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Un enfant d’Albens, Joseph Michaud

Administrateur soucieux de bonnes finances, Charles-Emmanuel III, 15è duc de Savoie et second de sa Maison à porter la couronne de Sardaigne, savait combien il est nécessaire d’assurer au plus juste la charge de l’impôt. C’est pourquoi, par l’édit de péréquation de 1738, il a soumis à la taille la quasi totalité des biens nobles sur la base de la mensuration répertoriée de toutes les terres entreprises par son père, Victor-Amédée II, promoteur des fameuses mappes sardes.

Charles-Emmanuel a également laissé une œuvre législative importante, les royales constitutions de 1770, dans lesquelles certains ont vu l’une des bases fondamentales du droit civil et public moderne. Il n’a pas pu cependant éviter que, lors de la Guerre de succession d’Autriche, les provinces savoyardes subissent une dure occupation espagnole et, fait de moindre importance, mais pourtant significatif, la violation, dans la nuit du 11 mai 1755 de la frontière savoyarde par une troupe française qui se saisira au château de Rochefort, près de Novalaise, de la personne de Mandrin. Cette violation entraînera des protestations qui vaudront au duc de Savoie les excuses présentées par une ambassade spéciale de son cousin Louis XV.

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Joseph François Michaud naît dans la 37è année du règne de Charles-Emmanuel. Son souvenir est conservé à Albens, au village d’Orly, grâce à une plaque apposée sur la maison où il vit le jour, le 19 Juin 1767 (1). La famille Michaud est « honorablement établie » dans le pays depuis plusieurs générations, lorsque le père de Joseph, notaire, décide de se fixer en France, à Bourg en Bresse, au grand désespoir de l’enfant, âgé alors de 5 ou 6 ans. Michaud a confié à son collaborateur Poujoulat comment il dût être arraché de force à la voiture qui l’avait emmené et qu’ayant agrippé un peu de la paille qui s’y trouvait, courut s’enfermer dans un grenier pour coucher sur cette paille du pays natal. L’enfant s’habituera cependant très vite à sa nouvelle patrie.
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Devenu homme, Michaud évoquera souvent les années de bonheur passées dans la belle plaine bressane sans pour autant oublier son village natal. C’est du nom d’Albens qu’il signera un écrit publié à l’occasion de la sortie de la prison du Temple de Madame Royale.

Après un premier enseignement reçu dans sa famille, Michaud poursuit ses études au collège de Bourg en Bresse puis à Lyon. Dans cette ville, l’adolescent rencontre Fanny de Bauharnais, belle personne, parente de la future Impératrice qui l’incite à tenter sa chance à Paris. Le jeune homme n’oubliera pas sa bienfaitrice, il l’aidera à survivre dans la tourmente révolutionnaire.

De son propre aveu, Michaud n’était pas prédisposé, de naissance, à prendre le parti « du roi et du clergé », mais arrivé à Paris, en 1791, dans un climat de violence extrême, il devient royaliste par esprit de conservation plus que par démarche politique. L’Assemblée Constituante siégeant, il met sa plume au service de La Gazette Universelle et de quelques autres feuilles de tendance royaliste. Plus tard, il fonde La Quotidienne qui, après des fortunes diverses, sera provisoirement réduite au silence par les canons du général Bonaparte au soir du 13 Vendémiaire (2).

Michaud est alors arrêté. Il parvient à s’échapper mais il est condamné à mort par coutumace, le 5 Brumaire de l’An IV (27 octobre 1795), comme convaincu « d’avoir constamment par son journal, provoqué à la révolte et au rétablissement de la royauté ». En 1796, le jugement est révoqué, Michaud fait alors reparaître La Quotidienne, mais à plusieurs reprises, il connaîtra encore, les prisons du Directoire.

Lors du coup d’état de 18 Fructidor (3), il échappe de justesse à la déportation en Guyane en se réfugiant dans le Jura. De cette époque date son œuvre poétique la plus connue, « Le printemps d’un proscrit » qui sera éditée en 1802.

L’avènement de Bonaparte ne met pas immédiatement fin aux ennuis de Michaud, dont un pamphlet, Adieux à Bonaparte, est assez mal accueilli par la police du premier Consul. Comme beaucoup d’autres, le publiciste se rallie cependant au nouvel ordre des choses, plus par raison que par mouvement du cœur. En 1813, il prend place à l’Académie Française. L’Empereur ratifie ce choix sur le champ de bataille de Leipzig.

Michaud salut avec ferveur le retour des Bourbons. En 1814, il fait reparaître La Quotidienne et, après l’intermède des « cents Jours », il est élu député de Bourg en Bresse dans la « Chambre introuvable » ». Officier de la Légion d’honneur, censeur de la presse, lecteur du roi Charles X ; Michaud n’en garde pas moins, malgré ces faveurs, une indéniable indépendance d’esprit.

En 1827, il figure parmi les dix huit académiciens signataires d’une supplique de protestation adressée au Roi, contre le projet de loi du comte de Peyronnet sur la presse.

En 1830, 1831, Michaud voyage en Orient. C’est à Constantinople qu’il apprend avec douleur mais sans surprise, le renversement de Charles X par « La Révolution de juillet ».

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Revenu en France, il s’établit à Passy où il meurt sans postérité le 30 septembre 1839. Sa tombe ornée d’un buste dû au sculpteur Bosio existe toujours dans le cimetière de Passy.

S’il est connu surtout comme historien des croisades, Michaud est également l’auteur de poèmes, dont le plus connu, « Le printemps d’un proscrit », sera publié en 1802, sur les instances de Chateaubriand. Le physiologiste Flourens, successeur de Michaud à l’Académie Française (il avait eu Victor Hugo comme concurrent) dira dans son discours de réception que : « ce qui fait le succès de l’ouvrage, c’est qu’on y cherche moins les beaux vers, qui pourtant y abondent, que les émotions d’une âme ferme rendue plus sensible par le malheur ».

Œuvre capitale, selon Chateaubriand, les cinq volumes (4) de l’Histoire des Croisades sont publiés de 1808 à 1822. Ils seront complétés par une Bibliothèque des croisades et par Correspondance d’orient, recueil des lettres écrites par Michaud durant le voyage qu’il fit en 1830, 1831 sur les lieux mêmes des combats des chevaliers de la croix.

Poujoulat, ami et collaborateur de Michaud, estime que l’Histoire des Croisades a contribué, avant que n’apparaissent les ouvrages d’Augustin Thierry, Michelet, Guizot… au renouveau de la science historique. Laissons aux spécialistes le soin de dire si ce jugement du disciple sur l’œuvre du Maître peut être maintenu. On se souvient pourtant que c’est en lisant les Martyrs, au récit du « bandit des francs », qu’Augustin Thierry sentit naître en lui la vocation d’historien. Nous connaissons également les liens qui unissaient Chateaubriand et Michaud. Il est donc permis de penser que l’influence de l’auteur des Martyrs s’est exercée sur l’historien des Croisades pour donner à l’œuvre ce caractère qui, au travers de la relation des faits et de la description des mœurs, dépeint l’esprit du temps.

Historien novateur ?… Michaud a également publié une Histoire des progrès et de la chute de l’empire de Mysore et une Collection pour servir à l’histoire de France depuis le XIIIè siècle. Avec son frère Louis Gabriel (5), il a fondé la Biographie universelle, précieux répertoire qui se consulte toujours avec profit.

En cette année 1986, où nous commémorerons le 200è anniversaire de la conquête du Mont-Blanc par Jacques Balmat et le Docteur Paccard, il est un fait moins connu de la vie de Joseph Michaud et de son activité littéraire, qu’il faut rappeler.

En 1787, alors que De Saussure vient tout juste d’y parvenir, Michaud décide de tenter l’ascension du géant des Alpes. À l’époque, l’idée n’est pas communément répandue. Certes Michaud échouera et s’arrêtera aux Grands Mulets, mais il a laissé de cette tentative un récit publié en 1791 sous le titre « Voyage littéraire au Mont-Blanc et dans quelques lieux pittoresques de la Savoie ». Ce premier livre dédié à Fanny de Bauharnais contient des descriptions bien dans l’esprit du temps, qui donnent à penser que le royaliste Michaud n’a pas été sans subir l’influence de J. J. Rousseau. Ainsi les habitants de Chamonix apparaissent à l’auteur « véritablement égaux et libres » et la Mer de Glace « formée de flots en courroux qui sont entrés en congélation subite ». Il n’en demeure pas moins que même sous cette forme, le récit présente un grand intérêt, car il vient d’un homme qui, selon l’expression de C.E. Engel, « en l’espace d’un instant a inventé : l’alpinisme véritable fait d’amour de la montagne et d’amour du sport… et rendant à César ce qui est à César, Michaud est le premier touriste qui ait raté le Mont-Blanc ».

Une rue d’Albens, son village natal et une rue de Chambéry capitale de la Savoie, portent le nom de Joseph Michaud, hommage mérité, à un homme dont la vie et l’œuvre ont reçu le sceau d’évènements historiques prodigieux, durant lesquels, sa terre d’origine, la Savoie, a connu un premier rattachement à la France, patrie d’élection de cet illustre enfant d’Albens.

Félix Levet

Notes de l’auteur
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1) Cette plaque a été scellée sur une initiative et en présence de H. Bordeaux.

2) Journées des 12 et 13 Vendémiaire, An IV – Avant de se séparer, la convention avait décidé que les 2/3 des membres des nouvelles assemblées prévues par la Constitution de l’an III seraient pris obligatoirement parmi les anciens conventionnels. Ces dispositions entraînèrent un soulèvement des royalistes, dont les sections parisiennes furent écrasées, après des combats meurtriers, le 13 Vendémiaire, (4 octobre 1795) devant l’église Saint Roch, par les troupes du général Bonaparte.

3) 18 Fructidor, An V (4 Septembre 1797) coup d’état exécuté par trois membres du Directoire, Barras, Laréveillère-Lepaux, Rewbel, contre les deux autres directeurs, Barthélémy et Lazare Carnot, et contre les membres des Conseils accusés d’être favorables au rétablissement de la royauté. Ce coup d’état eut notamment pour conséquence, la déportation en Guyane, de Barthélémy, de membres des Conseils, de journalistes et de nombreux prêtres.

4) L’édition de 1841, comporte six volumes.

5) Louis Gabriel Michaud, dit Michaud jeune, frère cadet de Joseph Michaud né à Bourg en Bresse en 1772, mort en 1858, d’abord officier d’infanterie, devint éditeur. Il a participé à la fondation de la Biographie universelle.

6) Un décret de la Convention du 27 Novembre 1792, fait de la Savoie, le 84è département français, sous le nom de département du Mont-Blanc, chef lieu Chambéry.
Avec la loi du 25 août 1798, la Savoie est comprise dans deux départements, département du Léman, chef lieu Genève et département du Mont-Blanc, chef lieu Chambéry.
Après une partition, en 1814, entre le royaume de France et celui de Piémont-Sardaigne, la Savoie retourne en 1815 à la Maison qui lui doit son nom.

Quelques anecdotes sur Michaud :
* en 1795, Michaud composa avec Beaulieu, à l’occasion de la délivrance de la fille de Louis XVI pour se rendre en Autriche, un petit ouvrage qu’il dédia à la princesse, sous le nom d’Adieux à Madame, et qu’il signa : PAR MONSIEUR D’ALBENS.
* Jugement de Sainte Beuve sur le journaliste polémiste : « Aux aguets chaque matin, il excellait à faire un combat de franc-tireur, à suivre les moindres mouvements de l’ennemi, et tomber sur lui par surprise ».
* le célèbre Fouché, ministre de la police sous l’Empire, qualifia Michaud de « Rivarol Savoyard , le comparant au journaliste contre-révolutionnaire Antoine de Rivarol.

Article initialement paru dans Kronos N° 1, 1986