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Constant BERLIOZ chante l’Albanais et Le Lac d’Aix

Au début du XXe siècle, Constant Berlioz, poète rumillien, tînt dans les colonnes des journaux que dirigeait Maurice d’Orfeuil à Aix-les-Bains une rubrique hebdomadaire.

L’œuvre de ce poète prolixe ne sera pas goûtée des amateurs du vers libre ou des adeptes du romantisme qui lui reprochent sans doute ses facilités, ses stéréotypes et ses images bien conventionnelles. Malgré tout, ces petites œuvres ont certainement été appréciées des lecteurs de l’Avenir d’Aix ou du journal Aix Mondain qui les retrouvèrent toutes les semaines entre 1900 et 1914 (1).

Ce sont celles consacrées aux sites et personnalités de l’Albanais, au Lac du Bourget et à ses environs qui ont retenu notre attention ; cinq poèmes nous parleront respectivement du Château de Cessens et du Sapenay, d’Henry Murger de La Biolle, du Lac d’Aix et du vin de Chautagne.

Bandeau du journal « L’Avenir d’Aix » – dessin de Guido Gonin

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LES VESTIGES
du Château de Cessens

Ruine du castel dominant la montagne,
La vallée albanaise et les ceps de Chautagne !
Manoir tombé | je veux rappeler ton fleuron
Et la tour qui servait de panache à ton front.
Ton mur, disparaissant sous un linceul de lierre,
Ton mur, abandonné de tous, je le vénère ;
Ton mur, qui n’aura plus bientôt pierre sur pierre,
Supporte maintenant un formidable assaut :
Laissé, même des siens, perdu vers la frontière,
Il sent que tout le frappe, il entend le marteau ;
Et l’orage y réveille un cri sourd de bataille,
Un cliquetis d’épée, un grand choc de ferraille ;
Dans l’ombre du vieux temps, l’homme suit du regard
Les prouesses d’antan du comte savoyard.
        Aux forges de Vulcain pareille,
        La tour a de graves échos ;
        Le son qui frôle votre oreille
        A des craquements infernaux !
Le lac prête au castel le miroir de ses eaux,
Hautecombe est au loin sur la rive opposée.
Quittez vos carrefours, soldats de la pensée !
On étouffe chez vous, le cœur n’a plus de sang.
Venez, soldats vaincus ! et votre âme épuisée,
Comme autrefois Rousseau, qui vint là frémissant,
Sentira de la Muse un baiser plus puissant.
Puis, vous rencontrerez peut-être sur la roche
Un vieillard souriant dont la cabane est proche
Et qui dira : — Voici les restes d’anciens forts.
Vous, messieurs qui foulez notre sol de Savoie,
Prenez aussi le temps comme Dieu nous l’envoie.
Nous vivons sans éclat, ici, mais sans remords ;
Chez nous, jamais, jamais, on n’oublia ses morts,
Même les murs des châteaux-forts !

Constant BERLIOZ

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La seigneurie du même nom est alors en possession des Faucigny qui céderont tous leurs droits sur le Château et le mandement de Cessens ; ils vont alors être l’enjeu d’une âpre lutte entre les deux puissances rivales du moment : Comtes de Genève et Comtes de Savoie.

Sièges et traités vont se succéder entre 1284 et 1320, date à laquelle Édouard de Savoie s’empare de Cessens et de ses châteaux.

Devenu définitivement fief de Savoie, le mandement voit se succéder de nombreux propriétaires. Il est probable que les deux châteaux ont été ruinés au XVIIe siècle par les armées françaises.

Les vestiges du château neuf et du château vieux sont placés à cheval sur la crête de la montagne de Cessens en un point d’où la vue s’étend d’un côté sur le lac du Bourget, la vallée du Rhône, la Chautagne, et de l’autre côté sur la vallée de l’Albanais. Connus sous le nom de « tours de César », les châteaux situés à 825 mètres et 842 mètres d’altitude commandaient le passage du col de Cessens.

On mentionne pour la première fois Cessens en 1121 à l’occasion de la fondation du premier monastère d’Hautecombe (2) .

Château Neuf de Cessens. Essai de reconstitution, J. Tealdi, 1984.

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POÉSIE SANS H

LE SAPENAY
Au Nord DE CESSENS

Les sapins frissonnants plaisent à l’âme triste ;
Elle comprend leur voix, alors Dieu seul l’assiste,
La couvrant de son bras tout-puissant, immortel.
Dans les arceaux le vent siffle ses notes graves,
Ce murmure sauvage aux rapides octaves
        Semble les orgues d’un autel.

Le fleuve rampe au loin, large et parsemé d’îles,
Formant mille serpents aux nuances mobiles ;
C’est à peine s’il donne au Bourget un baiser.
À vos pieds un torrent résonne dans le gouffre,
Ainsi qu’un long sanglot au fond du cœur qui souffre
        Et que nul ne vient apaiser.

Sous vos pas la forêt toujours silencieuse,
Maternelle toujours pour l’âme soucieuse,
Étend l’épais tapis que tressèrent les ans ;
Et vous ne sentez plus vos pieds fouler la terre,
Et vous errez ainsi, recueilli, solitaire,
        Des sapins aspirant l’encens.

Déposant son fardeau, le voyageur s’arrête
Et dit : « Reposons-nous au sein de la retraite,
À l’abri de l’orage et du monde un instant.
Du vieil être jetons la traînante dépouille.
Calme religieux ! Ici rien ne vous souille,
        L’arbre ami vous soulage tant! »

Et son esprit s’en va, par de légers coups d’ailes,
Dans l’espace serein, peuplé d’anges fidèles.
Trop lourd pour son épaule était l’affreux fardeau,
Il l’oublie, est joyeux ; il l’est, puisqu’il croit l’être.
De son émotion il ne se sent plus maître,
        Soudain il crie : « Oui, que c’est beau ! »

C’est le Sapenay, c’est l’immense sapinière
Qui sur le mont Clerjon agite sa crinière.
Il est si grand, que nul jamais n’en fit le tour ;
Si noir et si touffu, que ni soleil ni neige
N’atteint le montagnard que son rameau protège.
        J’aime son vague demi-jour.

J’aime l’épicéa que la bise balance,
J’aime de la forêt le mystique silence,
Son air tout parfumé qui grise les poumons.
Je voudrais établir, là même, une demeure,
Y rester inconnu jusqu’à ce que je meure,
        Puis être enterré sur les monts.

Constant BERLIOZ

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Le col du Sapenay qui conduit de Cessens à Serrières porte un nom d’origine latine. Il proviendrait de « sapinetum », c’est-à-dire la forêt de sapins.

Les romains, implantés en Savoie dès le premier siècle ont dû rapidement porter de l’intérêt à ce passage forestier. À preuve, l’origine du nom de Cessens dériverait de « Sextianum », la propriété ou le domaine d’un dénommé Sextius (4).

Marcel Girard, photo-éditeur

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Ce qu’Henry Murger
de la Biolle
pouvait écrire à Musette

Voici l’hiver !

Tel qu’un bandit, sans longue phrase,
L’hiver nous attaque en grondant.
Le poids du jour glacé m’écrase,
Il faut avancer cependant
À l’heure où je poursuis ma route
Seul et dans la nuit de la mort,
Seule, toi tu penses sans doute
À l’arrivée, au but, au port.
Rions du vent de la misère
Passant sur toi comme sur moi;
La braver, c’est avoir, ma chère,
L’espérance et même la foi.

Notre solitude est affreuse,
Certes c’est souffrir trop longtemps.
Demain, à l’aube radieuse,
Peut-être serons-nous contents.
Mais si nous devons sur la terre
Ne plus nous tenir par la main,
Si l’un doit marcher presque austère
Sans l’autre le long du chemin,
Ne nous désolons pas encore,
Ne versons pas des pleurs amers :
Il est une seconde aurore
Qui se lève au-delà des airs.

Enivrons-nous bien de tristesse,
Vidant la coupe lentement.
S’étourdir, c’est la faiblesse ;
Mieux vaut finir en souriant.
Adieu. Quelqu’un frappe à ma porte;
C’est la bise des derniers jours.
Dans ma lampe la flamme est morte,
La bise est fidèle aux amours.
Puisque l’on refrappe à ma porte,
C’est la bise des jours mauvais,
Brrr !… qu’il fait froid !… Entre, n’importe,
Bise, et dis-moi donc où je vais.
— C’était Musette, ouvrant la porte.

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En 1904, Constant Berlioz publie cette poésie en hommage à Henry Murger. Né à Paris en 1822, Henry est le fils du savoyard Claude Murger de la Biolle. Son nom resté lié pour nous aux « Scènes de la vie de Bohème » à ses personnages, Mimi, Musette et Rodolphe, à l’opéra qu’en tira Puccini en 1896 (5).


Ayant fait sa percée littéraire, considéré comme un des précurseurs de l’école réaliste, Henry Murger entra à « La Revue des Deux Mondes » en 1851. Il connaît désormais une vie plus tranquille, une situation matérielle meilleure qui lui permet de s’installer à la campagne près de Fontainebleau. C’est là qu’il rédigea ses derniers livres non sans difficultés d’ailleurs, car son état de santé est précaire. À moins de 40 ans, il mourra à l’hospice Dubois, à Paris, emporté en quelques jours par la gangrène.

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Sur le lac d’Aix

Vogue en paix, vogue, ma nacelle,
Où tu voudras, au gré du vent !
Tu peux errer, l’onde étincelle,
Nous voguerons tous deux souvent.
Mes pieds dans les sentiers du monde
Se sont blessés, se sont meurtris ;
J’ai marché dans la boue immonde
Au milieu des pleurs et des cris,
Car j’ai vu les plaines lointaines
Et j’ai souffert et je suis las ;
Au fond de mes Alpes hautaines,
Tout courbé, je reviens, hélas !

Heureux qui peut après l’absence
Saluer son jeune horizon |
Au doux pays de sa naissance,
Heureux qui revoit sa maison!
Voici Tresserve solitaire ;
Forêt et source au bruit flatteur !
Ici pour moi finit la terre,
Mon cœur le dit, est-il menteur ?

Là-bas, Hautecombe qui prie
Sur la poussière des tombeaux ;
Puis, aux bornes de la prairie,
Châtillon près des bords si beaux !
Au sud, drapé dans son histoire,
Bordeau rappelant le passé
Où l’on savait bénir et croire,
Par l’espérance caressé.

La nature est calme et charmante,
Elle sourit. ah ! désormais
Je voue un culte à cette amante
Qui du moins n’a trompé jamais.
Ami des flots, dans le silence,
Le saule incline ses rameaux ;
Plus fier, le peuplier s’élance ;
Ces lieux font oublier nos maux.

Ô barque à l’allure tranquille !
J’aime avec toi l’or des roseaux,
Les cygnes gracieux, leur île,
Et le clapotage des eaux ;
Le voyageur dont l’âme vibre
Au chant allègre du retour.
Désire toujours rester libre
En suivant du lac le contour.
Vogue donc, vogue, ma nacelle,
Où tu voudras, au gré du vent !
Tu peux errer, l’onde étincelle,
Nous voguerons tous deux souvent.

Constant BERLIOZ.

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Le vin de Chautagne

Le jus de la treille étant sain,
(Ce principe est incontestable,)
Au lit reste peu, reste à table,
Quoi qu’en dise ton médecin,
Si la souffrance est ta compagne,
D’Hippocrate bravant les lois,
Jette les remèdes et bois
Un pot de vieux vin de Chautagne.

Mais, ayant la santé au corps,
Si c’est de l’âme que tu souffres,
Si pour toi la vie a des gouffres,
Si tes jeunes espoirs sont morts,
Ne l’adresse pas au champagne.
Lorsque ton âme est aux abois,
Et moins encore au bordeaux, bois
Deux pots de vieux vin de Chautagne.

Si tu te sens malade ami,
Et dans ton corps et dans ton âme,
Si, par hasard, même ta femme
Pour comble de maux l’a trahi,
Bâti des châteaux en Espagne,
Oublie, — il le faut quelquefois, —
Et pour cela, ventre bleu, bois
Trois pots de vieux vin de Chautagne.

Constant BERLIOZ.

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La vigne est, en principe, une culture de pays méditerranéen. Mais, elle a trouvé en Savoie des coteaux bien exposés et se plaît sur les sols calcaires de l’avant-pays. C’est pour ces différentes raisons que l’on trouve ici la vigne cultivée depuis la plus haute antiquité (Pline en fait la mention au Ier siècle de notre ère) sur les pentes surplombées par la Chambotte et le Sapenay, sur les rampes des premières montagnes calcaires bien exposées au soleil couchant.

Comme l’écrit Paul Vincent « la cave coopérative de Cruet pour la mondeuse et celle de Chautagne à Chindrieux – Ruffieux, sont les deux mamelles des vins de Savoie ».

Constant Berlioz dans ce réjouissant poème de 1909 célèbre avec un beau dynamisme l’une de ces « mamelles ». À apprécier avec modération !

Jean-Louis Hébrard

Notes

1) Ces journaux peuvent être consultés aux Archives Départementales de Savoie : Per n° 13 et Per n°25.

2) Haute-Combe ou la vie monastique à Cessens au XIIe siècle. Kronos n° 3.

3) Que reste-t-il de nos châteaux ? Publication du Musée Savoisien 1984.

4) A. Gros, dictionnaire étymologique des noms de lieu de la Savoie.

5) Sur H. Murger, on peut consulter l’article que lui a consacré A. Preiss dans le Dictionnaire des Littératures de Langue Française. 1987.

6) Paul Vincent, Cuisine traditionnelle de Savoie. 1989.

Article initialement paru dans Kronos n°8, 1993

Conférence le 9 juin 2023 : patois et poésie

Dans le cadre de son cycle de conférences, Kronos accueillera Fernand Tavernier pour une soirée intitulée « Patois et poésie ».

Fernand Tavernier, originaire de Marigny (commune de Massingy), vit à Cusy. Il a effectué l’essentiel de sa carrière d’instituteur à Chainaz-les-Frasses où, pendant de longues années, il a fait redécouvrir le patois à ses élèves. Il a animé et anime encore, avec d’autres locuteurs de la langue savoyarde, le groupe théâtral des «Balouriens de Chainaz» (voir la revue Kronos n°38).
Il est l’auteur du recueil de poèmes Dari la Moralyé (Derrière le mur, publié en 1985) et de nombreux articles poèmes et chansons écrits dans le patois savoyard de l’Albanais.

Cette soirée est ouverte à tous, que l’on ait la chance de se souvenir des mots d’autrefois, qu’on soit simplement sensible à leur musique, ou encore que l’on désire en connaître un peu plus sur une langue qui fait partie de notre patrimoine immatériel.

Rendez-vous le vendredi 9 juin à 20h, à l’Espace patrimoine, rue du Mont-Blanc à Albens.
Entrée libre.

Albens… à la façon… virgilienne

Témoigner de son temps, de son époque constitue très souvent un exercice délicat. L’Art a ce pouvoir de convertir par son alchimie toute interrogation en appréciation flatteuse. Il en est ainsi du poème de Madame Jean Farnault qui s’inscrit parfaitement dans la « ligne » Kronos, en nous livrant une vision du village d’Albens à travers une sensibilité propre. Un témoignage plein de fraîcheur qui confirme les paroles de Shelley : « La poésie immortalise tout ce qu’il y a de meilleur et de plus beau dans le monde. »

Si du travail, du bruit, vous êtes fatigués,
Il est de jolis coins dans notre douce France ;
Je vous invite amis, êtes—vous décidés
Quand soleil et ciel bleu ont fait une alliance ?

Dans le vieux bourg d’Albens venez vous reposer ;
Ses maisons sont coquettes, au pied de la montagne
Qu’aucun bloc de ciment ne vient défigurer.
L’air est pur, embaumé, fertile sa campagne.

Oubliez un instant vos soucis, vos tracas ;
Il s’étale non loin de deux grands lacs limpides…
À votre place amis je n’hésiterais pas
Et pour y parvenir point n’est besoin de guides.

Bordant des bois épais où pousse le fayard
Vous y rencontrerez, sur des chemins tranquilles
Qui vous feraient aimer le pays savoyard,
De jeunes cavaliers sur des chevaux dociles.

L’orge mure courbant ses longs épis nouveaux
Que l’on voit osciller sous la brise légère,
Faisant aussi frémir les tiges des roseaux
Qui s’étirent le long de la proche rivière.

Vous y verrez aussi des champs de mais blond,
Des champs où le tabac nourrit sa large feuille ;
Le cœur du paysan s’attriste et se morfond
Si la grêle parfois et brusquement l’effeuille.

Des vaches au corps lourd, le pis de lait gonflé,
Encombreront peut-être un instant votre route
Pour aller lentement et d’un pas martelé
Jusqu’à l’herbe des prés qui très vite se broute.

Pour vous laisser charmer par le chant des oiseaux
Vous vous arrêterez au bord d’une clairière
Qui rafraîchit souvent l’eau pure des ruisseaux
Où viennent scintiller des taches de lumière.

Et le soleil couchant mettra des rayons d’or
Sur les monts reverdis, aux vitres des fenêtres ;
Vous pourrez admirer le merveilleux décor
Lorsqu’il nous dit bonsoir avant de disparaître.

Dans le vieux bourg d’Albens venez vous reposer,
La nuit, sur la colline, est bien silencieuse :
Pour dormir dans le calme, à l’ombre du clocher,
Vous n’aurez pas besoin d’une douce berceuse.

LICE

Article initialement paru dans Kronos N° 2, 1987