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La ronde des fours… Et des fourches

Les marcheurs de la ronde des fours d’Albens, le dimanche 30 juillet, furent nombreux à s’intéresser au stand de Kronos au bassin de Braille. Ils purent faire connaissance des revues, des livres et des flyers que leur distribuaient les membres de l’association annonçant le « parcours découverte » des vestiges d’Albinum (Albens dans l’antiquité) proposé dans le cadre des journées européennes du patrimoine les 16 et 17 septembre 2017.

Les moules des fourches
Visite des marcheurs sous le bassin de Braille

À côté du stand de Kronos, toujours sous le bassin de Braille, se dressaient des moules flanqués de leurs fourches en bois en cours de fabrication. C’est ainsi que la plupart des marcheurs apprenaient l’existence de l’entreprise Édouard Verguin de Saint-Félix qui façonna des fourches en frêne jusqu’en 1949. Il fit son apprentissage chez Jean-Pierre Conversy de Saint-Girod qui lui aussi en fabriquait (voir revue Kronos n°1 article Maryse Portier). Sa formation terminée, il prit la succession de son père qui dans la foulée arrêta sa fabrication de râteaux en bois.
Il choisissait lui-même ses frênes sur pied. Une fois abattus, ils étaient découpés à la battante (scie) puis séchés, de la découpe naissait une planche d’environ 2,50 m de long sur 6 cm de large et 3 cm d’épaisseur. Deux coups de scie à une extrémité de 70cm donnaient naissance aux dents de la fourche. Le futur outil se dessinait déjà. La fourche était placée ensuite sur un moule équipé de 4 coins mobiles qui façonnaient la courbure du manche et des dents ainsi que leur écartement grâce à la souplesse que la vapeur et l’eau bouillante procuraient au bois. Les coins étaient poussés à l’aide d’un maillet, à la demande. Parvenu à sa forme définitive en état brut, cette fourche était retirée de son moule, on l’affinait à l’aide d’un « kté paryeu » (une plane) et une râpe à bois.

Les moules des fourches
Les moules des fourches

Édouard Verguin développa son entreprise. 6 à 7 employés fabriquaient ces fourches vendues non seulement dans les petites fermes de l’Albanais et les environs, mais même jusque dans le midi de la France où il effectuait des livraisons avec son camion. Cette entreprise, très connue à l’époque, s’arrêta brutalement le 30 novembre 1949. Une chaudière à gaz de bois explosa. Édouard Verguin, grièvement blessé, décéda 3 jours plus tard. Cet évènement tragique ne doit pas faire oublier que cet atelier a duré de nombreuses années et représentait un travail essentiel à l’activité paysanne de l’époque.
Ce fût, pour bon nombre de randonneurs, l’occasion de replonger dans leur enfance ou leur jeunesse passée dans la ferme des grands-parents ou des parents où les foins étaient tous fait à la fourche. Chemin faisant, ils remuèrent à la fourche leurs souvenirs des fenaisons d’antan.
Merci à Ninette, André, Christiane les enfants d’Édouard Verguin et à Bertrand son petit-fils de nous avoir rappelé ou fait connaître ce bel ouvrage artisanal.

René Canet

Fabrication de fourches Par M. Jean-Pierre Conversy

M. Conversy, artisan, habitait au village de Marcellaz à Saint-Girod. Il débuta son activité après la guerre de 1914 et exerça alors son métier jusqu’à la fin de sa vie, en 1949.
M. Conversy a eu le mérite d’apprendre seul ce métier qui lui a demandé beaucoup de patience, d’habileté et de précision.
Il lui a fallu donc, tout d’abord, un certain temps de réflexion dans l’étude de la courbe d’une fourche, des matériaux nécessaires à l’élaboration de son ouvrage. Puis vint le temps de la fabrication des moules et autres matériaux. Tout ceci consistait en une « échelle spéciale » appelée « la forme » et des « coins ». Puis il acquit un four, un grand chaudron, un petit chariot, une scie à ruban, des rabats, des racloirs, des planes et toiles émeri. Son ouvrage était constitué d’un ensemble d’opérations dont la construction en elle-même nécessitait plusieurs jours.
Il lui fallait d’abord aller acheter le bois sur pied. Il parcourait le pays en vélo. Le frêne était choisi comme le matériau le plus adéquat. M. Conversy choisissait de gros frênes, jeunes, le pied bien droit et sans nœuds. Il les reconnaissait à leur écorce presque lisse, et à leurs emplacements, des terrains frais et plutôt humides.
Les pieds de frêne étaient ensuite transportés à la scierie où ils étaient sciés en des plateaux de 7 cm d’épaisseur.
Puis s’exécutait le travail de traçage. Les tracés de bois de fourche étaient effectués dans les veines bien droites puis sciés à « la ruban ». Ensuite, il fallait donner 2 coups de scie pour les 3 fourchons de 70 cm. M. Conversy préparait ainsi une quinzaine de bois de fourche.

L’autre partie de son travail se déroulait le lendemain matin de très bonne heure (2 heures du matin). Il commençait à faire cuire les 15 bois de fourche à l’eau bouillante dans un grand chaudron haut pendant 1/2 heure environ suivant la dureté du bois. Puis il sortait un bois à la fois tout en maintenant les autres dans l’eau chaude.
Ensuite, il commençait par courber la partie « fourchon » à l’aide de l’établi pour assouplir 1e bois pendant qu’il était encore très chaud et éventuellement le remettait cuire s’il était encore trop raide. Puis le bois était placé sur la « forme » (échelle spéciale) à même le sol, coincé avec une traverse au niveau de 1a base des fourchons. Deux coins provisoires étaient mis pour écarter les fourchons sans les forcer et puis il fallait donner de la courbe aux 3 fourchons en les maintenant dans le bout par des bois échancrés, les fixant à égale distance les uns des autres. Ce travail fini, ils étaient laissés en attente. Puis M. Conversy recommençait la même opération avec un autre bois en ayant soin de remettre au fur et à mesure des bois à recuire.
Quand les 15 ébauches de fourches étaient prêtes, il faisait chauffer le four préalablement rempli de bois à une température très élevée comme pour un four à pain.
Puis il faisait glisser à l’intérieur sur des rails le paquet de 15 fourches prêt à l’avance sur un charriolet spécial. Puis le four était refermé aussitôt, les fourches y étaient laissées jusqu’à complet refroidissement, c’est à dire jusqu’au lendemain.
Tout ce travail était très pénible et demandait une grande matinée.
Le jour suivant, M. Conversy, enlevait les moules (formes) qui se dégageaient sans effort le bois ayant séché. Il remplaçait les coins provisoires par d’autres plus petits « en verne », bois tendre, et les clouait avec deux grandes pointes rivées aux deux extrémités Arrivait alors le travail de finition. Avec rabots, planes, racloirs, papier de verre, il effilait les fourchons en arrondissant seulement le dessous, le dessus devant rester plat mais sans angles prononcés sur les bords.
Puis il arrondissait le manche. Toute la fourche devant être lisse et douce au toucher, aussi le polissage était perfectionné avec du papier de verre très fin.
La fourche était alors terminée.
M. Conversy faisait également des fourches avec du noyer bien droit, qui était un bois beaucoup plus léger. Les fourches étaient achevées en guise de cadeaux, pour les femmes et les enfants.

Son travail s’effectuait sur les marchés de la région, mais beaucoup de gens venaient acheter les fourches à son domicile. Beaucoup étaient vendus aux habitants des Bauges.
Il se chargeait aussi de la réparation des fourches cassées.

Avec ce même amour du travail, le travail bien fait, M. Conversy fabriquait aussi des skis, selon les mêmes principes de construction que pour les fourches. Les skis étaient vendus jusqu’à des départements très éloignés.
À tout ceci, s’ajoutait la réalisation de tonneaux et de pressoirs.

Maryse Portier

Article initialement paru dans Kronos N° 1, 1986