Au hameau du Paradis à Albens : sur les traces du général Mollard et de la mystérieuse « colonne des curés »

Le hameau du Paradis se trouve tout proche du chef-lieu d’Albens, à gauche après le garage Rivollet, en venant de Saint-Félix. Son nom « paradisiaque » lui vient du fait qu’en son centre se trouve l’ancien cimetière d’Albens, au milieu duquel s’élevait jadis l’église Saint-Alban : le hameau du Paradis était tout simplement l’ancien centre paroissial d’Albens (jusqu’au XIXe siècle).

L’ancien cimetière, où semble encore régner une atmosphère de quiétude malgré la proximité de la voie ferrée et la petite zone industrielle toutes proches, a conservé des traces de sa vocation religieuse et funéraire. Seul vestige de l’ancienne église Saint-Alban, subsiste la chapelle Rosset : cette ancienne chapelle adjacente de l’église a résisté à la démolition de celle-ci (après 1867) grâce à sa fonction de chapelle funéraire pour les membres de la famille Rosset, famille de notables d’Albens dont la maison-forte se trouve dans le même hameau, juste à côté de l’ancien cimetière. Plusieurs fragments de pierres tombales demeurent ça et là contre le muret du cimetière, avec leurs noms à demi-effacés par le temps.

Philibert Mollard (photo Disdéri, vers 1866)
Philibert Mollard (photo Disdéri, vers 1866)

L’une des tombes les plus mémorables de l’ancien cimetière est celle du général Philibert Mollard (1801-1873), dont la vie est un résumé emblématique de l’histoire du XIXe siècle savoyard. Né à Albens sous la première annexion française et le Ier Empire de Napoléon Bonaparte, Philibert Mollard fit carrière dans la Brigade de Savoie et les armées du roi de Piémont-Sardaigne (la Savoie avait été rendue à ses princes en 1815). S’étant illustré sur plusieurs champs de batailles, il fut décoré de la Grande-croix dans l’Ordre des Saints Maurice et Lazare (la « légion d’honneur » des anciens Etats de Savoie) mais il choisi pourtant de terminer sa carrière dans l’armée française après la seconde annexion de la Savoie à la France (1860). Il fut l’un des rares militaires savoyards de cette époque à poursuivre une brillante carrière au service de la France : devenu général, il fut nommé sénateur (1866 à 1870) par l’empereur Napoléon III, qui en fit également son aide de camp, et enfin conseiller général du département de Savoie. Gêné par l’exiguïté de la pierre tombale et la profusion des grades et titres du glorieux personnage qu’il devait y inscrire, le marbrier a abrégé tout cela par un savoureux « etc… », rappel nécessaire de la vanité des choses humaines face à la mort…

Le colonne des curés (photo R.Guilhot)
Le colonne des curés (photo R.Guilhot)

Au centre du cimetière, à l’emplacement même où s’élèvait autrefois l’église Saint-Alban, s’érige la colonne des curés, comme elle est appelée localement. Cette colonne, élevée sur un piédestal moderne et surmontée d’un crucifix en fer dans la deuxième moitié du XIXe siècle, est un vestige gallo-romain. A ses pieds, contre le piédestal, un petit monument rappelle les noms et la mémoire de plusieurs curés d’Albens, dont les tombes se trouvaient dans le cimetière. L’origine et la provenance exacte de cette belle colonne antique restent mystérieuses : probablement provient-elle de l’un des temples gallo-romains attestés dans l’Albens antique (Albinnum) par plusieurs vestiges archéologiques. L’un des ces temples se trouvait-il ici, à l’emplacement de l’ancienne église ? Ce ne serait pas impossible et il n’y aurait là rien d’étonnant, les lieux de cultes chrétiens prenant souvent la suite d’anciens lieux de cultes païens. Cette colonne avait-elle été réutilisée dans la construction de l’ancienne église ? Les fouilles archéologiques menées à proximité immédiate, en 1997 et 2007, dans la ZAC des Chaudannes et la rue de Paradis, ont montrés l’ancienneté de l’occupation humaine et la vocation funéraire des lieux avec la découverte de zones d’habitat gallo-romain reconverties en zones funéraires entre les Ve et VIIe siècles. Nous pouvons donc prendre le risque d’émettre l’hypothèse d’une apparition du centre paroissial d’Albens dès l’Antiquité tardive et le Haut-Moyen-Âge, hypothèse à relier à l’apparition du culte de saint Alban au Ve siècle. Une étude archéologique de l’emplacement de l’ancienne église Saint-Alban et de ses fondations, qui subsistent certainement sous le sol de l’ancien cimetière, nous en apprendrait probablement davantage sur le passé antique d’Albens et le passage du paganisme au christianisme dans l’Albanais.

La colonne des curés, relevé archéologique de P. Broise (1954)
La colonne des curés, relevé archéologique de P. Broise (1954)

Pour en savoir davantage sur toutes ces questions, outre une petite balade sur place, on consultera avec profit divers travaux parus dans les numéros suivants de la revue KRONOS : n°2 (Albens à l’époque romaine), n°7 (Les premiers temps du christianisme dans l’Albanais), n°13 (les sondages archéologiques de la ZAC des Chaudannes), n°24 (le général Mollard), n°30 (Albens de l’Antiquité au Moyen-Âge) et n°31 (le culte de saint Alban à Albens). Tous sont disponibles auprès de l’association Kronos (www.kronos-albanais.org) à l’Espace Patrimoine/Office de tourisme à Albens.

Rodolphe Guilhot

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