythe scolaire de nos « ancêtres les Gaulois ». Pour trancher cette question, l’arme est baptisée par le régime « francisque gallique ». Très vite cette « arme politique » va entrer en conflit avec une croix, celle de Lorraine, symbole de la France Libre.

Timbres aux chaînes brisées – 1944
Timbres aux chaînes brisées – 1944

Imprimée à l’été 1944, la série de timbres appelée « aux chaînes brisées » est emblématique de la Libération. Ce timbre d’usage courant, de format vertical, créé par André Rivaud, gravé par Henri Cortot, traduit l’esprit du moment. La France enfin libre célèbre la sortie des fers qui l’enchaînaient. La république est restaurée en majuscule. Au cœur du monde libre, l’écusson tricolore du pays vient d’être relevé sous l’égide du général De Gaulle. Les timbres de l’État Français sont démonétisés en août 1944. Certes l’effigie du maréchal circule encore quelques temps mais avec des surcharges du type « Chambéry FFI Savoie 1F50 » que le nouveau gouvernement autorise un temps. Bien vite, les courriers mal affranchis sont refusés ou renvoyés à l’expéditeur. La république est désormais affirmée tant sur les timbres que sur les monnaies.

Timbres de la Libération
Timbres de la Libération

Marianne au bonnet phrygien fait son apparition, le coq dressé sur ses ergots proclame haut et fort le renouveau républicain. Bientôt, la croix de Lorraine disparaîtra des timbres avec le départ du général De Gaulle du gouvernement et Marianne régnera seule sur les courriers de la IVe République.

Monnaie de 1946
Monnaie de 1946

Tout change aussi dans les porte-monnaie. C’est maintenant le règne de la grande pièce de cinq francs frappée dans l’aluminium, grâce à laquelle les générations du baby boom vont se régaler des friandises (rouleaux de réglisse, poudre acidulée…) que la nouvelle société de consommation offre désormais.

Jean-Louis Hébrard

Sortir de la guerre

Les villes de Aix-les-Bains et Chambéry sont libérées fin août 1944 mais il faut attendre le printemps 1945 pour que les combats prennent fin en Haute-Maurienne et Tarentaise. À ce moment, la libération de la Savoie est complètement terminée. Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitule mettant fin aux combats en Europe. Pour autant notre pays et notre région ne sont pas entièrement sortis de la guerre qui fera sentir ses effets durant quelques années encore. Mais dans le même temps, un souffle de modernisation traverse l’époque modifiant les façons de vivre et de penser.
Le rationnement mis en place dès le début du conflit ne disparaît pas de façon magique avec la proclamation de la victoire. Dans les carnets de tickets conservés par les familles, on est surpris de voir que l’usage de ces derniers s’égrène au long des années 1946, 1947… jusqu’en 1949.

Des tickets durant quatre années de plus (archive privée)
Des tickets durant quatre années de plus (archive privée)

On eut bien de l’espoir en mai 1945 avec la suppression de la carte de pain, mais devant les difficultés économiques il fallut la rétablir au mois de décembre de la même année. Une situation qui ne va s’améliorer qu’avec la signature en 1948 du plan Marschall et l’aide américaine de 2,7 milliards de dollars accordée à notre pays. Un an plus tôt, rapporte un historien, « la ration de pain est à son plus bas niveau depuis 1940 », ce n’est plus le cas en 1949. L’aide massive venue d’Amérique joue à plein : la carte de pain est supprimée le 1er février 1949, début avril, la confiture et les pâtes sont librement disponibles, suivi quinze jours après par les produits laitiers. Début décembre, les derniers tickets disparaissent pour le sucre, l’essence et le café. Quatre ans et une aide extérieure ont été nécessaires pour que les conditions de vie s’améliorent enfin. Entre temps, il aura fallu surmonter l’état de destruction avancé de nos réseaux de transport, de nos sources d’énergie et de notre parc immobilier à Chambéry, Modane et ailleurs.
« Vous nous dites d’aller vous voir un jour », écrivent des lyonnais à leurs cousins d’Albens en octobre 1944, « mais ce n’est pas si facile… les trains ne sont pas prêts de marcher régulièrement ». Il n’y a pas que les destructions provoquées par les combats et les bombardements aériens qui freinent les déplacements, il y a aussi les difficultés qu’entraîne le manque d’essence et de caoutchouc. L’historien André Palluel-Guillard dans « La Savoie de la Révolution à nos jours » dresse ce portrait de la situation économique : « La production industrielle de 1945 est à peu près équivalente à celle de 1942, soit la moitié de celle de 1938. Si la pénurie de carburant et de pneus gêne les transports et la circulation même à bicyclette, celle de l’électricité compromet aussi bien l’éclairage que l’industrie ».

La gare de Chambéry en 1944
La gare de Chambéry en 1944

C’est pourquoi le pays va se mettre au travail pour reconstruire et moderniser comme invite une affiche et sa formule bien connue : « Retroussons nos manches, ça ira encore mieux ! ». L’Albanais n’est pas en reste dans ce domaine avec l’électrification de la ligne de chemin de fer Aix-les-Bains/Annecy. Un projet conçu dès 1943 par l’ingénieur Louis Armand. Ce dernier, explique H. Billiez dans un article en ligne, « réunissait quelques spécialistes pour envisager l’électrification des lignes de chemin de fer à réaliser après la guerre. Au cours de cette réunion est évoquée l’utilisation du courant alternatif en fréquence industrielle, celui que produisent les centrales électriques… Il fut décidé d’électrifier selon ce type de courant une ligne française et tout naturellement Louis Armand choisit « sa » ligne, celle d’Aix à Annecy. Les travaux débutèrent fin 1949 ».

Livre scolaire de 1950 : motrice électrique.
Livre scolaire de 1950 : motrice électrique.

Quelques années plus tard les motrices électriques de type BB allaient circuler sur cette voie qui servira ensuite de modèle à toutes les lignes actuelles.
Le chantier du renouveau économique étant lancé, qu’en est-il du renouveau politique qu’implique aussi la Libération ? Dès l’automne 1944, la Résistance va participer très rapidement au pouvoir local. De nouveaux sigles deviennent familiers : CDL et CLL (Comité Départemental et Comité Local de Libération) ou encore FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) sont partout présents dans la presse ou à la radio. En octobre 1944, le Journal du Commerce annonce le grand gala FFI qui se tient à Albens. Il est donné au profit des réfugiés de Maurienne fuyant les atrocités perpétrées par les troupes de l’Allemagne nazie en retraite vers l’Italie. La semaine suivante, le journal ayant relaté le succès remporté par le spectacle rajoute : « La séance se termina par une vibrante Marseillaise et la foule acclama le Général De Gaulle dont l’effigie lui fut présentée pendant l’exécution de l’Hymne National ». Mise en scène qu’il faut sans doute replacer dans la préparation de la venue du Général en Savoie et Haute-Savoie début novembre. Le pouvoir central a du mal à faire entrer dans les rails les instances issues de la résistance locale. Ces dernières ont remplacé les conseils municipaux du temps de Vichy. Fin septembre, la presse locale donne la composition des nouvelles municipalités qui viennent de s’installer à Cessens, La Biolle, Saint-Germain, Saint-Girod, La Motte-Servolex, Ruffieux, Saint-Ours, Épersy, Mognard…
Au même moment le nouveau conseil municipal de Montmélian « décide l’apposition au monument aux morts d’une plaque commémorative à la mémoire des FFI tombés le 23 août 1944 pour la libération de Montmélian ». Une nouvelle page mémorielle est ajoutée au grand livre des morts pour la France. Dans le martyrologue national, le résistant FFI prend la relève du poilu tant célébré auparavant. Bientôt les conseils municipaux élus en avril 1945 vont remplacer ceux installés dans la foulée de la Libération. « Petit à petit dès la fin de 1945 », écrit l’historien Palluel-Guillard, « les signes de rétablissement de l’ordre politique, administratif et économique se multiplient ».
Il reste encore à affronter la joie et la douleur que provoque le retour de tous les libérés des bagnes nazis, déportés, prisonniers de guerre, requis du STO.

Char des prisonniers de guerre (fête de la terre – Albens 1946) archive privée.
Char des prisonniers de guerre (fête de la terre – Albens 1946) archive privée.

Ainsi, en novembre 1945, la Haute-Savoie voit le retour de 4 200 prisonniers de guerre sur les 4 500 retenus en 1940. La moitié des 900 déportés des camps d’extermination ne reverront plus jamais Annecy. Le rapatriement des hommes du STO va se faire plus lentement (760 reviennent rapidement chez eux sur les 1 500 qui furent contraints de partir en Allemagne). Parmi les chars qui défilent en 1946 pour la fête de la terre à Albens, on peut remarquer celui qui commémore le souvenir douloureux de tous ces prisonniers. Entourées de barbelés et dominées par un mirador, on remarque les nombreuses baraques du camp. Une jeune fille, toute de blanc vêtue, ceinturée de tricolore symbolise sûrement la France combattante et victorieuse du nazisme en route vers un monde plein d’espoir en des lendemains nouveaux.

Jean-Louis Hebrard

S’occuper des enfants – 1940/1945

Dès l’automne 1940, les jeunes enfants sont classés par l’administration de Vichy en catégories qui permettent de « gérer » la pénurie alimentaire. Ainsi apparaissent les J1 (3/6ans) suivis des J2 (6/12 ans) auxquels on octroie des « rations adaptées ». À cette pénurie s’ajoutent toutes les peurs qu’engendrent les violences de la guerre. Cette population enfantine n’a pu traverser les épreuves de ces années noires sans l’attention et les soins apportés par les adultes. Des entretiens et des témoignages recueillis dans la région vont « éclairer » ce sujet.

Groupe d'enfants (dessin de 1942)
Groupe d’enfants (dessin de 1942)

Alors enfants ou jeunes filles, ces témoins sont unanimes à dire « nous sentions bien que nos parents n’étaient pas rassurés », mais rajoutent-elles, « tout cela était diffus ». Dans un ouvrage publié par les anciennes élèves du Lycée de jeunes filles de Chambéry, l’une d’elle raconte : « l’ambiance générale incitait à une grande discrétion et, en tous cas, ce n’était pas des problèmes d’enfants ». Dans l’Albanais, le témoignage d’Henriette nous révèle que l’on pouvait rendre joyeux les jeunes enfants des années 40. Cette jaciste très active avait alors pris en charge une douzaine de « pré-jacistes » âgées de dix à douze ans qu’elle réunissait le dimanche après-midi dans une salle proche du Foyer albanais pour chanter ou organiser des jeux. « Les filles s’amusaient tellement », dit-elle, « qu’une amie venant nous rejoindre fut surprise par les rires et les exclamations qui s’entendaient depuis la place de l’église ».

Carnet de chansons JACF (collection privée)
Carnet de chansons JACF (collection privée)

Quand nous manquions d’idées, on pouvait toujours avoir recours aux carnets édités par la JACF comme ces « Chansons mimées » ou encore « Cent jeux pour veillées ». Des jeux simples et sans prétention tel celui qui demandait un peu d’adresse et de concentration pour arriver à transvaser un liquide dans le noir. On se divertissait en mimant des chants bien connus comme « Au jardin de mon père » ou « La laine des moutons ». Quand le temps le permettait, nous faisions de belles marches sur la route de Rumilly. À l’époque, ce n’était pas le trafic automobile qui pouvait nous déranger. Tout au plus rencontrions-nous deux ou trois voitures et quelques vélos. Réunions, jeux et promenades sont alors autant de d’occasions de rompre avec le « vide » des dimanches après-midi.
Souvent, à partir du milieu de la guerre, des enfants venus des villes voisines ou plus éloignées se retrouvaient hébergés par les familles du canton. Au Mazet, dans la ferme de mes parents, rapporte Henriette, on a reçu des enfants d’Aix-les-Bains, de Saint-Étienne et toute une famille venue de Modane après le bombardement de la ville en 1943. Elle se souvient particulièrement de « Violette qui lisait tout le temps et de son frère Claude qui était toujours dans l’atelier de mon père ». Enfants de réfugiés d’Alsace venus s’installer à Aix-les-Bains, ils souffraient du manque de nourriture.

On exploitait le charbon à Saint-Étienne (collection privée)
On exploitait le charbon à Saint-Étienne (collection privée)

« On a eu aussi des enfants des mineurs de Saint-Etienne » qui ont été hébergés par les familles de la commune. « Le petit Joseph qui est venu chez nous était bien pâlichon », mais bien vite « il a pris des couleurs ». La campagne, malgré les difficultés est alors bien plus nourricière que la ville.
Une ancienne élève du Lycée de jeunes filles de Chambéry se souvient d’un été à la campagne, loin de la ville : « Les possibilités de nourrir les enfants… étaient bien plus faciles à la campagne avec du lait, du fromage de ferme, des œufs, un jardin, les fruits du verger. J’allais regarder la traite des vaches à l’étable de la ferme voisine… Le ramassage des œufs pondus dans des petits paniers de bois garnis de paille me passionnait ; les poules nous jetaient des coups d’œil indignés… ».

Les enfants à la campagne, dessin 1942 (collection privée)
Les enfants à la campagne, dessin 1942 (collection privée)

Il n’y a pas eu que les enfants venus se refaire une santé pendant les mois d’été, raconte Henriette. Lorsque la Savoie a été bombardée, les communes du canton ont été sollicitées pour accueillir des enfants et leur famille. Après le bombardement de Modane se souvient-elle encore, « nous avons hébergé toute une famille, le père, la mère et leurs trois enfants. On les a logés dans l’atelier de mon père. On s’est organisé pour les faire dormir au chaud, bien enveloppés dans des couvertures et on les faisait manger ».

Journal du 12 novembre (archives en ligne).
Journal du 12 novembre (archives en ligne).

En 1944, dans le bulletin paroissial de La Biolle, une demande est adressée aux familles pour les mêmes raisons, écrit Henri Billiez dans le numéro 32 de la revue Kronos. « En mai 1944, il est fait appel aux foyers de La Biolle qui accepteraient d’accueillir des enfants, pour les mettre à l’abri des bombardements qui ravagent nos centres industriels et ferroviaires et nos ports. Un même appel avait été lancé quelques mois auparavant ». C’est que la guerre aérienne touche durement la Savoie depuis un an déjà : Modane est frappée deux fois, le 17 septembre puis le 10 novembre 1943, le 10 mai 1944 c’est Annecy et ses industries qui sont visées et enfin le 26 mai 1944 c’est Chambéry et ses installations ferroviaires sur lesquelles pleuvent les bombes américaines.

Accueil des réfugiés. Albens ? (archive privée)

« Nous savons aujourd’hui »i, écrit encore Henri Billiez, « que des enfants ont été souvent accueillis à La Biolle durant la guerre, comme dans d’autres communes ». L’Albanais très rural reste à l’écart de la guerre aérienne, il est en retour une zone d’accueil pour les sinistrés. Il a dû exister des centres d’hébergement que les communes ont mis en place dans l’urgence. Une photographie trouvée sur un site de vente en ligne porte au dos la petite note suivante « réfugiés 39/45 – Albens ? ». Il est difficile de localiser cette grande salle où l’on a installé de nombreux petits lits et organisé au centre une sorte de salle à manger. Mais quelque soit l’endroit et le moment, une chose est certaine, aider les enfants a été et reste toujours un impératif fort.

Jean-Louis Hebrard