La bague romaine de « La Paroy » et les vestiges portés disparus

Les vestiges du vicus d’Albinnum ne se limitent pas à ceux que nous pouvons observer à l’Espace Patrimoine d’Albens (www.kronos-albanais.org/). De nombreuses traces du passé romain d’Albens ont été répertoriées aux XIXème et XXème siècle, malheureusement, beaucoup d’entre elles ne sont aujourd’hui plus visibles car rangées dans les réserves des musées, ou vendues à des particuliers, ou perdues voire volées.

Empreinte en cire de la bague romaine
Empreinte en cire de la bague romaine

Les Musées d’Annecy et Chambéry ont vu transiter dans leurs archives de nombreux objets en provenance d’Albens : céramiques, cruches à anse, des fragments comportant un décor d’animaux courant sous une rangée d’oves, des coupes, des dessus de lampes à huile (en provenance de « La Sablière »), une carafe, une meule complète, des pièces de monnaie en bronze de Néron et de Commode, des tegulae, … À « La Tour », des pieds de biche, un miroir en bronze ou encore une anse en cuivre ont été découverts en 1905. Au Musée Savoisien (fermé pour rénovation jusqu’en 2019), on recense une cruche à anse, des bouteilles prismatiques en verre, des gonds de porte en os ou encore un vase en plomb marqué d’une croix.

La zone de « Les Coutres » a connu l’époque romaine du vicus, les vestiges en sa provenance sont nombreux. Parmi ceux qui ne sont plus visibles aujourd’hui car rangés dans les réserves des musées, on indiquera un grand vase représentant une scène de chasse, une panse de bol, une représentation de personnages, d’angelots et animaux courant dans des métopes, des fragments de tegula, des fragments de pots, de tuiles, des clous en fer… Un vase intact, trouvé en 1869, et portant l’inscription « CPIVLI », se trouve aujourd’hui en dépôt à Figeac, dans le Lot. À « Braille », avant 1860, on voyait dans le mur d’une maison une inscription ornée d’une moulure « à Caius Craxsius, fils de Troucilus, Julia… a fait (ce monument) ». Aujourd’hui, cette pierre a disparu.

Un autre secteur, longtemps occulté, mais dont le passé romain est établi, est l’enclave de « La Paroy », entre Albens et La Biolle. Outre ses colonnes romaines exhumées par le Révérend-Père Pierre MARTIN, que nous évoquions dans un article précédent, le lieu-dit possédait bien d’autres vestiges, aujourd’hui disparus. Une bague romaine en or – une intaille en cornaline – , représentant un joueur de flûte, a été trouvée sur les champs de la zone « La Paroy-Bacuz » au début du XIXème siècle : il ne reste aujourd’hui que l’empreinte en cire de cette bague, celle-ci ayant disparue du Musée annécien. À l’époque romaine, l’intaille en cornaline servait régulièrement de sceau ou de cachet, la cire chaude ne collant pas sur cette pierre. Les intailles comportaient généralement un décor, des inscriptions ou des armoiries. Pourquoi un joueur de flûte (« tibicen » en latin) ? Les romains se servaient de la flûte en presque toute occasion : les triomphes, les funérailles, les mariages, les sacrifices… C’est au son de la flûte que l’on chantait les louanges des dieux ou que l’on haranguait le peuple. Les joueurs de flûte pouvaient également accompagner au quotidien des hommes importants. À la même période, et sur les mêmes terres, est trouvée une épée romaine, laquelle a été rapatriée dans un musée de Turin et dont la trace a été perdue. Charles MARTEAUX, archéologue du XIXème siècle, dans une étude de la voie romaine entre Seyssel et Aix-les-Bains, évoque la même zone de « La Paroy/Bacuz », indiquant « une belle villa à mi-côte, connue pour ses nombreuses substructions, ses colonnes, ses pierres taillées, ses inscriptions, ses vases rouges et noirs datant du Ier siècle (portant les inscriptions « SEVVOFE » et « OFEBRIIV »), sept amphores trouvées en 1882 (dont trois vendues immédiatement), ses monnaies, son étable, etc. ; elle était pourvue d’une source pure et jouissait d’une vue agréable sur le vicus et sur la plaine ». Il ajoute même « Il se peut que la pierre tumulaire du préfet de la Corse, L. Vibrius Punicus, ait été transportée plus tard de là au château de Montfalcon ». Un anneau mérovingien en or massif est également trouvé dans cette zone.

Toujours à « La Paroy », Pierre BROISE, architecte de profession et reconnu par le milieu archéologue, répertorie en 1963 deux pierres de seuil, réemployées comme linteaux. Ces seuils de porte, qui rappellent bien ceux que l’on peut voir dans les sites romains avérés, disparaissent au cours des années 60, probablement jetés par méconnaissance totale de leur valeur historique et culturelle. À la même époque, une pierre romaine gravée est recouverte de ciment.

Pierres de seuil
Pierres de seuil

Enfin, dans un écrit du XIXème siècle, l’officier savoyard et historien régional, François DE MOUXY DE LOCHE, évoque « La Paroy », son aqueduc romain ainsi qu’une longue pierre de taille au niveau de la fontaine du village. C’est certainement la pierre plate dont se sont servies des générations d’habitants du lieu-dit et des alentours pour faire la lessive avant que l’eau courante ne desserve le secteur dans les années 60. Ce vestige est volé dans les années 80. DE MOUXY DE LOCHE indiquait « qu’en cas de fouilles en règle à « La Paroy », bien des antiquités seraient découvertes ».

Deux colonnes romaines provenant de la même zone de « Bacuz » (qui signifie « grand bassin », certainement en référence aux sources d’eaux souterraines non exploitées du secteur), sont répertoriées à « la Ville » chez M. ROSSET dans les années 1960 ; on en a perdu la trace de nos jours.

L’urbanisme et l’archéologie ont toujours entretenu des relations peu harmonieuses. Certaines communes ont fait le pari du tourisme archéologique là où d’autres ont misé sur l’urbanisation de leur territoire. De nombreux vestiges répertoriés ou non ont disparu soit par méconnaissance, soit par manque de conviction quant à la sauvegarde de notre passé ou par vols (par exemple, le bassin en pierre de l’ancienne cure d’Albens). Pierre BROISE, dans un courrier adressé au Maire de l’époque, le 4 novembre 1966, demandait à la municipalité en place de manifester un intérêt pour notre patrimoine culturel « en sauvegardant les pièces d’origine romaine d’un grand intérêt archéologique pour l’histoire d’Albens ». Dans les années 1980, il regrettait « que le site d’Albens n’ait pas été mieux considéré » et s’inquiétait pour la sauvegarde des vestiges romains face « aux travaux destructeurs à venir ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Benjamin Berthod

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